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Her, l'entretien : "Aujourd'hui je continue à réfléchir pour deux"

Her, l'entretien : "Aujourd'hui je continue à réfléchir pour deux"

Fin mars les rennais de Her sortiront leur premier album très attendu. Déjà car cette formation a, depuis ses débuts, réussi à fédérer autour de sa soul pop aux accents électroniques. Mais aussi car Simon Carpentier, membre emblématique du duo à la tête de Her, est mort l'été dernier, à 27 ans. Aujourd'hui Victor Solf a décidé de défendre la musique qu'il écrivait et interprétait avec son ami de toujours. Pourquoi ? Comment ? Voilà certaines des questions auxquelles le garçon a dû se confronter. Et qu'il règle au présent en commençant ses phrases par "on". 

Le 13 août 2017, Victor Solf a perdu l'autre moitié du duo Her, Simon Carpentier, victime d'un cancer qu'il traînait depuis le début des années 2010. Un coup fatal évidemment pour un projet lancé vers les sommets à coup de singles et de tapes. Mais plus que ça, Victor a perdu son meilleur ami. Pour ce Rennais de naissance, détenteur de la grande majorité des bandes amenées à devenir le premier album du duo la question s’est alors posée : faut-il finaliser ce disque réfléchi depuis des années ? Continuer la tournée déjà prévue en compagnie du groupe ? Organiser d'autres concerts pour déployer en live la vision avortée de son acolyte ? Victor a répondu par la positive. L'album éponyme sort le 30 mars et, mieux, les tickets d'un concert printanier à l'Olympia se vendent comme des petits pains. Aujourd'hui, pour la première Victor se confesse longuement sur la disparition de son autre moitié et la vie d’après. Tout ça pendant un après-midi de Saint Valentin.

Tu défends un premier album après plusieurs années de lives, de singles et de tapes. Un cap que tu as déjà connu en 2013 avec ton ancien groupe, les Popopops, où tu cotôyais déjà Simon Carpentier.

L'album des Pops était un méli-mélo d'influences, on était beaucoup plus jeunes et on ne se mettait pas de contraintes. Avec Her, l'idée était de volontairement s'imposer des contraintes : un son de clavier bien spécifique qui rappelle la pureté des années 60, des nappes plus électroniques à la James Blake, toujours penser à la vieille musique soul, avoir des chansons sensuelles qui font lien avec le nom du projet. Ces influences, on ne les a pas recraché bordéliquement, on a pris le temps de les digérer, de les travailler au mieux et d'en tirer un son à nous.

C'est intéressant que tu dises toujours « on » et pas « je »...

Bien sur que je dis toujours « on » ! L'album est l'aboutissement de notre dualité avec Simon, de notre réflexion ensemble. C'est pour ça que je le sors, c'est ce qui me motive, je lui avais promis. Tout comme je lui avais promis de terminer notre tournée jusqu'au Bataclan.

C'est à dire qu'avec son état de santé qui se détériorait, vous avez eu la discussion du « et si jamais... » ?

Oui. On a eu cette discussion... Il m'a dit « je veux que tu termines l'album et la tournée. Après, c'est toi qui voit ». Il souhaite simplement que notre travail puisse voir le jour et qu’il y ait comme un point d'orgue à ce parcours. La pochette de l'album, on l'avait choisi depuis le tout début de Her ! Mais j'ai hésité à continuer bien sûr. Heureusement, j'ai été pris dans un train à 300 à l'heure où je ne réfléchissais même plus à ce que je ressentais. Je pensais juste à « il faut que je le fasse, il faut que j'y arrive ». On était en pleine tournée quand son décès est arrivé, l'album devait être livré très tôt, le processus a été très dur, très intense, je n'ai pas eu le temps de respirer, tout a été fait dans un même élan. C'est maintenant que je réalise qu'il est vraiment parti... C'est très étrange... En fait, continuer Her a été pour moi une façon de m'occuper et de maintenir Simon en vie aussi, dans son travail, sa musique... Cette sensation m'a accompagné tout le long.

D'où la nouvelle chanson « Icarus » où tu chantes que Simon fait partie de toi.

(Il chantonne le refrain). « You're still a part of me/Just on the other side ». Je me disais : c'est pas grave, son enveloppe charnelle n'est plus là, mais tu peux travailler sur sa voix tous les jours, travailler sur sa guitare tous les jours, ça ne dépend que de toi de faire les choses. Je me suis même acheté une guitare pour essayer de me mettre à sa place, et aujourd'hui encore je m'efforce de continuer à réfléchir pour deux. Je me demande régulièrement, « qu'est-ce qu'il aurait fait à ma place ? ».

Certaines personnes pourraient te reprocher ton choix de prolonger Her sans Simon. Tu crains ce genre de réaction ?

Je ne réfléchis pas comme ca. Je fais cet album pour moi mais aussi pour Simon. Si certains font preuve de tolérance et de bienveillance envers moi, tant mieux, j'en suis heureux, mais ce n'est pas ce que je cherche.

Un autre morceau de cet album majoritairement bouclé sans Simon, c'est « On & On » avec Roméo Elvis en featuring.

C'est le dernier titre que moi et Simon avions commencé à travailler ensemble. Il n'a malheureusement pas pu y participer énormément. Sur la toute fin de la réalisation du disque, sur le fil, je me suis souvenu de cette envie qu'on partageait de voir Her faire le liant entre pop, soul et hip-hop. Donc j'ai contacté des rappeurs que Simon aimait beaucoup et Roméo Elvis a été le premier à répondre présent. Il a débarqué au studio Saint-Germain en plein cœur de Paris. En deux heures c'était fini. Facile. Un mec vraiment top en plus.

Le thème du morceau illustre les dérives des réseaux sociaux. Tu as un vrai rapport critique avec les réseaux sociaux ?

J'ai beaucoup de mal. J'en ai une utilisation très limitée : je n'ai ni Facebook ni Instagram sur mon portable. Depuis quelques mois surtout, avec l'exposition médiatique, je suis devenu plus radical dessus. Pour un artiste, cette idée de perpétuelle comparaison avec les autres sur le niveau de likes où les plus petits te font mousser et les plus gros te font “bader”, ça me gêne. Surtout que t'es obligé de jouer le jeu à cause de cette triste réalité : les organisateurs de festival calculent ta possible audience et l'offre qu'ils vont te faire selon ton nombre d'abonnés sur les réseaux. Le pire, c'est que c'est souvent juste !

A l'inverse de « On & On », le morceau d'ouverture « We Choose » est la première chanson que vous avez composé ensemble avec Simon.

 Ça s'est vraiment passé à la transition entre les Popopops et Her. Au sein du groupe, on avait déjà écrit des trucs à deux et il y avait cette sensation que même si les Pops s'arrêtait, quelque chose était en train de se créer. Une chose qui valait le coup qu'on persévère dans la musique ensemble. En bossant sur « We Choose », il y a eu un déclic. Parce qu'on n’était pas forcément les plus proches au sein de la bande, mais la musique nous a lié. Quand on a vu à quel point c'était facile de faire des chansons ensemble, à quel point on était complémentaire, on ne s'est plus vu de la même manière et on ne s'est plus jamais quitté. Simon a été toute ma vie : mon meilleur ami, mon témoin de mariage, mon unique acolyte dans la création musicale. Je ne retrouverai sûrement jamais ça.

Vous veniez pourtant de milieux sociaux différents, toi du quartier HLM du Triangle, lui du centre-ville rennais, et avec des personnalités différentes. Votre relation a dû également être conflictuelle ?

Pour être honnête on s’est construit dans la confrontation. Au début, on était presque jaloux l'un de l'autre. J'étais très admiratif de sa rigueur, de son côté très cérébral, de sa grande réflexion sur les textes, de sa maturité, de sa vision. A l'inverse, il aimait ma spontanéité, ma capacité à m'emballer sur une idée, à me livrer sur scène, à m'ouvrir. Après notre relation n’avait rien à voir avec ces histoires d'amour malsaines où l’on se construit à travers l'autre. Quand j'ai déménagé à Paris, on a cherché de nos côtés ce qui faisait notre identité et on a crée une relation d'indépendance. Il existait cette base où on pouvait s'engueuler sans tout remettre en question. La force de notre relation musicale, c'était le rapport d'égalité, sinon c'est dur de critiquer l'autre quand toi-même tu n'es pas capable de faire aussi bien. C'était ça, Simon et moi...

Her, ça a été une course contre le temps ?

Ah oui, depuis le début. Toujours. (il marque une pause). En même temps, il fallait profiter de la vie, profiter des petites choses comme des grandes, être heureux, réaliser la chance de faire ce métier, pouvoir se dire qu'on a accompli quelque chose dans notre vie qui a du sens.

Au contraire d'autres albums au sous-texte macabre, le disque dégage un sentiment d'espoir...

Quand on vit avec la maladie, que notre quotidien c'est d'aller régulièrement à l'institut Curie, on a ni envie de se plaindre, ni envie de parler de mort. Au contraire, on a envie de parler de la beauté d'être en vie, de faire de la musique, de faire l'amour. L'âme de Her est là, se porter dans la lumière de la vie. C'est ce qui a permis à Simon d'avoir de la force et de tenir si longtemps. Ca lui faisait tellement de bien, ça lui apportait tellement de bonheur.

Sur les concerts qui ont suivi le décès de Simon, il a été remplacé par un musicien américain...

Je n'aime pas ce terme de « remplacé ». Simon est irremplaçable. Avec Her, on a simplement cette volonté que tout soit joué live, il fallait donc quelqu'un pour faire les parties de guitare et de clavier. Her reste un duo, et mon travail aujourd'hui se concentre uniquement sur le respect de l'image de ce duo, c'est pour ça que je veux sortir cet album et partir en tournée.

 Je voulais juste dire qu'emmener un Américain était approprié, vu la fascination pour les Etats-Unis que toi et Simon cultiviez, autant dans la musique soul de Her que dans votre passion pour le basket, etc..

On s’est toujours senti proche de l'Amérique, ne serait-ce que culturellement. Les Etats-Unis ce sont les grands showmen, cette idée d'avoir un rêve et de n'avoir personne pour te ramener sur Terre, tu vois...  Evidemment c’est un fantasme, mais il y a une part de vérité. Là-bas, on a aussi découvert cette envie constante des artistes même mainstream de devenir le précurseur que tout le monde va copier. Regarde le nouveau Justin Timberlake, ça reste un disque hyper bizarre ! Le dernier Frank Ocean, même si je lui préfère les mélodies pop de Channel Orange, c'est tellement un gros fuck à ce qui est attendu que je ne peux que saluer. Life Of Pablo de Kanye West, quelle audace ! Il sample autant Nina Simone que « Panda » de Desiigner qui venait pourtant tout juste de cartonner, il s'en fout ! Les Américains savent faire des albums avec des parti-pris. C'est très important pour moi ça.

Très tôt avec Her, vous avez repris un standard de la musique américaine, « A Change Is Gonna Come » de Sam Cooke, un morceau très important dans le contexte de la lutte pour les droits des Afro-Américains. De la même manière, le choix du nom du duo s'est fait à travers un discours féministe.

A partir du moment où l'on croit à ce qu'on fait, on peut se le permettre. Reprendre Sam Cooke ou affirmer son féminisme ce n'est ni une histoire de couleur de peau ou de sexe, juste une histoire de conviction personnelle. Pour Sam Cooke précisement, on l'a beaucoup joué en live du côté des Etats-Unis parce que tout le monde connait les paroles là-bas, elle va beaucoup plus loin qu'une histoire de couleur de peau, elle a transcendé ce contexte. Surtout, il y avait une envie de rendre hommage à un pan de l'histoire de la culture américaine, aux mecs comme Otis Redding, Al Green et Shuggie Otis qui nous ont donné envie d'être musiciens. Simon et moi étions en formation classique lors de notre jeunesse, et on était à peu de choses près d'arrêter la musique parce que c'était trop strict pour nous, on manquait de maturité pour se rendre compte que évidemment le classique est fondamental. C'est là que nos parents respectifs nous ont renvoyé vers des formations blues, jazz et soul. On ne se connaissait pas, on était encore au collège, mais pour nous deux ça a été la même révélation : on a découvert le plaisir d'improviser sur les instruments. Et niveau voix, j'ai travaillé celle de Sam Cooke durant des années ! Je voulais m'en imprégner. Quant au féminisme, je n'ai aucune gêne à me dire féministe, un combat qui devrait simplement balayer des clichés de ce qu'on devrait attendre d'un homme et d'une femme. Pour moi être féministe, c'est aussi ne pas juger un homme qui préfère s'occuper des enfants plutôt que d’aller travailler. Etre féministe, c'est être moderne. Il faut qu'on arrête avec la définition très extrême de ce combat, celle du pouvoir pour les femmes ou de l'abolition de la société patriarchale. Tous ces grands thèmes...ce n'est pas ma conception du féminisme.

Tu as pensé à la possibilité ou non de garder le nom Her pour de futurs projets ?

Avec la maladie de Simon j’ai appris que les projections dans un futur hypothétique de un ou deux ans, avec les métiers qu'on fait, sont rarement justes. Surtout, ça te fait perdre la notion du présent... Tu m'aurais demandé il y a un an ou deux où j'en serais aujourd'hui, je t'aurais répondu à côté de la plaque. Aujourd'hui, j'essaye d'accomplir ce présent, c'est à dire faire écouter cet album au plus de gens possibles et finir cette tournée. Je me poserai des questions après. Par contre j'écris toujours, je compose toujours, je ne m'arrête pas parce que c'est vraiment l'élément central de ma vie. Ce qui me fait sentir bien, c'est écrire, composer, m'exprimer.

Ta première rencontre avec Simon, tu t’en souviens ?

Bien sur, c'était au lycée, en cours d'anglais. On s'est mis à discuter, comme ça.

On n'est pas censé parler pendant les cours pourtant...

 Je sais, mais on a bien rigolé ! D'ailleurs, on a été séparé...

Her "Her" (Barclay / Universal) sortie le 30 mars