JE RECHERCHE
Moses Sumney, ou la solitude comme antidote à la folie du monde moderne

Moses Sumney, ou la solitude comme antidote à la folie du monde moderne

A 27 ans, le chanteur américain Moses Sumney a sorti son premier album Aromanticism, termine une tournée mondiale et profite du soutien de pointures du milieu comme Solange et Sufjan Stevens. Pourtant, il préfère être seul. Et surtout pas en couple.

Souvent, Moses Sumney se lève la nuit et attrape l’épais carnet toujours posé près de son lit. C’est là qu’il note avec attention la plupart de ses rêves. Et pas n’importe quels rêves. Des songes prophétiques qu’il analyse, décortique et interprète une fois levé. Ses pensées les plus profondes s’étalent sur ces dizaines de pages auxquelles il accorde une valeur pas loin du mystique. Le thème de ses digressions varie peu : il y parle d’amour. Qu'il appelle l’intense attachement romantique et explore sous toutes ses formes.J’écris régulièrement des chansons dans mon sommeil, elles me viennent comme ça raconte l’américain de presque deux mètres lors d’un passage en France à la fin 2017, en pleine tournée mondiale. Si ces rêves étaient mis en scène, tente d’éclairer Sumney, je pense que ça serait le réalisateur italien Bernardo Bertolucci (réalisateur du Dernier Tango à Paris avec Marlon Brando, ndlr) qui s’en serait occupé vu ce qu’il s’y passe. Pas question d’en dire plus que ça sur le contenu de ces visions. En partie parce que Moses, 27 ans, a peur de dévoiler son pouvoir avant son concert réunissant plusieurs centaines de personnes dans la grande halle de la Villette, à Paris, en marge du Pitchfork Festival. Une fois son gilet noir réajusté, il précise tout de même le fond de sa pensée : De toute façon, je n’aime pas vraiment parler aux gens.

Ce soir-là, la foule est séduite par la voix haut perchée du jeune homme. Un set d’une heure maîtrisé de bout en bout avec sa seule guitare augmentée d’une pédale à effets pour soutenir ses envolées de soprano. L’occasion aussi pour lui de présenter au grand public le mariage de sonorités r&b, de mélodies jazz et d’accords folk qui composent son récent album, Aromanticism. Onze titres qui défendent une seule et même idée à chaque couplet : il est possible d’être heureux en restant seul. L'intéressé détaille : La société a instauré un modèle intransigeant à suivre. Pour trouver le bonheur, il faudrait tomber amoureux. Une farce, donc, à l’écouter. Et un concept - “l’aromantisme” - érigé comme parade aux déceptions et à la tristesse. Illustration dans “Lonely World”, son tube : “And the void speaks to you / In ways nobody speaks to you” (“Et l'abysse te parle / Comme jamais personne ne t'a parlé”). Sur “Doomed” il en appelle à cette personne qu’il comprend intimementmais qu’il ne peut voir nul part autour de lui. Cette même personne qu’il hèle entre deux gammes de harpe sur “Quarrel”, affirmant qu’il est impossible pour eux d’être des amants. Une certitude impossible à ignorer pour le chanteur depuis bientôt trois ans alors que sa vie quotidienne à Los Angeles a essoré tout espoir d'entretenir une relation amoureuse stable. A ce moment-là j’ai fait une recherche Google, explique-t-il, un truc du genre : ‘quel mot utiliser quand l’idée d’amour n’a pas de sens pour vous’. J’ai trouvé l’idée d’aromantisme, et je me suis mis à écrire l’album. Une pause.Et ça faisait déjà longtemps que je ressentais ça. En fait, précisément depuis l’âge de dix ans.

Moses Sumney, ou comment disparaître

Accra, Ghana. Au début des années 2000, le jeune Moses doit quitter sa Californie natale et suivre ses parents pasteurs dans leur pays d'origine. Dans la capitale du pays d’Afrique de l’Ouest, il se sent rapidement isolé. Pire, même. A l’école, beaucoup de cours étaient en Twi, le dialecte national, replace le musicien, sauf que je ne le parle pas donc les profs me battaient, et certains me jetaient hors de la classe. Littéralement. Du côté des élèves, l’intégration est toute aussi chaotique. Ils méprisent cet ado américain, son accent, et mêmesa démarche dans la cour de l’école. Moses tente bien de partager un peu des disques de pop US qu’il a emmenés avec lui, et des titres de Céline Dion -elle est très populaire là-bas. Sans grand succès. Dès 12 ans, il expulse le tout sur papier avec des paroles de chansons répétées dans son coin, a capella. Il ne joue pas encore d’un instrument, mais grâce à l’œuvre de l’artiste soul India.Arie il sait désormais quel genre de musique il souhaiterait composer, des titres avec un sens profond, une signification. Un projet presque abouti dès son retour aux États-Unis, à 16 ans, et ses débuts sur le campus de l’Université de Californie à Los Angeles. En même temps qu’il bosse ses leçons d’écriture créative, Sumney rejoint un groupe de rock. Puis une formation de jazz. Sa maîtrise de la guitare folk prend alors de l’ampleur, sa popularité aussi. Tout le monde me connaissait à la fac à cette époque vu que je jouais beaucoup dans les bars et les boîtes du coin” détaille-t-il.

Il termine son cursus avec un diplôme en poésie et une certitude anthropologique : les situations sociales en groupe, ce n'est pas pour lui. C’est impossible d’avoir une véritable discussion avec dix personnes, analyse-t-il. C’est juste pratique pour disparaître, mais avec autant de monde on ignore forcément quelqu’un au bout d’un moment. Il apprend à faire avec, et à travailler son sens de la solitude, qui lui permet d'écrire correctement” et dont il a “besoin et qui l'amènera surtout à publier lui-même un premier EP en 2014, Mid-City Island. Cinq chansons qui suffiront à taper dans l’œil de Chris Taylor, de Grizzly Bear, Solange Knowles ou Sufjan Stevens dont il assurera la première partie sur plusieurs tournées. Il quitte son job de community manager de la chaîne américaine de restaurants California Pizza Kitchens dans cet État américain qu’il finit par détester. Mais pourquoi ?Là-bas, l’air est si pollué que ça vous tue progressivement, mais les gens s’en foutent et continuent à répéter ‘oh mec, t’as vu ce soleil ! Et puis on croise des célébrités partout’. Tout ça est bien trop superficiel. Fin 2017, il a logiquement décidé de tout plaquer. Direction Londres, et l’inconnu de l’Europe pour continuer à faire carrière. Là-bas les gens sont “authentiques”, à l’en croire, et la capitale anglaise bénéficie d'un avantage : il n'y connaît pas grand monde. Désormais, dans l’appartement qu’il loue - seul - il peut enfinêtre heureux.