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Morrissey, le film : Peut-on faire un biopic sur une pop star compliquée ?

Morrissey, le film : Peut-on faire un biopic sur une pop star compliquée ?

Il y a eu la vie en noir et blanc du chanteur de Joy Division dans Control, l’épopée club culture des années Madchester dans 24 hour party people et les biopic sur les Beatles et John Lennon. Aujourd’hui sort sur les écrans français England is mine, fiction consacrée au leader de The Smiths, Morrissey. Particularité du film, comme le livre son réalisateur Mark Gill : « Quand on raconte le parcours de Morrissey, c’est un peu toute l’Angleterre qu’on raconte ». Entretien sans glaïeuls.

Comment vous est venue l'idée de ce biopic ?

Et bien la vérité, c'est que j'ai grandi à quelques mètres de chez Morrissey, à Stratford en plein Manchester. Les Smiths ont probablement été la chose la plus importante qui me soit arrivée durant mon adolescence. J'ai écouté la musique et je suis tombé amoureux. Car les paroles parlaient de ma propre vie. Et parlaient de choses que je n'avais jamais entendues ou réalisées avant.

Une chanson en particulier?

Je pense que la première a été William, It was really nothing. C'est la première chanson que j'ai achetée sur cassette dans un magasin, j'ai lancé mon Walkman, je rentrais chez moi sous une putain de pluie battante, et la première phrase qui a résonnée était "The rain falls hard on a humdrumtown ". Et je me suis dit "mais il parle de ma propre ville". Et à la fin de la chanson il parle du paysage, du même paysage que j'étais en train de traverser. Je passais par les lieux qu'il mentionnait. Pour moi c'était tout simplement une révolution. Et les Smiths ont continué à me suivre, ils sont restés avec moi. J'ai été musicien pendant longtemps, avant de devenir réalisateur. Et au final, je me suis dit que je voulais faire des films, j'ai vendu ma guitare et je suis rentré dans une école de cinéma. Je me suis dit que j'allais faire un film sur Morrissey. Et je l'ai fait ! Une fois que j'ai eu l'idée de faire un film sur les Smiths et leur musique, la question était juste de savoir quelle partie de l'histoire j'allais décider de raconter.

Vous étiez vous-même musicien avant, qu’est-ce que vous retenez de cette expérience ?

J'ai fait de la musique durant douze ans. J'ai tourné, j'ai fait le festival de Glastonbury, des albums. C'était une belle période, je me suis bien amusé. Le groupe qui vous parlera le plus est sûrement Monaco, je jouais avec Peter Hook de New Order. Je jouais de la guitare. Ca a été tellement étrange, je ne réalisais pas, mais c’était génial. Je l'ai vu la semaine dernière, je promenais mon chien, il promenait le sien.

Dans une interview pour l'hebdomadaire anglais NME, vous racontez que votre père ne vous a jamais autorisé à aller voir les Smiths en concert, vous regrettez ? 

J'avais 16 ans quand les Smiths se sont séparés (1987). A l'époque, Manchester était une ville très violente. Je ne vivais pas dans le centre. J'ai été dans une très bonne école, je venais de la classe ouvrière mais mes parents avaient de l'ambition pour moi. C'est presque devenu un problème pour moi, car j'ai été exposé à la littérature, à Oscar Wilde, à plein de choses merveilleuses, et je ne pouvais pas en parler aux gens qui vivaient dans mon quartier. Mon père, pour le concert, je pense qu'il m'a juste dit "non, tu n'iras pas à ce concert tout seul". Et je ne connaissais personne qui aimait les Smiths ! Il faisait ce que chaque parent ferait, il me protégeait. Dans un certain sens, ne pas les avoir vu maintenant un côté assez mythologique pour moi. Je pense qu'à l'époque j'ai juste pleuré pendant toute la soirée. J'ai vu des vidéos après, et ce qui m'a fasciné est que ce sont les hommes qui se jettent sur la scène, pas les femmes. Il vous montre que vous n'avez pas à être un homme ou une femme 24H sur 24H. Vous pouvez être un homme et aimer la poésie, aimer des choses féminines. Et putain, merci pour ça !

Dans le film Control (biopic sur Ian Curtis de Joy Division signé Anton Corbijn) ainsi que dans England is mine, on voit le concert des Sex Pistols à Manchester du 4 juin 1976. Qu'est-ce qu'il représente pour vous ? 

Ce n'est pas pour rien qu'on l'a appelé "le concert qui a changé le monde". Il y avait absolument tout le monde à ce concert : Morrissey, tous les membres de Joy Division, Mick Hucknall (futur chanteur de Simply Red), Linder Sterling avec ses amis artistes, Howard Devoto et tout son groupe des Buzzcocks, Tony Wilson (co-fondateur du label Factory Records),... Tous ces gens à Manchester, réunis par un seul et même concert. Il n’y avait que quarante personnes à ce concert, mais qui allaient « changer le monde », musicalement parlant. A l'époque, il ne se passait rien pour les jeunes à Manchester. Ce groupe est arrivé et a montré aux jeunes qu'ils pouvaient faire quelque chose de leur vie s'ils prenaient leurs responsabilités. Le punk est venu de Londres, mais Manchester est devenu le cœur musical, la ville du punk. C'est là où ça a explosé. J'ai montré ce concert d'une manière différente que dans Control, car Joy Division a vraiment adoré le concert, tandis que Morrissey l'a réellement détesté.

La nouvelle scène musicale de Manchester vous intéresse ?

Je ne suis pas sûr qu'il y en ait une !  Prenons un groupe comme Blossoms par exemple. Quelqu'un m'a parlé d'eux, je les ai écoutés mais je n'ai rien ressenti. Ils me rappellent les Stone Roses, mais ils ne m'ont pas marqué. Je ne sais pas si Manchester a vraiment la même énergie musicale qu'avant. C'est une ville très internationale désormais. Au temps de Morrissey, c'était très britannique. Il n'y avait pas d'argent, pas d'échappatoire. A part si vous tentiez de devenir musicien. C’était l’ère pré-Thatcher, le Nord était oublié.

Tout le Nord du pays avait voté Labour à l'époque. 

Manchester est une ville totalement différente désormais. Plus sécuritaire, plus propre, plus lumineux. Mais je pense que la ville a perdu quelque chose, son attractivité, sa compétitivité. Peut-être que la même chose arrive à Paris, ou à New-York ? Il n'y a plus vraiment de grands groupes. Je pense qu'en musique on doit désormais regarder au-delà des grandes villes, surtout en Angleterre. Avant, on regardait Camden d'où tous les groupes comme Pulp, Blur ou Suède venaient. Maintenant cela se passe plus au sud de Londres, notamment avec le mouvement grime-dubstep. Et je pense que les groupes les plus intéressants ne viennent plus des grandes villes. L'un des groupes les plus excitants que j'ai écouté dernièrement est Burial, c'est typiquement le son londonien, électronique, dubstep, avec des paroles.

Revenons au film. Pourquoi ce titre, England is mine

J'ai essayé de trouver quelque chose qui reflétait notre époque et celle d'avant. Sans sur-politiser mon film, le Brexit est arrivé dans mon pays, et je ne connais aucun jeune qui a voté pour le Brexit. Du moins pas dans les grandes villes. Et cela m'a rappelé qu'à la période de Morrissey, nous venions de rejoindre l'Europe. Et les jeunes ne savaient pas ce qui allait arriver, ils étaient oubliés de l'estashbliment. Et maintenant nous sommes dans une ère où l'establishment prend une mauvaise décision, même si les britanniques ont voté pour. C'est de la folie. Le film parle de prendre de ce qui est à soi, il y a un certain côté de défiance. Moi je n’écoute pas les politiciens dinosaures, j’écoute la jeunesse. Morrissey était pour le Brexit. Je trouve ça toujours étrange ce gens issus de classes populaires qui votent pour le Brexit. Mais bon, c'est un vieil homme...

Excepté le Brexit, qu'est-ce que vous pensez des positions de Morrissey, politiques mais aussi sur le végétarisme par exemple ?

Avant j'étais obsédé par tout ce que disait Morrissey, captivé par les Smiths en général. Mais j'ai beaucoup changé. J'ai découvert la scène de Bristol, j'ai découvert Radiohead, et du coup mes goûts musicaux ont évolué. Pour en revenir à Morrissey, je suis obligé de dissocier l’artiste de la personne. On devrait toujours le faire d’ailleurs selon moi. Sinon personne ne lirait Heidegger, qui était un grand philosophe mais qui a envoyé des gens dans les chambres à gaz. Personne n'achèterait les vêtements de John Galliano, car il est antisémite. A un certain point, il faut dissocier les deux. Combien d'artistes sont réellement de bonnes personnes? Vous lisez Picasso et vous vous dites "mais qu'est-ce qui se passe dans sa tête". J'ai utilisé mon film pour me débarrasser de ma merde je dirais.

Vous savez si Morrissey a vu le film?

Pour tout vous dire, je ne sais pas. On a été très respectueux, on l'a tenu au courant de toutes les étapes. A chaque fois on lui disait "on fait ça", "on en est là". Et on n'a jamais eu de réponse. Donc on a continué. Et maintenant le film va sortir, donc à quoi bon de toute façon? Il sortira quoi qu'il arrive, et rien ne changera ça. Il ne peut rien faire à ce propos. Je suis sûr que mon film ne l'empêche pas de dormir. J'aime penser qu'il le voit chez lui, à Los Angeles, en buvant un thé à la menthe.