JE RECHERCHE
Féministes, ouvrez les oreilles : Madame Gandhi pourrait devenir votre nouvelle héroïne

Féministes, ouvrez les oreilles : Madame Gandhi pourrait devenir votre nouvelle héroïne

Elle s’est faite connaître en saignant librement sur 42 kilomètres lors du marathon de Londres en 2015, puis a sorti un EP sur lequel on peut entendre : “I’m just talking about loving the femme, toxic masculinity has to end / we’ve been bleeding each month till we gave birth to you”. Madame Gandhi, ou Kiran, n’est pas une femme de compromis : à travers sa musique, elle réclame l’égalité des sexes. Et rapido.

C’était le 21 janvier 2017. Quelques heures à peine après la cérémonie d’investiture vaguement surréaliste qui a vu Donald John Trump, 71 ans, devenir le quarante-cinquième Président des Etats-Unis, l’Amérique est sous tension. Certains pleurent à chaudes larmes. Dans les rues de Washington, une foule de 500 000 personnes converge et prend position. Les t-shirts "Build bridges, not walls" sont de sortie. La sono crache le message de combat des personnalités à la tribune. Certaines sont célèbres (Michael Moore, les comédiennes Ashley Judd et Scarlett Johansson), d’autres théoriciennes de la cause LGBT ou activistes. Kiran Gandhi – autrement connue sous le patronyme Madame Gandhi – faisait évidemment partie de cette foule. A preuve ce manifeste en page d’accueil de son site : "Je suis une batteuse dont la mission consiste à élever et à célébrer la parole des femmes". Quelques clics plus loin, il est possible de voir des photos de la musicienne, doudoune noire, écharpe rose et lunettes à verres teintés jaunes, brandir une affiche sur laquelle est écrit : "Ma mini jupe et ce qu’il y a en dessous est à moi et uniquement à moi". Ce 21 janvier 2017, elles sont quelques unes parmi les participantes à la Women’s March à susurrer en rythme ces paroles d’une chanson disponible sur Voices, le premier (et seul) EP signé Madame Gandhi. A la croisée des chemins de l’électronique, de l’attitude sur les nerfs du punk et du hip hop, l’EP s’est invité à la huitième place du top 50 de Spotify. Sans promo, ni marketing. Juste des textes et un beat pour coller au feeling de l’époque : “The future is female, the future is great / Own your own voice don’t be afraid, there’s power in what you say”

Madame Gandhi a 28 ans et les années 2010 touchent à leur fin. A son propos, les médias branchés promettent déjà qu’elle pourrait bien devenir la prochaine Kate Tempest ou une nouvelle M.I.A. C’est une créature de cette époque où le crossover musical et la libre parole politique font des étincelles de rage quand on les frotte l’un sur l’autre. C'est quelqu’un de pragmatique, aussi. La genèse de son titre féministe ? Avec une certaine dose de nonchalance, elle explique : “Je me souviens avoir crée le beat à New York. Pour être honnête la chanson ne parlait pas du tout de ça. Par contre, c’est vrai que j’aimais beaucoup la phrase ‘the future is female’. Alors qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai joué avec ça. J’ai mélangé les deux”. Une pause, puis elle reprend, mi-nonchalante, mi-arrogante : "Je fais de la batterie depuis que je suis petite, ça fait de moi une musicienne sérieuse. L’histoire du marathon de Londres fait de moi une féministe reconnue. Et mon master d’Harvard fait de moi quelqu’un qui sait s’exprimer et que l’on prend au sérieux”.

Plan quinquennal

Pour dater la véritable entrée de Madame Gandhi dans le monde de l’alternatif, il faut pourtant remonter à l’été de ses huit ans. A cette époque ses parents d’origine indienne installés à New York l’envoient en colonies de vacances dans le nord de l'Etat. Tout va prendre forme dans la tête de la petite fille en une journée. Mieux, tout va commencer dans un car scolaire. Tous les matins en s’éloignant des maisons familiales, le chauffeur, un jeune visiblement dans le coup, lance un clin d’œil entendu à ses passagers, et allume son autoradio. Le signal pour se caler sur la fréquence de la hip-hop F.M de référence, Hot 97, puis pour placer le CD du chef-d’œuvre east coast signé Nas, Illmatic. “C’est de l’éducation !”, crie-t-il derrière son grand volant, “vous devez savoir ce qu’il se passe dans le monde !” Dans l’Amérique de Bill Clinton, où la surpopulation carcérale devient préoccupante, le parallèle entre le rap et le monde de la délinquance est souvent agité façon croquemitaine. Kiran : "Mes parents pensaient sûrement que si j’écoutais du rap, j’allais finir dans un gang !" Sauf que ce genre d’avertissement renforce l’envie de goûter à l’interdit. Les activités aquatiques prévues pour les petites filles au camps d’été n’intéressent pas Kiran. A la place, elle traîne en cachette dans les couloirs. Jusqu’à tomber sur une salle de musique, et sur une batterie.

 

Dans la salle, un employé fait le ménage. Au lieu de la chasser, il lui demande sérieusement si elle veut apprendre comment marche cet instrument. Sans hésitation elle accepte. 'Dans le modèle éducatif qui est le mien on dit aux petites filles : 'Tu peux pratiquer cela car c’est un truc de filles, mais pas toucher à ça car c’est un truc de garçons', argumente Kiran Gandhi. Et la batterie, normalement c’est l’instrument par excellence qu’on réserve aux garçons". La petite fille ne s’en détachera plus, mais ce n’est pas la batterie qui lui permet d’intégrer la prestigieuse fac de Georgetown quelques années plus tard. Plutôt son intérêt pour les mathématiques, les sciences politiques, mais également l’étude des premiers travaux sur les théories du genre. Elle n’arrête pas pour autant la batterie : en 2010, elle renforce la rythmique du duo dub Thievery Corporation lors de leur passage au festival Bonnaroo. Une fois diplômée, elle devient la première “digital marketing analyst” du label Interscope (Eminem, Lady Gaga ou Kendrick Lamar). C’est lors d’une rencontre professionnelle avec la rappeuse anglo-indienne M.I.A que le destin prend forme : Kiran suggère, sous forme de plaisanterie, à l’équipe de la chanteuse d’ajouter une batterie à son live. La voilà engagée pour un an de tournée. C’est également à cette période qu’elle est acceptée en MBA à Harvard : le doublon ne la perturbe pas, il suffit “de beaucoup de concentration et de motivation”.

Féminité 3D

26 avril 2015. Kiran est rentrée de tournée et a obtenu son diplôme d’Harvard. Elle se trouve à Londres pour courir le marathon avec deux amies avec qui elle s’entraine depuis un an. Tout est prévu pour courir dans les conditions optimum, sauf les aléas de la nature : Kiran a ses règles la veille au soir. Cela fait longtemps que Kiran ne laisse plus passer une occasion d’exprimer ce qu’elle ressent, et ce qu’elle veut pour le futur de la société : l’égalité, la liberté, et qu’on foute la paix aux femmes. “J’avais déjà joué avec des artistes engagés, mais là je pouvais dire quelque chose par moi-même”, se souvient-elle. Pour “combattre le tabou des règles” et “par solidarité avec les femmes qui n’ont pas accès aux tampons dans le monde”, la jeune fille décide de courir malgré tout. Les photos de son arrivée triomphante, pantalon tâché de sang, feront le tour du monde. La voilà invitée partout : “j’avais beaucoup à dire sur la quatrième vague féministe, sur le genre, la libération des femmes”, remet-elle deux ans et demi plus tard. Motivée par les messages féministes qu’elle veut pousser, Kiran commence à produire ses morceaux, et se met en tête de produire son propre album. “Je savais que c’était quelque chose que j’étais destinée à faire, et mon background dans le business m’a permis de le faire indépendamment, en total contrôle”. A peine six mois après le marathon de Londres, sort Voices. “Mes amis connaissent Kiran et Madame Gandhi, la première est douce, gentille et vulnérable, mais la deuxième est une guerrière. Je suis un bon exemple de la complexité de l’expérience féminine”. C’est ce droit à la complexité et à la multitude que Madame Gandhi veut défendre dans Voices : elle parle de “Féminité 3D” : “en pop-culture, on ne voit que des femmes en 2D, des petites choses faibles ou des femmes fatales dominatrices. Non seulement cela perpétue des clichés, mais ça force les femmes à minimiser leurs propres potentiels. Je pense que la femme a accès au plus grand spectre des émotions humaines. On nous a convaincu que ressentir des émotions était mal parce que les hommes ont imposé ces standards de succès, basés sur l’égo, la richesse et la force physique”. Pressée de retourner à ses futurs projets –un premier album pour 2018, une nouvelle tournée– Kiran relève le menton, fixe droit dans les yeux et avertit : “s’il faut ne retenir qu’une chose, je m’appelle Gandhi et je veux vraiment incarner le changement que je veux voir dans le monde !”