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Thérapie Taxi : quelques jours décisifs avec les nouveaux jeunes gens modernes

Thérapie Taxi : quelques jours décisifs avec les nouveaux jeunes gens modernes

Leur premier album, Hit Sale, vient de sortir mais les parisiens de Thérapie Taxi ont déjà toutes les cartes en mains pour devenir la prochaine grosse sensation pop française. Alors que tout le monde imagine déjà Raphaël, Adélaïde et Renaud comme les prochains La Femme, eux continuent de vivre leur ascension comme une grosse soirée entre potes. Et après tout pourquoi pas. Rencontre embarquée entre parts de quatre-quarts monstrueuses.

Malgré la solide attache en métal, la boucle d’oreille n’arrête pas de se décrocher. Alors Raphaël retente le coup, encore et encore. Bien décidé à réussir son travestissement, il coupe Adélaïde dans ses vocalises pour l’aider à appliquer du rouge à lèvres et quelques touches de crayon sous ses yeux. Attention. Dans la loge de la Maroquinerie à l’est de Paris, le jaune sale du néon pourrait rendre l’opération risquée. En plus, le temps presse. Le jeune homme fraîchement peinturluré arrange sa chemise bariolée : “C’est bientôt l’heure de notre interview télé” prévient-il. Un entretien filmé par l’émission musicale Alcaline pour France 2 venue rencontrer Raphaël, Adélaïde et Renaud. Un trio que la chaîne publique connaît d’ailleurs plutôt sous un autre nom : Thérapie Taxi. Face caméra, le groupe évoque, sourire aux lèvres, le concert à venir dans la salle parisienne ce soir de janvier, et les 500 et quelques places vendues - la capacité maximum - depuis plusieurs semaines déjà. Une dizaine de fondants au chocolat refroidissent lentement sur un coin de table. Vincent et Ilan, respectivement guitariste et batteur de la formation live, violentent une caisse claire imaginaire. Peut-être pour répéter quelques-uns des titres du groupe, ou se rappeler aussi que s’ils font de la musique c’est avant tout “pour faire profiter tous ces gens qui nous attendent”. Un discours rassurant interrompu par des sonores “Qui est chaud ?” lancés par un Raphaël bondissant, anneau maintenant bien ancré à l’oreille. Avant de répondre, Adélaïde vérifie une dernière fois son attirail aux faux airs de cheerleader de paisible banlieue américaine. Elle met en garde : “Ce n’est plus une blague là.” A quelques minutes de leur entrée sur scène, Thérapie Taxi se réunit en cercle. Un cercle d’où s’échappe la voix de Raphaël : “Ce soir, c’est en quelque sorte notre premier vrai concert !

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Ce soir-là, dans le 20e arrondissement de Paris, c’est aussi la soirée de lancement de leur premier album, Hit Sale, sorti le 2 février. Un événement imaginé comme une grande fête. Une bringue démarrée onze mois plus tôt avec un premier EP sorti en mars 2017, et qui se poursuit avec les 14 titres du premier disque de ces trois jeunes gens au début de la vingtaine. Un âge exploré à coups de beats électro entremêlés aux riffs de guitare excités. Entre deux ponts à l’harmonica, les voix d’Adélaïde et Raphaël racontent sur "Zarba" des “rêves synthétiques” noyés avec des soirées d’excès dans un Paris rendu flou par tout un tas de substances. Façon de dire que les jeunes gens modernes de nos années start up nation n'ont pas complètement sombré dans le mirage du sans gluten, du bio et du "healthy". Illustration : “J’excelle mon lexique dans la tise/J’me socialise, j’improvise/Je minimise mon analyse/Je cicatrise dans l’alcoolisme.” Cette chanson s'appelle "Coma Idyllique". Sur l'album, elle forme un contrepoint acide au paquet de chansons d’amour tortueux qui se taillent la part belle sur le disque. Ces titres, les Thérapie Taxi les ont portés partout ces derniers mois. Petites salles de province, scènes annexes de festivals. Seule constante de cette façon de chauffer sa belle machinerie pop rock ?  “Une boule de stress dans le ventre” à en croire la chanteuse. Désormais, l'appréhension est évacuée. La horde d’amis venus soutenir ces “nouveaux La Femme” - en référence au fameux groupe de rock français des années 2010 - n'y est sans doute pas pour rien. A la Maroquinerie, ces mêmes copains finiront très naturellement par monter sur scène face au public à deux doigts de l'extase, la vraie. Raphaël, lui, s’agite torse-nu et fait passer une bouteille corsée au premier rang. Ce soir-là, tous les ingrédients sont réunis pour cette énième “soirée entre potes”.

2013. C'est l'année durant laquelle Adélaïde rencontre Raphaël. Le jeune musicien a débarqué d’Avignon quelques mois plus tôt. Dans sa “veste trop petite” et son “pantalon trop grand” il se rend au rendez-vous donnée par la jeune femme, encore lycéenne à l’époque. Elle cherche un musicien avec qui entraîner son goût pour la folk et trouve donc un guitariste. Et un ami. Ce sera lui, une “afro juive” étonnante sur le crâne et un lâche trousseau de clés siglé "Ouï FM", vestige des stages en journalisme du jeune avignonnais venu bosser dans la capitale. Bien avant la Maroquinerie et ses fondants au chocolat, le jeune groupe augmenté d’un troisième membre s'est attelé à tous ces concerts pas toujours mémorables qui font office d'étapes obligatoires. Le 29 octobre 2015, c'est par exemple sous le nom de Milky Way que les jeunes membres de (pas encore) Thérapie Taxi jouent sur la péniche du River's King, amarrée en bordure des voies rapides du 16ème arrondissement parisien. Ce soir-là, le journal étudiant de Sciences Po a organisé une petite fête sur le thème des pirates. Dans le public, chacun a sorti sa marinière, son cache-œil ou son bandana. Et lorsque le groupe lance ses premiers morceaux, les étudiants sont trop occupés à organiser des combats de sabre en plastique pour remarquer la musique souvent camouflée par les coups de canons factices crachés par les enceintes. "À l'époque, on avait l'habitude que personne ne nous écoute. Ça ne changeait pas grand chose de nos concerts habituels", avoue Raphaël le plus honnêtement du monde. "Et puis il faut reconnaître qu'on ne faisait pas vraiment le show. Sur scène, c'était vraiment pas terrible", reprend en riant Adélaïde. À tel point que l'un des membres du groupe désertera deux semaines après le concert, laissant le duo en plein questionnement existentiel, du genre qu'on évoque parfois tard dans la nuit à un chauffeur de taxi, ou un compagnon de route vaguement intéressé, un thérapeute éphémère.

Thérapie Taxi, donc. Un nouveau nom pour un nouveau projet musical qui joue d'emblée la carte du chant en français. Et quitte à oser la langue natale, autant y aller à fond avec un premier morceau au titre forcément racoleur : "Salope". Une chanson d’amour qui tient à peu près ce langage : “Va bien te faire enculer connard/Va bien te faire enculer salope”. Explications : "C'est beaucoup grâce au rap français que des gens comme nous osent maintenant chanter en français. Ça a aidé les chanteurs à revenir vers une sorte d'amour du texte et des images qu'il peut créer. Aujourd'hui, quelqu'un comme Eddy de Pretto peut citer Diam's comme référence principale. Ça fait du bien. Moi, quand j'étais en 5ème, je saignais 'Par amour' de Diam's. On l'écoutait à deux avec ma mère dans sa voiture. Mais je n'aurais jamais pu l'assumer", se marre aujourd'hui Raphaël. Toujours est-il que juste après sa sortie, le morceau "Salope" circule déjà aux quatre coins de la toile. À tel point que quelques mois plus tard, Thérapie Taxi enchaîne les rendez-vous en maison de disques et finit par signer chez Panenka Music, label géré par Fonky Flav, ancien MC du groupe 1995. Et pour continuer sur cette lancée, le groupe décide sans trop y croire de proposer au rappeur belge Roméo Elvis de venir partager le micro sur le morceau "Hit Sale". Raphaël revient sur l'expérience : "Lui, maintenant, c'est une star. Il ne peut plus sortir ni à Bruxelles, ni à Paris. Quand tu le rencontres, tu essaies de faire comme si tu n'étais pas fan alors qu'en vrai, tu es totalement fan. Tu parles avec une voix grave et posée, du genre 'Ouais salut Roméo'. Mais en fait il connaissait déjà notre musique et il a accepté sans trop de souci. Après, on ne faisait que le remercier. Il a finit par me dire : 'Arrête de me remercier, ça devient gênant'. Je me rappelle que quand on l'a rencontré, il y avait aussi Angèle dans le coin, avec un petit piano sur le dos. Les gens n'en avaient rien à péter d'elle. Personne ne lui disait bonjour." Mais en 2018, tout peut apparemment basculer au détour d'un morceau.

 Ne pas devenir comme Gilbert

La Rochelle. Fin janvier 2018. Dans la maison prêtée par le Chantier des Francofolies - un “accélérateur de talents” - Thérapie Taxi engloutit un plat de pâtes et quelques morceaux de quatre-quarts. Pressé. Il faut encore répéter les quatorze morceaux qui composent le set prévu pour la grand messe à la Maroquinerie et la tournée à venir. “Là, ça fait trop solo de Dire Straits, se marre Adélaïde sur le titre 'PVP', à cette octave on dirait qu’on a juste trop joué à Guitar Hero.” Alors ils recommencent. Cinq fois, puis dix. Ils veulent être sûrs de maîtriser la chanson de bout en bout. Après un saut approximatif sur sa planche de skate dans la salle de répétition au bord de la mer, Nicolas, le tourneur de la boîte Uni-T commente : “Quand je les ai entendus pour la première fois, je pensais que ça allait encore être un groupe de petits branleurs parisiens qui voulaient faire du clic. J’avais même peur de signer avec eux.” Pause. “En fait ce sont les plus gros bosseurs que j’ai vus.” Un boulot studieux expliquant aussi le succès éclair de leur groupe - au point de recevoir quotidiennement des messages de fans exigeant des nudes ou suppliant pour un concert plus proche de chez eux. Si en Belgique, le single "Hit Sale" est déjà diffusé sur plusieurs stations de radio, l’équipe préfère en rire à coups de blagues loin du premier degré. Et alerte : “On fait gaffe parce que ce genre de groupes, ça monte haut très vite et puis ça peut chuter violemment.” Raphaël reste donc prudent, malgré “l’aura sociale” dont il pourrait bénéficier maintenant qu’il est passé du “gentil loser avec ses rêves à la con” à ce “mec qui a réussi”. Peu importe, même une double page dans le journal Le Monde comme ça a pu arriver à l’été 2017. Raphaël : “Je veux pas me retrouver comme un mec à 40 piges - on va l'appeler Gilbert - qui est au fond de la pièce, mal rasé, avec tous ses potes qui ont des mômes, un taff et Gilbert qui intervient en disant ‘vous vous rappelez les gars quand j’étais dans le Monde ?’ et eux continuent ‘ouais ouais Gilbert, super, ça fait 20 ans que tu nous racontes la même chose. On l'a vu 1000 fois ce putain de papier.’”

 

Pour empêcher tout gadin industriel, le label Panenka Music veille, avec notamment des éléments de langage aux airs de belle success story. Ce qui ne plait pas forcément à Raphaël et sa bande. “Si en interview tu dois juste répéter ce qu’on t’a dit en avance, on va tous se faire chier, clarifie le chanteur, au pire je me ferai taper sur les doigts, ça sera pas la première fois” En cause, des références à certaines substances illicites en entretien qui ont le don de hérisser les employés du label. Pour autant, la troupe reste persuadée que les gens aiment les entendre parler sans filtre. Un truc “générationnel”, semble-t-il. “Dans notre chanson 'Crystal Memphis' on écrit ‘quand je tape ma trace’ ça n’aurait aucun sens de dire ‘ah non en fait je ne parlais pas de moi, mais de mon cousin’” rit-il. Du côté du label, c’est plutôt la crainte de voir des portes se fermer qui motive ces mises en garde régulières. Et la volonté de protéger ces petits jeunes projetés dans le grand bain. Des galères, et des déceptions surtout. Pourtant, Raphaël comme Adélaïde continuent de considérer ces quelques mois comme un “rêve éveillé”. Le premier s’apprête d’ailleurs à quitter le petit boulot qui lui permettait jusqu’ici de payer le loyer d’un étroit studio dans Paris : surveillant dans un collège de Saint-Germain-des-Prés à Paris. La semaine du concert à la Maroquinerie, Raphaël doit toujours assurer quelques heures avec une classe de 3e. Des élèves qu’il suit depuis quelques années, bien informés sur les dernières évolutions de son groupe et ses millions d’écoutes sur les plateformes de streaming. Dans les couloirs de l’établissement, le chanteur assiste encore et encore à la même scène : “J’ai beau être écouté par tout un tas de fans, quand des profs passent devant une classe que je garde, tous les élèves reprennent les paroles de ma chanson 'Salope' en faisant ‘Va te faire enculer, va bien te faire enculer Raphaël’. Ils se foutent tous un peu de ma gueule.