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Dogs, branleurs et bourgeois : quand Rouen était la ville aux cent punks

Dogs, branleurs et bourgeois : quand Rouen était la ville aux cent punks

Après 40 ans de silence, les quatre punks normands des Olivensteins viennent enfin de sortir leur premier véritable album. De quoi rallumer les souvenirs d'une époque où la ville de Rouen était la capitale française d'un rock sauvage et abrasif. Avant d'être oubliée. Faute d'avoir été un peu trop fière de ne rien faire.

« Bonsoir, nous sommes les Dogs, on vient de Rouen. » La phrase tenait lieu de rituel, de quasi-superstition scénique, prononcée avant de se lancer dans un grand barouf de guitares et de batteries. Propulsé au premier plan en 1977, dans le souffle de l'aventure punk occidentale, le trio normand n'était pas du genre bavard. Leur créneau était plutôt de jouer vite, fort et nerveusement, sans s'encombrer des convenances et des politesses. Mais pour Dominique Laboubée, leader incontesté des Dogs, représenter sa ville était avant tout une question d'honneur. À tel point qu'à Rouen, capitale grisonnante et gothique de la Normandie, tout le monde connaissait ce dandy rock qui faisait vibrer la jeunesse locale de ces hymnes électriques chantés dans un anglais trébuchant. « C'était une silhouette qu'on reconnaissait tous. On le voyait toujours hanter les alentours de la gare où il vivait. On entendait le bruit de ses santiags qui claquaient par terre quand il remontait la rue, » raconte aujourd'hui l'un de ses anciens voisins. Et même s'ils ne vivaient qu'à une heure de train de Paris, Dominique Laboubée et ses Dogs ne seraient partis y vivre pour rien au monde. Plutôt mourir.

Après tout, avec une dizaine d'albums et des tournées partout en France, en Europe, au Japon ou aux États-Unis, le groupe rouennais n'avait pas besoin des milieux branchés parisiens pour exister. Unanimement reconnus comme l'une des formations les plus classes du rock français (« Too Much Class For The Neighbourhood » chantaient-ils dans l'un de leurs classiques), ils pouvaient défendre les couleurs de leur ville aux quatre coins du monde. Sauf qu'un jour, le 9 octobre 2002, sur une scène de la ville de Worcester dans le Massachussetts, USA, Dominique Laboubée n'a même pas pu dire d'où il venait. Souffle coupé, il s'est écroulé au sol, emporté brutalement par une tumeur cancéreuse foudroyante, à l'âge de 45 ans. Ce jour-là, à des milliers de kilomètres de ses célèbres clochers, le Rouen rock a perdu son chef de meute. Heureusement, les Dogs avaient su enfanter dans leur sillage un nombre impressionnant de groupes teigneux et bagarreurs. Il s'appelaient les Flics, les Rythmeurs, les Gloires Locales, les Nouveaux Riches ou les Olivensteins.

« Être un vrai branleur »

1977. Dix ans après mai 68 et trois ans après l'arrivée au pouvoir du « jeune et moderne » Valéry Giscard D’Estaing, l'élan progressiste français s'enraye. Aux yeux d'une nouvelle génération, les anciens rebelles sont déjà passés dans le camp des conservateurs. « Quelques années sous Giscard, l'agonie de la gauche post-68, le choc pétrolier, le chômage galopant... à Rouen comme dans toute la France de 77, on a peu près tout pour exploser » décrit Estelle Girard, ancienne rouennaise contribuant désormais au projet de recherche universitaire PIND dédié à l'histoire du punk en France. Chanteur des mythiques Olivensteins, Gilles Tandy se souvient de son divorce avec la vieille génération en plein lycée : « Un des trucs que je détestais le plus au monde, c'était les profs. Les soixante-huitards en général étaient paternalistes, du genre 'on a tout connu'. Ils voulaient tout changer mais parlaient comme nos parents. Oui, c'était une génération politisée, mais nous, on sentait déjà la douille. Tu ne pouvais pas adhérer à leur vision du monde, tu pouvais juste te foutre de leur gueule. Donc vu qu'on me demandait de bosser à l'école, je l'ai lâchée, comme un bon gros bras d'honneur, et pendant des années j'ai vécu juste en sachant bien remplir les dossiers pour le chômage. À l'époque, tu pouvais vivre de rien, être un vrai branleur ».

« C'est même ce qui caractérisait le punk rouennais » rajoute Claude Levieux, dont le label SMAP vient de sortir le premier album des Olivensteins après 40 ans de silence. « Par rapport au Havre ou Rennes, il y avait quand même beaucoup de branleurs. À part les Dogs, les groupes explosaient en plein vol, ça ne tenait jamais longtemps, ils n'avaient pas la volonté d'avancer ». Ce n'est donc pas pour rien que l'hymne officieux de la scène chanté par les Olivensteins s'appelait « Fier De Ne Rien Faire », alors que les voisins du Havre glorifiaient le labeur ouvrier et que les dandys rennais ou poseurs parisiens avaient au moins une ambition éthique ou artistique. Une oisiveté peut-être permise par la situation sociale de la plupart des acteurs de la scène rouennaise, entre classe moyenne et bourgeoisie provinciale. Claude Levieux : « À Rouen c'est facile, la Rive Gauche est ouvrière, la Rive Droite est bourgeoise et étudiante. À l'époque, il y avait une vraie scission, et la scène se passait Rive Droite ». En tout et pour tout, les Olivensteins première époque auront donné dix-sept concerts, les plus loin à Paris, malgré une signature décrochée chez le géant du disque Barclay. Suffisant pour marquer les esprits par des shows survoltés et un art de la provocation et de l'ironie inégalé en France (entre autres faits de gloire, ils avaient comme habitude de se vêtir comme des pétainistes et ont composé la chanson « Patrick Henry Est Innocent » en référence à l'assassin le plus détesté de la fin des années 70).olivensteinsMais l’ébullition musicale de la ville de Rouen n'est pas uniquement le fait de quelques branleurs décidés à former des groupes pour embêter le monde. Au croisement des années 70 et 80, la capitale normande a surtout su fédérer une scène sauvage grâce à un disquaire d'exception au nom emblématique : Mélodies Massacre. Ouverte au début des années 70 dans la rue Massacre, cette minuscule boutique a donné des vocations à toute la jeunesse de la ville. Le normand Christophe Pécout, professeur à l'université de Lille et spécialiste de l'histoire du mouvement punk en Normandie, est catégorique : « On ne peut pas parler de l'histoire musicale de la ville sans parler de Mélodies Massacre. C'est là que tous les futurs musiciens ont d'abord découvert le rock garage. Les jeunes de 15 ans venaient y acheter un disque de Chick Corea et ressortaient finalement avec un album des Stooges. Puis quand le punk a débarqué en Angleterre, les disques arrivaient parfois à Melodies Massacre avant même d'être vendus à Paris. Tout ça créait une sorte d'érudition rock dans la ville. » À cela s'ajoute qu'avec l'Angleterre toute proche, les ados rouennais captent alors les radios pirates de Londres comme Radio London, Radio Caroline ou Veronica. Pendant l'année scolaire, ils partent aussi souvent 4 ou 5 jours en voyage scolaire à Brighton, Portsmouth ou Londres. « C'est comme si les jeunes normands de l'époque avaient vu le punk in situ. Ils ont assisté à des concerts au Marquee, observé les looks, acheté des disques et de la presse anglo-saxonne avant de tout ramener chez eux » reprend Christophe Pécout. En parallèle, bon nombre de groupes anglais ou américains en tournée font escale en Normandie au milieu de leur trajet Londres-Paris. Le 25 avril 1977, The Clash passe donc au Studio 44 à Rouen, accompagné de Subway Sect en première partie. Par la suite, des groupes comme The Jam, Stiff Little Fingers, The Cramps ou The Cure feront de Rouen un passage obligatoire des tournées européennes. Et le bastion d'un rock made in Normandy.melodiesLors du week-end de Pâques 1964, deux sous-cultures anglaises baignées dans le rock'n'roll se font face sur la plage de Brighton, au Sud-Est de Londres, au cours deux jours de violence. D'un côté, les mods bien sapés fans de The Who. De l'autre, les rockers en vestes en cuir et cheveux longs, davantage attirés par les canailles 50's américaines comme Gene Vincent et Marlon Brando. Ce scénario, on le retrouvera à Rouen quinze ans plus tard entre première et seconde vague punk. Sans baston générale cette fois-ci. « Pour moi, le punk à Rouen est mort en 1980 » considère ainsi Gilles Tandy des Olivensteins, alors que des groupes comme les Vermines ou Acide Vicieux feront encore rugir la Ville aux Cent Clochers. « La fin, c'est quand les zonards de la rue Massacre se sont coupés les cheveux et sont revenus avec des chiens et des colliers ! Les groupes que j'aimais comme les Clash évoluaient vachement, tous les albums étaient différents. Et puis la musique est devenue secondaire, remplacée par de l'auto-dérision, les punks à chien, les crêtes, les mecs dehors à zoner, tout ça... »verminessPlus dure, plus intransigeante, plus marginale, plus politisée aussi, la seconde vague punk rouennaise naît de la propagation de cette musique en dehors des confins de la jolie rive droite vers la rive gauche et sa banlieue, lui apportant un nouveau souffle dangereux. « Quand ils ont débarqué, les mecs des Vermines étaient immédiatement vus comme des voyous » raconte ainsi le chercheur Pécout, plus objectif que le chanteur Tandy. « Ils avaient des textes qui ne voulaient rien dire, chantés en yaourt, mais avec une attitude très DIY : ils organisaient leurs propres concerts, dessinaient leurs propres affiches, et s'ils ne se faisaient pas payer par la salle, ils pétaient des trucs, ils démontaient tout, au point qu'une partie de leurs potes ont fini en prison. Leur truc, c'était aussi de tagger à la bombe leur nom sur les murs du centre-ville, ils ont même bombé le Gros Horloge (une horloge astronomique du XIVe siècle emblématique du Vieux Rouen, ndlr) ». Un réputation sulfureuse qui a peut être contribué dans les années 90 à la marginalisation de la scène punk de la ville, retranchée dans des squats comme « Chez Émile », des bars comme Le 125ème et des associations comme Zâr ou la Kepon team.

Mais globalement, Rouen a cessé d'être une ville fondamentalement punk le jour de la fermeture de Mélodies Massacre en 1984, après avoir subi de plein fouet l'implantation voisine d'un magasin FNAC. Comme le rappelle Gilles Tandy, la boutique n'était pas qu'un passeur de disques, mais un vrai repère, un lieu de socialisation qui dépassait ses propres murs étroits : « Il y avait un troquet à côté, le Petit Louis, où il fallait arriver avant 9h30 du matin parce qu'à 9h45, le barman était déjà bourré. Les jeunes se posaient ensuite sur la place autour de Mélodie Massacre, il y avait un vendeur d'alcool donc c'était parfait ! Il faut dire qu'il n'y a pas beaucoup d'endroits où aller à Rouen... » Aujourd'hui, la place a changé. En lieu et place du disquaire se trouve un salon de manucure un peu cheap et plus personne ne choque le voisinage. Mais la ville n'a pas perdu mémoire : en juillet 2007, la place est renommée Place Dominique Laboubée en honneur du leader des Dogs. Sur un coin en hauteur, son portrait street-art dessiné par l'artiste Jeff Aérosol domine le lieu d'un regard bienveillant, au centre d'une ville qu'il n'a jamais quitté et toujours mentionné en vingt-cinq ans de concerts. Avec fierté.laboubee