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Bongo Joe : le label Suisse qui pourrait faire sauter la banque

Bongo Joe : le label Suisse qui pourrait faire sauter la banque

Il y a près de quatre ans, Cyril Yétérian a ouvert le magasin de disques Bongo Joe à Genève, puis un label du même nom. Ce label en question risque de sortir de l’underground en 2018. Et pourquoi donc ? Les sorties coup sur coup du premier album des Hollandais piqués de psychédélisme turc Altin Gün mais aussi la meilleure réédition de ce début d’année (La Contra Ola, une histoire de la scène electro punk dans l’Espagne d’après Franco). 

Genève en janvier. Même si le mercure chatouille le zéro degré dans la grande ville Suisse, le climat semble nettement plus clément entre les murs de la boutique Bongo Joe. Ici la rumba congolaise côtoie le disco brésilien et la soul pop  d'Irma Thomas. A tous les coins des bacs à disques, des vinyles qui font office de tentures chamarrées et un lierre grimpant luxuriant qui mord sur la mezzannine. Depuis bientôt quatre ans, Les Disques Bongo Joe est devenu une institution. Nombreux sont les musiciens du monde entier qui prennent la ligne 12 ou 18, s'arrêtent à Augustins, et poussent la porte du shop. Avant c'était par hasard. Aujourd'hui de moins en moins. “Gilles Peterson est venu, les mecs d'Echo and the Bunnymen et Mudhoney aussi. Le chanteur The Notwist est hyper fan de ce qu'on fait chez Bongo Joe, pareil pour Devendra Banhart” lance, pas peu fier, Cyril. Cheveux très longs et barbe hirsute qui cache une mâchoire carrée, Cyril Yeterian est le maître des lieux. A 34 ans, il a déjà vécu mille vies. La dernière l'a amené à monter Bongo Joe Records, entité protéiforme entre label de musique, magasin de disques et buvette devenue centre névralgique de la musique Genevoise.

Jasper Verlhurst, bassiste et fondateur du groupe de rock psyché hollando-turc Altin Gün, dégaine son premier souvenir (voir notre portrait du groupe ici). Sa rencontre avec la boutique Bongo Joe se joue à l'époque où l'homme tient la quatre cordes pour le chanteur psychédélique hollandais Jacco Gardner. Un homme dont l'influence sur le rock européen est de plus en plus importante. Verhurst : “Dans chaque ville oàù je me rends, je repère les magasins de disques et j'ai trouvé Bongo Joe pendant un concert de Jacco Gardner à Genève”. Le Hollandais se met donc à fouiner dans les bacs. Dès le lendemain, il se décide à y retourner. Pour le coup il a embarqué son compère et collègue, le batteur Nic Mauskovic. Sur place, les deux bataves fouinent et font connaissance avec Cyril Yeterian. Deux ans après cette rencontre, Altin Gün a sorti le single "Goca Dünya" sous la bannière Bongo Joe. D’ici à mars, c’est le premier album qui pourrait faire accéder le quintette au statut de “next big thing” qui va débarquer. Possible qu’il en soit de même pour le deuxième groupe signé sur Bongo Joe après cette rencontre fortuite entre Suisses et Hollandais piqués de sonorités alternatives : The Mauskovic Dance Band, un collectif basé à Amsterdam autant branché par la cumbia argentine que par l’afro beat nigériane. “A vrai dire, c'est chez Bongo Joe qu'on a joué le premier concert du Mauskovic Dance Band, pose avec ferveur Nic Mauskovic. On a poussé les bacs à disques et on a joué. C'est comme si tu étais dans ton salon, mais rempli de disques. Le genre de trucs que tu aimerais avoir dans ta ville". Problème : si The Mauskovic Dance Band a confié la sortie de ses deux premiers 45 tours en édition limitée à Bongo Joe, le groupe a récemment décidé d’étendre son influence en rejoignant les londoniens de Soundway Records. Pour Cyril, cela n’est pas une trahison. Plutôt un retour à la réalité: “J'étais très triste à la fin de l'année parce que les mecs de The Mauskovic Dance Band, j’ai voulu les garder à tout prix. Alors évidemment on peut dire qu’on commence un petit peu à jouer dans la cour des grands mais la vérité c’est qu’on est encore tout petits”.

Vrai, mais le label fait quand même de plus en plus parler de lui hors de Genève. Autour du premier album d’Altin Gün, mais aussi quand il sort cet album étrange et réussi dans lequel un ensemble à corde nantais revisite l’oeuvre du jazzman à dégaine de viking Moondog. Ces jours-ci Bongo Joe se paye même le luxe de faire paraître la meilleure réédition de l’année : La Contra Ola, un retour sur cette période des 80's pendant laquelle l’Espagne fêtait la fin des années Franco en jouant du punk futuriste. Gros succès en perspective chez les amateurs de musiques rares et d’histoires qui mélangent musique et société. Résultat : Cyril Yétérian admet recevoir “des commandes du Japon, de Porto Rico, d'Australie. Ça veut dire qu'on rayonne, c'est une fierté.” Un avantage qui peut parfois avoir ses inconvénients : grandir, c'est aussi apprendre à refuser et Bongo Joe n'a plus de place pour tout le monde. Cyril soulève les épaules : “Jusqu'à fin 2018, on a déjà bien assez de sorties. Je suis obligé de dire non à des trucs que je kiffe. Dire à quelqu'un “je sors ton truc mais dans deux ans” je ne peux pas, alors sors ton truc et voilà, on se retrouvera. C'est comme des histoires d'amour manquées”.

Musique cajun sous le manteau 

Avant Bongo Joe, il y a eu Mama Rosin. Derrière ce nom qui fleure bon les grillades de crevettes et les après-midi à s’essayer au bottleneck sous un porche, il y a un groupe de blues cajun dans lequel Cyril Yétérian pratiquait...  l'accordéon. Une des rares occurrences de musique genevoise qui s'exporte dans le monde entier : “On a tourné comme des hélices un peu partout, souffle intéressé. Ça a donné lieu à beaucoup d'absence mais à beaucoup de visites de magasins de disques dans le monde aussi”. Aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, en Afrique du Sud et même en Chine, le musicien joue aux diggers entre deux concerts, parfait son oreille. Passé, présent, : tout le fait vibrer du moment que la découverte est au rendez-vous. Le reste du temps, il grave ses premières compilations de musique cajun à l'attention du public de Mama Rosin qui en voudrait un peu plus une fois le set terminé. A l'époque, le groupe genevois sort ses 33 tours chez Voodoo Rhythm, label du Reverend Beat-Man, fou furieux Bernois, leader du groupe psychobilly The Monsters. Une énième inspiration pour se relever les manches et fabriquer à son tour sa propre structure. “A la fin des années 80, il a créé son propre label parce que personne ne voulait sortir le blues trash qu'il faisait. Il a commencé à raconter son histoire à travers son catalogue de label. Cette façon de faire, ça nous trottait dans la tête” surenchérit Cyril. “Nos compilations en CD, on les a pressées en vinyle et ça a donné Hypnotic Cajun, la première sortie de Moi j'connais Records, l'ancêtre de Bongo Joe.” Moi j'connais Records, fondé en compagnie de son ancien acolyte des Mama Rosin, Robin Girod, aujourd'hui patron du label Cheptel Records, sortira une trentaine de disques de 2008 à 2014.

Alors, si Moi j'connais Records existait, pourquoi Bongo Joe? “J'en avais marre de ce nom. Pour les anglais, c'est imprononçable. 'Moyejkonaillisse'...” rigole Cyril. Une pause puis il reprend, plus sérieux : “Un jour, il y a eu l'opportunité d'ouvrir un shop. Je pensais que ça se ferait dans dix ans mais non, ça s'est fait très rapidement.” Installé 9 place des Augustins, Bongo Joe est vite devenu l'un des girons musicaux les plus excitants d'Europe. Après tout, chaque religion doit avoir son église pour répandre la bonne parole. “Raconter une histoire sur la musique mais surtout, avoir un QG pour le faire, de surcroît ouvert sur la rue tout le temps, c'était hyper excitant. Je suis allergique à une certaine catégorie de collectionneurs de disques. Je ne voulais pas qu'on trouve accrochés au mur des disques qui valent une centaine de francs suisses, qui bougent pas, tu reviens cinq ans après et ce sont les mêmes... Et puis, ce sont des gens qui ne parlent que de valeur : de marché, de cote, etc. Ouvrir une buvette, ça cassait ce truc” explique Cyril, entre deux gorgées de jus bio. “On n'est pas un mausolée de la musique, on est ouverts à tout le monde. T'as la mamie du quartier qui vient boire son thé parce que la musique lui plaît, le collectionneur hardcore qui va nous acheter un disque à 300 balles, des jeunes blanc becs, des mecs qui n’ont pas de platine." Aujourd'hui, pour veiller sur les destinées de Bongo Joe, il est accompagné de Vincent Bertholet du duo Hyperculte. Au final, tout le monde y est gagnant. “Cyril et Vincent sont musiciens donc ils savent si la musique est bonne ou non. Notre projet était unique et ils l'ont bien senti” assure Damily, musicien malgache signé sur Bongo Joe. “Je reste quand même un peu le 'guide spirituel' mais dans les faits, tout est horizontal, théorise quand même Cyril avant de conclure. Ce qui est sûr, c'est que je ne vais pas m'acheter une île avec les bénéfices de Bongo Joe !” Une île, sans doute pas, mais un mini village de la sono mondiale planqué entre deux bâtiments gris à Genève, peut-être.