JE RECHERCHE
Mark E. Smith : les mémoires hurlantes du dernier punk d'Angleterre

Mark E. Smith : les mémoires hurlantes du dernier punk d'Angleterre

Pendant plus de quarante ans il a mené d'une main de fer The Fall, alias "le plus grand groupe de punk d'Angleterre". Mark E. Smith est mort hier, a seulement 60 ans, et toute la nation rock s'est figée.  Mais qui a inspiré LCD Soundsystem et sorti une trentaine d'album sans jamais s'arrêter ? Un homme qui gueulait mais jamais sans raison. Récit de vie d'un honnête rocker made in Manchester et entretien posthume. 

Les membres de Pink Floyd ? « Ils sont tout petits ». Les fans de foot ? « Des lêcheurs de culs de la pire espèce ! » La Russie ? « Ce ne serait pas forcément une mauvaise idée de la bombarder à l’arme nucléaire… » Jusqu’à sa mort annoncée hier, à l’âge de 60 ans, Mark E. Smith a toujours fait attention à laisser parler la poudre. Au propre comme au figuré. Pour servir de véhicule à ses vociférations, coups de sang et vannes, un groupe. Son nom : The Fall.

Lors d’un de ses derniers passages à Paris, dans le cadre du festival Villette Sonique, Mark E. Smith avait poussé l’effroi provoqué par sa rage un cran plus loin. 31 mai 2011. Le live de The Fall dans un parc de la Villette ensoleillé touche à sa fin. Depuis dix minutes au moins, le groupe sue à grosses goutes et relance les rythmiques de leur titre « Blindness ». Au milieu, Mark E. Smith est statique, pratiquement sans émotion. Ni joie, ni haine, ni rancœur contre ce public français qu’il aime pourtant assez peu. Qu'une belle morgue qui vient de loin. D’ailleurs, il ne chante plus. Par contre il gratifie le bassiste, le batteur ou le guitariste de sa formation (tous interchangeables) d’une série de regards noirs. Surtout quand l’un d’eux, en nage, ralentit la cadence. En bouquet final le voilà qui sort de sa poche un petit enregistreur. L’attache au sommet de son pied de micro avec du ruban adhésif. Presse le bouton « lecture » et quitte son groupe et son public sans aucun égard. Fin du concert ? En fait pas exactement. A mesure que la voix de canard de Mark E. Smith résonne dans le micro, les troupes malaxent puis re-malaxent jusqu’à épuisement des corps leur pate électrique. Et si finalement l'héritage que va laisser The Fall sur le monde de la musique d'Angleterre et d'ailleurs c'était celui là : une injonction à ne jamais ramollir.

Mark Edward Smith, fils de plombier. Né dans une des pires banlieues de Manchester, Prestwich, le 5 mars 1957, soit cinq jours avant qu’Oussama Ben Laden vienne au monde. Prestwich ? Le genre d’endroit où l’on doit s’inventer des rêves « bigger than life » (footballeur, rocker, ce genre de chimère) si l'on veut survivre. Pour le jeune Smith c'est forcément un peu plus difficile. Le grand-père de Mark avait pour coutume de recruter des ouvriers pour des travaux en chantier à la sortie de la prison de Salford. Le petit-fils l’accompagnait. C’est en observant la harangue quotidienne que le jeune homme dit avoir tiré sa voix de canard méprisant : « Quand j’étais gamin, je dealais un peu de speed à la chanteuse du Velvet, Nico, qui me trouvait chou. Mais à part ça, rien de très sérieux pour me lancer dans le même métier ! » À 19 ans, Mark E. Smith se décide pour une carrière dans le rock en sortant d’un concert des Sex Pistols au Manchester’s Free Trade Hall. Le même concert auquel ont également assisté Ian Curtis, Tony Wilson, Howard Devoto (toute la mafia de Madchester). Cette scène a été maintes fois romancée dans les articles mais aussi au cinéma ("24 Hour Party People" de Michael Winterbottom). Il n'empêche, le rock devient une échappatoire sérieuse au jeune homme qui a plaqué le lycée et végète sur les docks pour gagner sa croûte: « Quoi que je fasse comme musique, ce sera forcément meilleur que la merde punk qu’on pouvait entendre à l’époque ! »

Jamais millionnaire

Manque quand même la maitrise du cynisme. S'il avait été meilleur commerçant de lui-même et de sa dégaine de chien errant tout sec, le leader de The Fall aurait pu se faire plein de pépettes. Pour cela il aurait dû se raccorder à ses contemporains en pleine braderie des illusions punk, Joy Division, New Order, The Smiths, et toute la joyeuse bande. Las, il a fait tout le contraire préférant inventer un style expérimental à la croisée des chemins entre le kraut allemand, la techno minimale et le rockabilly de Gene Vincent. Forcément cela n'est pas du gout de tout le monde au moment où le patron emblématique du label Factory Records se met à théoriser autour des vertus de la scène de Madchseter sur l'économie locale. « Je n’ai jamais été accepté au sein de quelque clan que ce soit. À certaines occasions, cela fait chic de dire « J’aime The Fall », mais nos fans sont rares. Nos disques se vendent mal, nos labels nous virent comme des malpropres ! » Surtout, Mark E. Smith fout les jetons. Ni sympa, ni cool, ses avis sont tranchés comme un couteau rouillé. Rattachez-le à la mythique scène de Manchester et il soupire : « Même quand je vais dans le Midwest, il y a toujours un plouc pour me demander si je connais personnellement les mecs de New Order. Pire, c’est parfois un DJ stupide qui trouve malin de passer un disque des Smiths quand il me remarque ! »

« Il y a tellement de groupes nazes qui revendiquent notre influence. Un jour, j’engagerai un avocat pour qu’ils me payent des putains de droit sur l’utilisation de notre nom en interview ! » En règle générale, les musiciens qui admirent The Fall se font dessus quand ils apprennent que son despote rode sa mauvaise humeur dans les parages. Tout le monde devient un chiot apeuré dès que le Duce ou le Conducator de The Fall pointe sa trogne de vieux freak burinée aux amphétamines. James Murphy, le New Yorkais derrière LCD Soundsystem « J’ai rencontré Mark E. Smith, on a parlé et il est même venu à un de nos concerts. Quand on était ensemble, un mec a programmé notre chanson « Losing My Edge » sur un juke box. Mark E. Smith a commencé à s’énerver : « C’est une honte ce truc, il m’a tout piqué ! » Et effectivement, le mec a eu la brillante idée de passer juste après une des chansons que The Fall avait fait sur une production un peu house techno. C’était  quasiment la même chose, sauf que cette chanson est sortie après « Losing My Edge ». Je ne savais plus où me foutre ! » Quand on l’interroge sur sa sale réputation Mark E. Smith plisse ses yeux de clébard, sourit avec ce qu’il lui reste de dentition et s’avale une gorgée de tout ce qu’il lui passe sous la main ; bourbon, bière, cidre: « J’ai seulement essayé d’avoir une position d’honnête homme dans un monde profondément malhonnête, celui du rock. Mon intransigeance ne passe pas ! »

Ces abrutis de musiciens

Autre corporation durablement traumatisée par l’excentricité de Mark E. Smith celle des musiciens de The Fall, eux-mêmes. Sur les sites de fans dévoués à ce culte souterrain de l’Angleterre on recense, quelque chose comme, 45 guitaristes, bassistes, batteurs et synthés, chacun éreinté par la bête pendant leur CDD au sein du groupe. En 30 ans de carrière underground, cela reste une statistique remarquable. Certes, Mark E. Smith a aussi épousé certaines de ses partenaires féminines au sein de The Fall. Cela s’est produit deux fois : la première avec l’ancienne guitariste d’origine américaine Brix, la seconde avec son actuelle clavier, Elena Poulou. Brix Smith : « La première fois que j’ai rencontré Mark c’était à un concert de The Fall. Je me souviens qu’il me foutait vraiment les jetons. Pourtant je suis allé le brancher une fois sorti de scène en lui disant que j’adorais sa musique, mais que je ne comprenais pas un putain de mot à ce qu’il racontait dans ses chansons. Il m’a trouvé mignonne et m’a couvert de compliments! »

D’accord, mais une fois ses poussées de romantisme digérées Mark E. Smith se remet à gueuler, vitupérer, cogner, humilier… Raisons à ces crises de nerfs ? Parfois ça tient à un regard mal placé. D’autres c’est la faute d’une corde de guitare qui casse en plein concert ou à cause d’un trait d’humour qui ne passe pas. D’ailleurs tous ceux qui ont un jour été membre de The Fall ont vite compris qu’il s’agissait de tout sauf d’un job à la cool. De temps en temps les crises de rages du pitbull de Prestwich prennent une forme carrément surréaliste. 2007. Phoenix, Arizona. Le leader de The Fall manque de s’étaler sur scène après avoir glissé sur une peau de banane négligemment laissée au sol. Une fois rentré dans les loges, il rumine, puis se lance dans une de ses proverbiales gueulantes: « J’ai demandé à ces abrutis de musiciens qui m’accompagnaient de se dénoncer. Comme aucun n’a été assez courageux, alors je les ai foutu à la porte ! » Aussi simple que ça. A l’heure actuelle plusieurs sources annoncent que Mark E. Smith serait mort seul dans son appartement de Manchester. Peut-être entouré d’une dizaine de ses chats qu’il adore, mais sans présence humaine à ses côtés. Normal pour quelqu’un qui tenait surtout en respect les solitaires et les parias à la Captain Beefheart ou Louis Ferdinand Céline. Pas si étonnant venant d'un homme qui a nommé son groupe The Fall, en référence au célèbre livre d'Albert Camus, "La Chûte". Dans ce roman il est écrit une phrase qui pourrait résumer le personnage : "Nous nous confions rarement à ceux qui sont meilleurs que nous. Nous fuirions plutôt leur société. Le plus souvent, au contraire, nous nous confessons à ceux qui nous ressemblent et qui partagent nos faiblesses."

 

ENTRETIEN

En 2010, Mark E. Smith donnait une de ses très rares interviews à la presse française. La rencontre s’est produite dans les salons, peu adaptés à ce genre de personnage, d’un grand hôtel londonien. Sous le regard mi apeuré, mi amoureux d’un attaché de presse du label de The Fall à cette époque. Avant même de lancer la conversation, le vieux Smith a jeté un regard plein de dédain au factotum. Il a d’abord détaillé la dégaine du pauvre garçon (fine moustache, baskets fluos) puis a cloué : « Il a un putain de falzar qui lui remonte aux putains de chevilles. Il pense sans doute qu’il a l’air dans le coup, mais ce gars a surtout l’air d’un putain d'éleveur de chèvres ! ». Le reste était à l’avenant.

Quand ton autobiographie (Ndr : « Renegade : The Live And Tales Of Mark E. Smith ») est sortie au Royaume-Uni as-tu été surpris par son succès ?

Ce bouquin s’est classé dans les dix meilleures ventes de l’année dans la catégorie « essais et documents ».Ca c’est une surprise ! Surtout si tu regardes le nombre de disques que l’on vend en réalité. Mais bon, je ne vais pas m’en plaindre. Quand nous jouons en Allemagne désormais, il y a autant de gamins de 16 ans que des vieux schnocks de 40 piges. Pour les Allemands, le truc va tellement loin que certains magazines ont écrit que j’étais un modèle à suivre pour la jeunesse. Tiens, j’ai lu récemment que les Allemands étaient un peuple particulier. Là-bas, ce sont les femmes qui quittent leurs maris et jamais le contraire. Comme je me suis fait pas mal plaquer dans ma vie, je dois être un putain d’Allemand qui s’ignore. Ah, ah, ah…

Comment un personnage comme toi aussi passionné par la littérature n’a jamais tenté d’écrire un roman ?

Jamais je ne serais au niveau des meilleurs, jamais je ne serais Louis-Ferdinand Céline, Evelyn Waugh ou Ray Bradbury. Pourquoi polluer le monde avec un mauvais bouquin ? Là, je suis en train de relire « Nord », de ce bon vieux Céline. Comment tu veux arriver à un tel niveau ? Impossible.

Tu as prêté ta voix au troisième album de Gorillaz. C’est assez inhabituel Mark E. Smith chez Gorillaz.

L’autre groupe de Damon Albarn, là, Blur, ça n’a jamais été mon truc. Des petits bourgeois londoniens qui chantent des conneries pour les petits bourgeois londoniens. Gorillaz, c’est quand même plus ambitieux. Et dire que pour moi c’était un groupe pour les gosses.

La rencontre avec Damon Albarn ?

Il m’a fait une grosse impression : intelligent, très intelligent, trop intelligent peut-être. À l’époque, j’avais des problèmes avec ma hanche toute pourrie. Rien que de me mettre debout cela me faisait souffrir le martyr. L’expérience en studio avec Gorillaz c’était étrange. Il y avait Albarn au milieu de cet immense studio d’enregistrement et autour de lui une équipe de larbins qui notaient la moindre de ses pensées : cinq écrivains, cinq dessinateurs, cinq vidéastes, etc… Tu te serais cru dans un putain de film d’anticipation. Je suis resté quatre jours et j’ai assisté à la naissance de trois chansons démentes. Tout ça dans cette ambiance bizarre. Et à la fin tu as l’impression de faire partie d’un film, pas d’un disque. Etrange, non ?

Comment un groupe comme The Fall, régulièrement anti-commercial, arrive-t-il à survivre dans le monde de l’industrie du disque tel que nous le connaissons ?

Moi, je ne comprends rien au système des maisons de disques. La plupart des salopards avec qui nous avons travaillé depuis la fin des années 70’s ont essayé de m’arnaquer. Le grand jeu des labels, c’est de tenter de me piquer mon pognon. Par tous les moyens. Il y a douze ans de cela The Fall était dans le trou vis-à-vis des maisons de disques indépendantes ou commerciales. Nous nous faisions jeter sans arrêt: « Mark, désolé, mais on ne peut pas continuer ensemble. The Fall ne vend pas assez de CD’s ! » J’ai digéré ces licenciements avec philosophie. Evidemment, que nous ne vendions pas assez de putains de disques ! Les mecs de nos labels ne pressaient que 9000 putains de CD’s à chaque sortie. Comment tu veux faire carrière avec un volume aussi misérable ?

C’est une excuse facile : ton groupe ne marche pas commercialement car les disques ne sont pas assez distribués.

C’est la vérité ! Combien de fois à la sortie d’un concert, j’ai pu entendre la rengaine : « Hey ! Mark j’adore ta musique, mais le problème c’est que je ne trouve pas les disques en magasin ! » O.K, les gars, dans ce cas-là, il ne faut pas se plaindre qu’il y en ait qui téléchargent ce qu’ils ne peuvent pas acheter de toute façon. Il y a une certaine logique. L’industrie a inventé ses pirates. Au nom de quoi, j’irais pleurer sur cette situation. Vive l’ironie économique qui a engendré ce modèle de la gratuité.

Peux-tu comprendre ceux qui, parmi les musiciens, se plaignent de l’internet ?

La gratuité, je n’aime pas ça, même si je me dis que si j’avais 15 ans aujourd’hui, hé, hé, j’irais voler des trucs. Si ma musique sert à développer une industrie underground, je suis pour. Je n’aime pas les pirates qui balancent des vidéos de merde sur Youtube. Ne filez pas votre fric à Youtube ou Google ! Ces mecs sont déjà multimillionnaires. Quel intérêt ont-ils à appauvrir encore plus les gens comme nous ? Mort aux grosses compagnies qui s’engraissent sur mon dos !

Tu dis « Mort aux grosses compagnies », mais tu soutiens les pirates indépendants ?

J’ai le plus grand des respects pour ces mecs qui mettent des titres en téléchargement gratuit sur leurs blogs. Ils me font penser à ces vieux rastas qui vendaient des bootlegs de The Fall dans le marché de Camden à Londres. Ils dealaient un peu d’herbe aussi pour arrondir leurs fins de mois. Pas de problème. Quand les autorités ont voulu les foutre à la rue et saisir leurs CD’s pirates je me suis mobilisé pour eux. C’était à la fin des années 80. On était quelques groupes du moment à les défendre : The Fall, Echo And The Bunnymen si je me souviens bien… Les autres musiciens, les grosses stars, étaient tous ravis que les flics viennent les emmerder. Les choses n’ont pas tant changé.

Manchester, ta ville, a-t-elle changée ?

Considérablement. Affreusement. Avant cet endroit était le paradis de la culture de l’alcoolisme. Quelle que soit l’heure à laquelle tu voulais t’en jeter un derrière la cravate, il y avait un club d’ouvert, un pub accueillant. Maintenant, tous les clubs se ressemblent : ils ferment tôt à cause d’une legislation stupide et leur design est le même, que tu te trouves à Manchester, Londres, New York ou Paris. Le monde est devenu un endroit uniforme avec les mêmes filles mignonnes partout et les mêmes étudiants à la con dans les rues. À Manchester comme ailleurs, les choses sont bien réglées : les gamins font des études, les pères de famille vont voir Manchester United au stade et les femmes courent les soldes. Toute cette classe moyenne abrutie par ses habitudes me terrifie. Mais peut-être que je devrais m’habituer à vivre dans ce monde.

Est-ce que tu crois que Mark E. Smith fait encore peur où est-il rentré dans la culture pop de l’Angleterre ?

Un jour ou l’autre, mon pote, tu deviens fréquentable pour la masse. La reine Victoria était considérée comme une salope et, aujourd’hui, le peuple anglais lui reconnaît des vertus. Quand j’étais jeune, j’aimais Johnny Cash. Tous les gens de bon goût me disaient que je ne pouvais pas apprécier un plouc pareil, un fasciste. Il fallait préférer The Clash, qui ne me disait rien de bon. Aujourd’hui on a fait de Johnny Cash une icône. Un jour ou l’autre un pauvre clown va me taper sur le bide et me dire qu’il a toujours trouvé que la musique de The Fall c’est « Cool ! » Je le crains…

Entretien paru à l'origine dans le magazine VoxPop d'avril 2010