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Grâce à Priestess, en Italie, le rap n'est plus une affaire d'hommes

Grâce à Priestess, en Italie, le rap n'est plus une affaire d'hommes

Priestess n’a sorti que six titres, et pourtant voilà la rappeuse italienne projetée sur l'autoroute du succès à grande échelle. Une première pour le genre en Italie, pays plutôt rigide sur ses codes musicaux ces dernières années. Portrait d'une jeune femme, sous fond de sexisme ordinaire, de « cassage de codes » et refus « d’être une Barbie » dans un pays encore marqué par les travers des années Berlusconi.

Sur le côté de la scène, Alessandra Prete attend patiemment de faire son entrée. Aux abords de Milan ce jour de mai 2017, la jeune italienne de 21 ans doit se produire au festival Mi Ami réunissant pendant trois jours le meilleur de la musique indé transalpine. Un petit cercle notamment composé de la star de la nouvelle musica legerra, l'immense Calcutta, ou du producteur italo-argentin DJ Shablo, tous deux aux côtés d’Alessandra ce soir-là. Une jeune rappeuse qu’ils connaissent d’ailleurs plutôt sous son nom de scène : Priestess. Depuis le sous-sol de la Machine du Moulin Rouge à Paris mi-décembre, la principale intéressée rejoue la soirée : « Pendant ce festival, on était en fait là pour chanter à la place de Liberato puisque cet homme aux millions de fans est un mystère et qu’il n’est jamais apparu en public. » Liberato, énigme artistique qui cultive un épais secret concernant son identité, et demande aux performers qu’il aime de reprendre quelques uns de ses titres lorsqu’il est programmé en festival. Un privilège autant qu’une source de « stress » pour la jeune Priestess qui a pourtant su relever le défi haut la main à en croire la clameur du public rapidement conquis. Pas le premier challenge auquel elle s’attelle. Pour dire vrai, avec des titres comme « Maria-Antonietta » - qui « a convaincu Liberato de m’appeler sur Skype afin que je chante pour lui » raconte-t-elle - la jeune femme a réussi le tour de force qu’aucune rappeuse n’avait jusqu’alors atteint dans son pays. Elle résume, tout sourire : « En Italie, tout le monde me connaît désormais ! »

Une renommée acquise avant même la sortie d’un premier album prévu courant 2018. Il n’aura en fait suffi à Alessandra Prete que de trois singles diffusés sur les plate-formes de streaming et l’EP Torno Domani en novembre 2017 pour se hisser jusqu’aux pages culture des plus grands quotidiens italiens. Et aux millions d’écoutes. Un paquet de clics motivés par ces seules six chansons zigzagant constamment entre rap et r’n’b, et soutenues par quelques rythmes trap aux allures de grosses productions américaines du genre. Dans le texte, l’histoire semble aussi être un peu la même que de l’autre côté de l’Atlantique : la jeune Alessandra évoque les « quatre grammes dans la main » et « l’argent l’argent l’argent, dans la tête que de l’argent » sur « Amica Pusher ». Sur le single « Torno Domani », c’est l’ennui qui la pousse à filer en voiture au point d’en perdre le contrôle. Peut-être parce qu’elle était « sur WhatsApp ». Peut-être aussi parce qu’il lui arrivait de « boire et fumer » entre deux références au film American Beauty de Sam Mendes ou aux « grandes figures » Cléopâtre et Marie-Antoinette - deux titres de chansons sur le disque. Mais pour Priestess, l’interprétation de ses textes ne laisse planer aucun doute : « Ce que je raconte est vrai, et c’est la vie d’une jeune fille de 22 ans qui est née et a grandi dans les Pouilles. »

Des femmes qui s’habillent comme des Barbies

C’est ainsi dans le talon de la botte transalpine, plus exactement à Locorotondo, que tout commence pour celle qu’on ne connaissait alors pas encore sous le nom Priestess. Ce village est surtout connu pour ses trulli, les maisons aux fameux toits coniques blancs typiques de ce sud italien étouffant. Mais pas seulement. Daniele Negri dirige le label indépendant Tanta Roba depuis Milan, et après avoir signé Priestess en 2016, il réunit désormais trois artistes originaires cette vallée d’Itria. Explications : « L’endroit est plutôt désert hors saison touristique mais l’été, deux énormes festivals sont organisés près de Locorotondo, donc ça ramène du monde et des artistes comme Madlib font le déplacement ». D’autres années, ce sont le jazzman moderne Kamasi Washington (voir notre portrait ici) ou le producteur anglais Bonobo qui débarquent face à une centaine de milliers d'italiens. Un événement central dans l’apparition d’une véritable scène dans la région de Bari.

Alessandra Prete se lance dès six ans dans des cours de chant et l’étude du jazz avant d’aller rapidement se faire la main avec des reprises de Rihanna ou Lana del Rey dans les bars des villages alentours. Un style pop dans lequel elle ne s’enferme pourtant pas, et à en croire Daniele, c’est encore une fois dû à cet endroit aux airs de bout du monde. « Dans ce sud profond il y a toujours eu beaucoup d’artistes notamment grâce au reggae, raconte-t-il, on appelait même cette enfilade de plages ‘la Jamaïque italienne’ il y a quelques années. » La dernière décennie a vu tous les jeunes italiens en quête de bruyants soundsystems migrer vers le sud plusieurs mois par an, certains n’hésitant pas à s’installer définitivement pour lancer leur propre formation reggae à l’instar des fameux Sud Sound System. Dans ce mélange des genres improbable, la jeune Prete ne tarde pas à rencontrer les deux pointures de la scène rap locale, Ombra et MadMan, tous deux signés sur le label Tanta Roba. De collaborations en concerts communs, celle qui devient entre temps Priestess - une « prêtresse » - développe ses premiers projets en solo depuis son village natal. Un moyen aussi de « rester sur place » selon son amie DJ Arienne, vu l’exode massif de cette jeunesse du sud de l’Italie. En cause, le taux de chômage toujours élevé dans toute la zone. Une vie que les deux jeunes femmes décrivent sans hésiter comme « difficile » avant d’ajouter : « surtout pour les femmes dans la musique ».

Tout l’équipe en pleine tournée éclate d’un rire entendu, émaillé de « tantissimo » quand il s’agit de parler du mauvais traitement réservé aux femmes dans la musique et le rap en Italie. Priestess pose la situation : « Depuis l’époque Berlusconi et la manière dont est faite la publicité en Italie, les femmes sont censées devoir tout jouer autour de leur image, de leur allure et non pas autour de leur musique. » Et ce n’est pas tout. « E le vedi in giro tutte queste Barbie / Tutte uguali, fatte in serie » expose-t-elle dans sa chanson « Maria-Antonietta » et son clip au million de vues. Une manière pour la rappeuse de pointer du doigt ce qu’elle appelle les figette. Autrement dit, « des femmes qui se ressemblent toutes, avec peu de personnalité, et s’habillent seulement dans le but de se montrer comme des Barbie ». Alessandra ne semble pas vouloir se contenter d'un simple constat. En levant sa main tatouée d’une rose et de quelques phalanges de squelette, elle annonce : « On va changer tout ça, parce qu’on est forts ! » Si plusieurs rappeuses italiennes ont tenté de suivre sa trace, leurs percées se seraient stoppées net « 99 % » du temps. Mais Alessandra ne perd pas espoir. Lors de sa dernière tournée, elle a mis en place un système de « tickets VIP ». Leur but : pouvoir discuter avec des fans après son concert. Pour les concerts de l’été 2017 en Italie, plusieurs jeunes filles sont venues la voir pour prendre des photos, et lui poser des questions sur sa carrière d’artiste. Elles venaient d’avoir 10 ans.