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"Les Soprano", "Le Parrain", Broadway : interview dolce vita avec Dominic Chianese

"Les Soprano", "Le Parrain", Broadway : interview dolce vita avec Dominic Chianese

On le sait peu, mais Dominic Chianese, connu pour ses rôles dans le Parrain II et surtout Les Soprano – l'inoubliable Uncle Jun' – a longtemps craqué les planches de Broadway et tient une honorable carrière de musicien live. À 86 ans, il revient sur sa longue carrière, son amour de la musique, l'amour tout court et, forcément, l'Italie.

Dominic Chianese arrive un peu en avance. Question d'honneur. En entrant chez Montpeliano, un élégant restaurant italien de l’Ouest londonien, il s’excuse de la veste qu’il porte : un beau blazer bleu marine. Il faut dire que le reste de ses vêtements traîne encore dans les cartons. À 86 ans, celui qui jouait Junior Soprano dans la série culte d’HBO vient de changer de vie : il a quitté son New York natal pour le quartier huppé de Belgravia, à Westminster. Pourquoi ? Par amour, évidemment. Sa femme, une Londonienne avait fait le chemin inverse 45 ans plus tôt pour, entre autre, travailler à l’ONU. Une occasion aussi, pour Chianese, de se rapprocher de l’Italie, ce pays qu’il considère comme le sien et l’obsède toujours. Le serveur lui sert son escalope milanaise et un verre de vin rouge. « Ah ! La Milanese ! On m’a dit qu’elle était très bonne », lance-t-il. Il sifflote pendant que le serveur ajoute des légumes dans l’assiette à l’aide d’une spatule. « Tu as déjà vu Le Parrain ? » demande-t-il à Greenroom.chianesePlusieurs fois, oui.

Je suis dedans. Je voulais t’amener une orange de Floride, mais ma femme a dit que c’était stupide. J’ai protesté en disant que tu comprendrais la référence. J’ai ramené une orange de Miami, elle est à la maison. Mais bon, un citron, c’est pas mal aussi. (Il montre le citron avant de le presser abondamment au dessus de son escalope, ndlr.)

Votre tout premier film en tant qu'acteur, c'est Le Parrain II, dans le rôle de Johnny Ola. Il y a une scène musicale folle avec un spectacle dans un club à Cuba. Vous souvenez-vous du tournage ?

Je m’en souviendrai toujours, oui. On était à Saint Domingue. Al Pacino avait été malade et le tournage avait pris du retard. Je me souviens des musiciens de rue qui chantaient « Guantanamera ». J’avais pris une photo avec eux. Je la chante encore d’ailleurs. (Il fredonne.) Pour cette scène, je ne suis pas rentré dans l’action au bon moment. Je n’étais pas là. Francis Ford Coppola gueulait « where the hell is Johnny Ola ? »

D’autres acteurs savaient chanter dans le casting du Parrain ? Al Pacino ?

Il ne chante pas, mais il comprend la musique. Pacino, c’est mon parrain, même s’il a dix ans de moins que moi. Je l’aime. Il vient toujours à mes concerts. C’était l’homme le plus heureux du monde quand j’ai eu mon rôle dans Les Soprano. On a joué Shakespeare ensemble, et après la pièce, je jouais avec ma guitare et il venait aussi. J’allais chez lui, je prenais une guitare et lui prenait son harmonica. Il a beaucoup de musique en lui. Il disait que c’était grâce à moi qu’il sonnait bien, mais ce n’est pas vrai...

Vous apparaissez aussi sur la bande originale des Soprano, dans lequel vous jouez Uncle Junior. Comment ça s'est fait ?

On était à une soirée dans le New Jersey chez Lorraine Bracco (qui interprète le Dr. Melfi dans les Sopranos, ndlr). Son père est Napolitain, il avait grandi dans le Bronx. Je lui parlais et je me suis mis à chanter « Core N'Grato » avec ma guitare. David Chase (le créateur des Soprano, ndlr) s’est approché et m’a demandé le nom de la chanson et ce qu’un vers en particulier voulait dire. « Tu nun 'nce pienze a stu dulore mio ». J’ai traduit par : « tu ne penses pas à ma douleur. » Un an après, il est venu m’en parler et m’a demandé de la chanter dans la série. Il y a mon nom sur le disque de la BO. J’en suis très fier. Il y a Bob Dylan, Frank Sinatra, et Dominic Chianese. Je me suis dit « merci, mon dieu. J’ai réussi. » (Il fredonne.) Je devais la chanter comme mon personnage, Uncle Junior, pas comme moi. Junior était un homme triste. C’était un challenge. Stevie Van Zandt (Silvio dans la série, ndlr), qui était aussi le guitariste de Bruce Springsteen, m’a amené au studio pour l’enregistrer. Je l’ai chantée deux fois, il me disait que c’était très bon. « Mais maintenant, je veux que tu la chantes vraiment. » Il me poussait. « Vas-y Dominic ! Donne-la moi ! Chante tout haut ! » À la fin il m’a dit qu’il ne savait pas que j’étais capable de ça.

C’est donc du play-back dans l’épisode ?

Ils ont utilisé la version studio, mais je chantais quand même lors du tournage. Tout le monde était là. Tony était là. Edie (Falco, Carmela Soprano, ndlr) était là. À la fin, Jimmy (Gandolfini) m’a embrassé sur le haut du crâne. Il faisait souvent ça. C’était une belle personne. Tu sais, à la quatrième saison, il a dit à HBO : « Si vous ne les payez pas plus, je ne sors pas du lit demain. Je ne travaille pas. Capisce ? » Il nous a tous obtenu une augmentation. C’est ce genre de gars... Quand il est mort, j’ai pleuré pendant des jours. On était comme une famille.

Il savait chanter ? Il a une scène dans laquelle il fredonne dans sa voiture.

Sûrement. Il aimait la musique. Des Italiens du nord, les Gandolfini. Mais il avait un cœur, alors il pouvait sûrement chanter. Pour mes 75 ans, il est venu à mon concert anniversaire. Avec toute l’équipe. Lorraine était au premier rang et Jimmy était là avec son fils, qui avait 6 ans. Jimmy voulait que son fils m’écoute chanter. Il m’aimait beaucoup et était très heureux que je joue son oncle. Il disait toujours aux gens « voilà mon oncle ! » (Il commande du Brandy).

La musique, pour vous, ça remonte à l'enfance ?

On vivait dans le Bronx, dans un quartier italien célèbre. (Il fait un plan avec ses couverts et une fourchette sur la nappe.) Ça s’appelle Belmont (dit « la Little Italy du Bronx », où ont aussi grandi Joe Pesci et l’auteur Don DeLillo, ndlr). La rue principale, c’est la 87ème rue. De Southern Boulevard à Arthur Avenue, c’était que des Italiens. Tutt’italiani : Napolitani, Siciliani, Barese On vivait de l’autre côté de sa rue. C’était un quartier ouvrier. Ma grand-mère cuisinait et il fumait le cigare. Alors elle lui demandait d’ouvrir la fenêtre. « Apri la finestra! » C’était la commedia dell’arte. Quand il voulait chanter, du coup, il devait le faire à la fenêtre. Les gens du voisinage écoutaient en passant. Mon père, lui, était un crooner. Il aimait faire le crooner, comme ses deux frères. Comme Bing Crosby, Russ Colombo et ces chanteurs italiens des années 20 et 30. Ses frères allaient au bar et faisaient des harmonies. Mais pas mon père. Il ne buvait jamais au bar, il n’avait pas l’argent, ce n’était pas ce genre de gars.

Quelle était la chanson que votre grand-père chantait que vous préfériez ?

« Santa Lucia Luntana ». (Il fredonne.) Très belle chanson. Je n’ai su ce dont elle parlait qu’après sa mort. Je l’ai étudiée, traduite et j’ai réalisé que ça parlait de quitter Naples. (Il chante en Napolitain et traduit :) « En quittant la baie, je pouvais voir la lune. Où que j’aille, je me sentais chanceux en voyant la lune briller. » C’est plein de mélancolie. (Il marque une pause pour mâcher de l’escalope.) Le Napolitain, c’est très beau. Je me souviens du langage. Parce que mon grand-père parlait Napolitain à sa femme et à mon père. Il parlait peu Anglais. C’est ma première langue, en définitive. Je me rappelle de mon grand-père comme si c’était hier. Je chantais les mêmes chansons que lui un soir à Nashville et ça m’a fait pleurer.

Pourquoi ?

Parce que je chantais mon grand-père ! Quand je suis devenu acteur, mon professeur m’a expliqué qu’il fallait que je sache montrer mes émotions et les contrôler. Un jour, en classe, devant tout le monde, il m’a demandé de lui décrire quelque chose. J’ai pensé à mon grand-père. Il avait de très grosses mains. Quand je décrivais les mains, je pensais au marteau qu’il posait sur une table. Je sentais l’émotion monter, le professeur me demandait de continuer. En deux minutes, toute la classe était silencieuse. Il m’a dit : « Ça, c’est jouer. Tu as appris à montrer tes émotions, mais maintenant, il va falloir apprendre à les contrôler. » Quand tu es Italien, tu n’as pas le droit de pleurer comme un bébé, mais si tu ne peux pas pleurer comme un bébé, tu ne peux pas être acteur. Alors tu dois apprendre. Dans les Sopranos, j’ai dû pleurer six fois. Jimmy Gandolfini me disait : « Mon dieu, tu pleures vraiment. » J’avais une technique. Inconsciemment, mon grand-père était encore un peu là.

Quand avez-vous chanté devant un public pour la première fois ?

J’avais 4 ans (il rit). Dans la famille de ma mère, à Brooklyn. On me filait des piécettes. « Come on, Nicky, chante ! » Puis quand j’avais 17 ans, pour la Saint Patrick, on m’a demandé de chanter dans un bar du quartier. Je chantais « When Irish Eyes Are Smiling », avec tous les Irlandais qui m’écoutaient. Ça, c’était la première fois. Je crois que c’est mon plus beau souvenir. J’ai souvent joué dans des pubs irlandais, plus tard dans ma vie, quand j’étais acteur mais que je ne travaillais pas beaucoup. Je chantais des chansons country, folk, les chansons populaires du moment, des chansons des 30's et 40's. Je faisais pleurer les Irlandais en chantant « Danny Boy », alors qu’ils savaient très bien que j’étais Italien. (Il savoure une carotte.) Quand j’avais 18 ans, j’allais à des shows amateurs. J’avais cours et je devais attendre 1h du matin. Mes genoux tremblaient quand je chantais. Mais je voulais tellement chanter que je le faisais quand même. Le besoin était très important. Je recherchais de l’amour. Mes grands-parents étaient morts. J’avais besoin d’amour.

C’était comment, votre première fois à Broadway ?

J’avais 35 ans. C’était pour Oliver. J’avais passé l’audition un an plus tôt. J’étais dans les deux derniers mais l’autre gars a eu le rôle. J’étais tellement déçu que je me suis assis dans la rue pour pleurer. Mais l’année d’après, le gars se souvenait de moi et m’a filé le rôle. J’adorais le music hall. J’étais toujours très excité dans les loges. Il n’y avait pas de micros sur scène. C’était mieux.

En quoi les chansons napolitaines sont-elles différentes de celles du reste de l’Italie ?

C’est dans les paroles, dans l’histoire. À Naples, ils disent « que ce soit triste, tragique, sincère, il y aura toujours de l’amour dedans. » J’aime cette idée. C’est toujours une histoire d’amour. Comme la chanson mélancolique de mon grand-père que je ne comprenais pas. C’était évident quand j’ai su de quoi ça parlait. Parce que j’entendais les sentiments. Il chantait le jour où, du haut de sa vingtaine d’années, il avait quitté Naples à bord d’un bateau pour ne plus revenir. « Si va cerca fortuna. » Pour chercher une vie meilleure.