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La Mécanique Ondulatoire : une histoire orale du vrai bastion rock parisien

La Mécanique Ondulatoire : une histoire orale du vrai bastion rock parisien

Le 4 janvier dernier, l’heure n’était pas aux « Happy New Year » pour tout le monde. Après avoir vu passer des milliers de groupes de rock français et internationaux, l’emblématique salle de la Mécanique Ondulatoire annonçait tristement l’arrêt des concerts entre ses murs suintants. Un coup dur pour la musique live à Paris, à une époque où beaucoup se questionnent sur l’avenir de ce genre de lieux festifs dans les centre-villes. Retour déjà nostalgique sur cette véritable institution du quartier Bastille avec ceux qui l’habitaient au quotidien, pour comprendre un peu mieux ce qui a finalement enrayé cette belle mécanique.

Antoine Hue (musicien, Cheap Riot/Spadassins/Ready-Mades) : Comme tous les lieux un peu cultes, ce sont les défauts de la Méca’ qui ont fait son charme. Je pense aux toilettes évidemment, avec ses vieilles pubs un peu dégueu. Et puis il y a le sous-sol où se déroulaient les concerts : une cave voûtée avec un sol en damier noir et blanc et un bar au fond qui fait face à la scène. C'est un endroit particulier, hyper rectangulaire, en longueur, exigu : si t'es derrière tu vois rien, et sur scène c'est galère de jouer, on n'entend pas bien les retours, ça sent la bière tiède... C'est un bar de rock quoi. En bas, tu peux même fumer quelques clopes en cachette. Et il y a surtout ce petit escalier que tu empruntes pour voir le concert, il faut descendre...

Manu (employé de la Mécanique Ondulatoire, chanteur de Cheap Riot) : C'est justement cet escalier le grand problème... Il y a eu un drame à Rouen en 2016 dans un bar où un feu a pris dans une cave (causant le décès de quinze personnes, ndlr). Légitimement, ça a engendré une surveillance plus stricte des règles pour les caves et autres petits lieux. Les mairies ne veulent surtout pas qu'il se passe la même chose dans leur ville.cave-okTopper Harley (programmateur de la Mécanique Ondulatoire) : La cave n'est pas aux normes de sécurité, elle manque d'une seconde issue de secours. Sauf que le coût est exorbitant, et que le propriétaire des murs n'est pas forcément chaud pour retaper tout le lieu. Donc notre gérant a décidé mi-décembre de me faire annuler toute la programmation de 2018. On savait plus ou moins que l'issue de secours n'était pas assez large donc ça nous pendait au nez, on n'a pas été surpris. Disons que juste avant les fêtes, c'était le mauvais cadeau... C'est difficile de tourner une page de dix ans comme ça. Surtout avec l'équipe qu'on avait constituée, il y avait un vrai esprit de famille et plein d'histoires qui se sont nouées. Je ne vais pas mentir, les réactions de solidarité et de soutien m'ont fait verser une petite larme. Mine de rien, on a quand même un petit peu marqué les esprits.

Manu : Ces derniers mois, certains concerts ont attiré moins qu’escompté, ça faisait mal au moral. On pensait que la fermeture de la Méca’ allait passer aux oubliettes. Finalement, une espèce d'engouement est remonté, plein de gens ont partagé leurs souvenirs...

Antoine Hue : C'est curieux mais maintenant que je vous entends parler, je me rends compte que tout ça me semble un peu absurde. Je n'arrive pas à réaliser. Ça me paraît complètement dingue que la Méca’ ne fasse plus de concerts.

"C'était vraiment n'importe quoi. On essuyait les plâtres"

Manu : En 2007, il y avait très peu de bars à concerts à Paris. L'Espace B n’avait pas regagné ses lettres de noblesse, l'Olympic Café n’existait pas, le Supersonic s'appelait encore l'OPA... Les concerts de punk ou de garage, c'était au Gambetta Club, au Kims Bar ou à la Cantine de Belleville. Là-bas tu n'avais pas d'accueil, il fallait limite se battre pour avoir une sono avec deux micros.

Topper Harley : Après un déménagement épique d’une connaissance vers La Rochelle, nous buvions un godet avec mon ami Fredovitch lorsque Xavier, un Parisien exilé là-bas et patron du troquet, nous raconte qu’il venait d’acheter ce qui allait devenir la Mécanique Ondulatoire. Il nous dit : « Ça vous dirait de bosser pour moi ? » La semaine d'après, il nous fait visiter le lieu et ça s'est fait comme ça. Toute la déco vintage a été initiée par lui. Le grand présentoir à bouteilles, la grande Vespa old school qui trônait fièrement dans le bar...

Lescop (chanteur) : La Méca’, c'est quasiment la réplique d'un bar à la Rochelle qui s'appelait La Java des Paluches, ce que peu de personnes à Paris savent. J'habitais encore à la Rochelle à la fin des années 2000. J'avais un groupe qui s'appelait Asyl mais je commençais à vouloir me lancer en solo et donc à me connecter avec des gens sur Paris. Naturellement, je suis tombé à la Méca’ car c'est là qu'il y avait aussi pas mal de Rochelais expatriés. Car Paris, quand on arrive de province, c'est une ville qui n'est pas toujours facile au premier abord.

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Downtown Boys @Brian Ravaux

Topper Harley : L'ouverture s'est faite le 7 juin 2007. Il n'y avait pas d'aération au sous-sol, c'était irrespirable, mais on a fait jouer un groupe de potes de La Rochelle, les Transistors. Le début de la Méca’, c'était vraiment, complètement n'importe quoi. On essuyait les plâtres. Chaque soir tu avais ton lot de surprises, de types assez originaux. Ça ne désemplissait pas et tu avais aussi bien les poppeux, les Phoenix qui passaient, des gros chevelus et des gros tatoués qui s'éclataient. Il y avait d'un côté les bars à kéké de Bastille et de l'autre, les gens qui venaient s'encanailler en voyant la Méca’. Le mélange n'en était que plus savoureux.Lescop : À la Méca’, il y avait une facilité de contact, où tout le monde se sentait logé à la même enseigne. On pouvait rapidement prendre des habitudes et déconner avec les gens derrière le comptoir. J'ai passé pas mal de soirées avec Topper. J'ai même un peu bossé là-bas : je faisais des dimanche soir, ce qui me permettait de payer mes aller-retours en train pour La Rochelle, vu que je n'avais pas de thune à l'époque.

Alexandre Gimenez (label Requiem Pour Un Twister, DJ) : Une de mes plus grandes fiertés fut d'y jouer quelques morceaux à la soirée Bastille Bastille de Topper. Cette soirée était géniale, pendant une période assez longue j'allais systématiquement à toutes les éditions. Je suis super admiratif de ce qu'il avait réussi à construire : l'ambiance était excellente, les gens dansaient sans se poser de questions sur des morceaux tout sauf évidents.

Manu : Niveau concerts, la première période de la Méca’ était à l'arrache. C'est-à-dire qu'on faisait les concerts à trois euros, on lâchait la cave gratos, tous les concerts étaient à perte, il n'y avait pas de limiteur de volume... C'était aussi les débuts de l'époque MySpace, plein de groupes tournaient en DIY via des mails sur la plate-forme et tu découvrais un groupe yé-yé de Rennes ou un groupe garage de Bordeaux. Il y avait une émulation qui détonnait par rapport aux grandes salles classiques. Tout le monde était désinhibé par rapport à leurs capacités musicales : la Méca’, c'était une vraie démocratisation du rock.

Antoine Hue : Avant, j'allais quelques fois par an au Bataclan ou La Cigale pour des concerts bien choisis. Mais c'est un rapport au rock différent. La Méca’, c'était plus la rencontre, un vrai repaire de chenapans rock'n'roll. Il y avait une émulation qui donnait envie d'organiser ses propres concerts : vu qu'il y avait ce lieu pour les accueillir, des associations d'orga de concerts se sont créées, et ça a fait exister des scènes qu'on ne verrait pas ailleurs.

Alice Lelion (chanteuse du groupe punk Mary Bell) : Je lie la Méca’ avec la communauté skin, le SHARP Paris (Skinhead Against Racial Prejudice) que le bar a toléré, ou plutôt accueilli depuis de nombreuses années, via des concerts de oi!, de hardcore, ou des mixs reggae et soul. C'est d'ailleurs un endroit totalement inclusif, aucun de nous n'y a jamais vu une quelconque forme de discrimination, bien au contraire !26241850_10159882256640008_570301347_n1Manu : De loin, on peut voir la Méca’ comme un truc de mecs mais ça a changé avec le temps. Autour de Mary Bell par exemple, qui doit sûrement être un des groupes à avoir le plus joué à la Méca’, il y avait trois ou quatre groupes féminins, toute une scène née à la Méca’ avec des groupes comme P.M.S, Shit Rockets, The Sterilettes...

Topper Harley : Je trouve ça super cool d'avoir vu autant de marmots évoluer. Je me rappelle encore des soirées sixties avec les petits La Femme qui venaient danser. Regarde où ils en sont maintenant. C'est super.

Alexandre Gimenez : Un soir, ils ont joué par surprise sous le nom de Groupe Mystère, c'était marrant.

Topper Harley : Outre La Femme ou Frustration, tous les groupes défendus par le label Born Bad ont joué ici. Il y a clairement une histoire commune. Les soirées Bastille Bastille, je les organisais d'ailleurs avec mon acolyte Ivan Le Terrible, qui est le créateur de la boutique Born Bad.

J.B Guillot (fondateur du label Born Bad Records) : Avant l'arrivée de La Méca’, la scène rock parisienne était disséminée un peu partout. Et là, c'était la première fois qu'il y avait une programmation régulière mise en place, avec des rendez-vous quotidiens de groupes avec la même couleur musicale. Ça a permis à toute une scène de se retrouver, de créer une émulation et une autonomie. Le bar a été un vrai acteur du développement de cette musique garage, dont le label a profité par la suite.

Mark Adolf (batteur du groupe Frustration, disquaire à la boutique Born Bad) : La Méca’, j'ai dû y mettre les pieds dès l'ouverture, vu que la boutique se trouve à quelques mètres. On y a fait des concerts, des DJ sets, et réciproquement, tous les membres staff de la Méca’ ont été des clients réguliers, et tous leurs groupes programmés passaient chez nous acheter des disques entre deux balances, notamment les groupes étrangers. Bref, j'y allais beaucoup : après le boulot, c'était la Méca’. Pour un verre, pour un concert, parfois jusqu'à 4h du matin : Topper fermait le bar et on allait à la cave en petit comité se prendre des coups, se finir quoi. C'était une grande famille.

“À Bastille, tout le monde se connaît”

Topper Harley : Historiquement, Bastille a toujours été un quartier qui fait du bordel. Du coup, pour limiter ça, il y a très peu de bars de nuit. Je me rappelle d'un bar historique qui s'appelait le Saint Nicolas. La patronne t'engueulait si tu fumais dehors. Elle voulait bien que tu foutes le bordel et que tu fumes, mais à l'intérieur.

Manu : À Bastille, il y a aussi beaucoup de musiciens. Déjà parce qu'il y a beaucoup de disquaires, mais aussi parce que dans des bars comme par exemple le Bottle Shop, les serveurs sont aussi des musiciens. Parmi les barmans de la Méca’, Fredovitch était aussi le clavier du groupe King Khan & The Shrines et Gabriel avait son groupe Wall of Death.

Topper Harley : Une fois, on a un peu traîné et on s'est retrouvé à quitter la Méca’ tôt le matin. En sortant, nous étions un peu explosés et nous n'avons pas compris ce qui se passait. Sur le trottoir, il y avait une immense file d'attente qui remontait jusqu'au Café de la Danse. Que des gens hyper disciplinés attendant sagement en file indienne. En fait, on avait testé avec un organisateur parisien d'accueillir des groupes de K-Pop. Il était 7h du matin, le concert avait lieu le soir et ils attendaient déjà. Quand je leur ai dit qu'il était trop tôt, ils m'ont répondu : « On préfère attendre ! » Le concert était blindé, il s'est terminé à 22h30 mais le chanteur a dû signer des autographes jusqu'à minuit. C'était surréaliste.

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Manu : C'était encore les débuts de la Méca’. Je me rappelle que c'était l'époque de la réforme Pécresse. Une des premières fois où je suis allé à la Méca’, je sortais tout juste d'une manif' où je m'étais pris des lacrymo plein la gueule. Il y avait le concert des Draytones, un groupe anglo-argentin de mods. Le concert était inoubliable mais tout le monde se tenait à un mètre de moi tellement je sentais la lacrymo.

Topper Harley : En 2010, nous avons déjà dû fermer une première fois. Pour la dernière soirée avant cette fermeture, je me rappelle que les flics sont venus. C'était tellement blindé et plein d'émotions qu'ils ont été compréhensifs et se sont mêlés à la fête. Ça a fermé car le lieu devait faire des travaux pour se mettre aux normes. On ne savait pas si on allait pouvoir rouvrir ou si on allait devoir devenir une pizzeria branchée. Mais à ce moment-là, un nouveau propriétaire est arrivé. Il voulait qu'on fasse tout en mieux et en plus fort. Il a réaménagé les lieux et fait construire un fumoir et des pissotières. C'était reparti pour un tour !

"Une des rares fois où Philippe Manoeuvre est venu, il a dû perdre trois kilos tellement il était comprimé"

Manu : Après la réouverture, la Méca’ s'est de plus en plus professionnalisée et ça nous a fait du bien. Topper a gagné en reconnaissance en tant que booker et, tout en gardant des prix de concerts à 10 euros maximum, il a réussi à faire venir des groupes plus costauds comme Wu Lyf, Night Beats ou même Timber Timbre qui jouait le lendemain sur la grande scène de la Route du Rock. On a vu aussi un vrai renouvellement du public. En gros, en 2007, la Méca’ accueillait des fans des Cramps, en 2012 des fans de Black Lips et en 2015 des fans des Growlers. Mais l'ADN du lieu restait le rock garage.

Topper Harley : Je me rappelle qu'on a organisé le premier concert de Jacco Gardner à Paris avec les amis de Gone With the Weed. Tout était complet depuis belle lurette, sauf que la couverture de Rock'n'Folk avec Gardner a suscité des vocations : beaucoup de gens ont voulu être ajouté sur liste par le manager du groupe sans payer. La salle était pleine à ras bord et comme je m'occupais des entrées, je vivais un enfer. Et là, Philippe Manoeuvre arrive et il me dit qu'il a une invitation. Je lui dis : « C'est à quel nom ? ». « Philippe ». « Philippe comment ? » Au même moment, un de mes potes, le bassiste de Ben Pizz & The Sha Toons, qui n'avait pas vu qui c'était, lui renverse son verre dessus. C'est une des très rares fois où j'ai vu Philippe Manoeuvre à la Méca’. Il a dû perdre au moins trois kilos tellement il était comprimé au premier rang.

Lescop : La Méca’ avait un truc hors des sentiers battus, où on pouvait voir des groupes qu'on n'aurait pas forcément vu ailleurs. Ce n'est pas une critique des autres lieux, mais c'est quand même cool de pouvoir avoir un groupe de garage japonais qui ramène 40 personnes. Il faut qu'il y ait des lieux pour accueillir ce genre d'artistes car il y a des gens pour voir ça. Il y a une famille autour de ça, il y a des rencontres qui se font autour de ça. Moi ce qui m’énerve souvent avec les lieux de concerts, c'est qu'une fois que le concert est terminé, il y a un agent de sécurité qui vient vous dire de rentrer chez vous. On ne vient pas que pour voir des groupes, on vient aussi pour parler avec d'autres musiciens, draguer, se faire des nouveaux copains, socialiser, etc.. C'est parce qu'il y a des gens qui traînent et qui glandent que se créé un milieu musical. C'est ça l'esprit underground. « Le sel de la terre, c'est les gens nerveux et oisifs ». C'est pas moi qui le dit, c'est Proust.

Topper Harley : Mais il y a des contraintes de plus en plus pesantes qui tombent sur plein de lieux à Paris. Le quartier de Bastille change, le Fanfaron a fermé également, une page se tourne. Et force est de constater qu'à côté de ça, il y a des endroits mortels qui émergent, notamment en périphérie. Ça fait un peu discours d’ancien combattant, mais je suis un peu ému vu les circonstances. Il y avait un truc particulier dans ce troquet. C’est pour ça que j’y suis resté si longtemps.

Lescop : Est-ce qu'il n'y a pas un compromis à trouver entre liberté et sécurité ? Qu'on soit prudent parce qu'il est arrivé des événements tragiques à certains endroits, c'est légitime. Mais qu'il n'y ait plus de lieux n'est pas forcément une solution. On ne pourrait pas imaginer que, par exemple, la mairie du 11ème aide un lieu à se mettre aux normes plutôt que de l'acculer ? Si des lieux comme la Méca’ arrêtent d'exister, Paris ne sera plus Paris. Aujourd'hui, le Marais est devenu un quartier AirBnB. C'est dommage. Rive Gauche, il n'y a plus que des touristes et aucun lieu de vie. Le Quartier Latin a ses lettres de noblesse parce qu'il y a eu des Rimbaud et des Verlaine pour y traîner, pas des cars de touristes.

Mark Adolf : Le quartier Bastille a lui aussi vachement évolué. Avec la boutique Born Bad, on est arrivés il y a 20 ans. À l’époque, il y avait des hordes de gamins qui faisaient la queue devant Goéland pour acheter un T-shirt rock. Mais Goéland vient de couler et le quartier se gentrifie. L'agence Publicis vient de s'installer juste à côté et ça a ramené plein de jeunes qui bossent. Beaucoup de grossistes chinois du quartier ont dû se casser pour laisser leur place à des bars à vins branchés. Maintenant, dans les bars, c'est des gens qui vont juste boire des mojitos le week-end, qui se fichent un peu de la musique. La Méca’, c'était autre chose. Personnellement, j'ai eu vraiment les boules en apprenant cette fermeture. C'est comme un coup de massue. À Paris, il n'y a aucune autre salle qui dégage ce truc rock'n'roll. Il n'y aura aucune scène pour remplacer la Méca’. C'est triste, mais c'est comme ça.