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Marquis de Sade : "S'il faut sourire pour faire carrière, non merci"

Marquis de Sade : "S'il faut sourire pour faire carrière, non merci"

Ils n'avaient pas joué ensemble depuis plus de trente cinq ans, se sont retrouvés sur scène devant 3000 personnes et devraient reprendre (un peu) la route en 2018. « Ils » ce sont les membres du groupe culte de l'après punk français, Marquis de Sade. Leur chanteur Philippe Pascal a accepté de desserrer les lèvres. Reformation en forme de « coup d’un soir », musiques actuelles, philosophie selon Pascal Obispo et le saint patron Johnny. Entretien avec un divin Marquis. 

« Quand le punk débarque à Rennes en 1976, il trouve une ville de Bretagne, assez triste et installée dans la vague folk. Les fest-noz s’achèvent dans les flaques de bière. Le rock est confiné dans l’horrible salle des Lys aux murs froids qui sentent la viande. Les misérables concerts ! »

- Extrait de l’article du magazine Actuel « Les jeunes gens modernes aiment leurs mamans » - février 1980

C’était le Rennes d’avant Columbine, Her et des Transmusicales bientôt quadragénaires. A l’avant-garde d’une envie de changer la vie et la ville avec des guitares et des saxophones des jeunes gens modernes reconnaissables à leurs costumes électriques. Parmi eux, le photographe Richard Dumas, Etienne Daho (qui se fait encore appeler Jr), les étudiants qui viennent de lancer le festival des Transmusicales via leur association Terrapin. Quand ils ne dynamisent pas les backstages exigus de la Cité ils traînent du côté de feue la boutique Rennes Musique. Objectif : s'injecter leur dose de 33 tours en imports signés Pere Ubu, The Stooges, Richard Hell. Figure de proue de cette jeunesse qui ne veut plus de la France tiède des années Giscard ? Marquis de Sade. En deux albums quasi parfaits – Danzig Twist (1979) et Rue de Siam (1981) – et plusieurs concerts en forme de cri primal arty punk beau et violent comme un dessin d’Egon Schiele ils vont réveiller la Rennes roupillante. La suite ? Chaotique, forcément. Petites rancœurs, angoisses artistiques, fonctionnement de groupuscule d’extrême gauche, confusion, intransigeance vis à vis les lois du business musical puis… séparation. Philippe Pascal, le chanteur féru d'expressionnisme allemand, basculera dans la new wave douce avec Marc Seberg puis lancera un projet coutry blues, Philippe Pascal Blue Train Choir. Frank Darcel, le guitariste aux faux airs de petite frappe de Manchester, produira, quant à lui, la légende celte Alan Stivell, s'engagera au sein du parti autonomiste breton et renouera parfois avec ses premières amours after punk sur des projets comme Republik.

Et Marquis de Sade ? Resté entièrement conservé à l’état de Madeleine de Proust new wave pendant plus d'une trentaine d'années. Evidemment, il n’en fallait pas plus pour que les jeunes gens modernes d’aujourd’hui se penchent sur l’histoire météorique de ce groupe qui a, pour avantage, d’être aussi rare dans les médias qu’Etienne Daho y est présent. A l’automne dernier, Marquis de Sade s’offrait ce que beaucoup d’anciens lecteurs d’Actuel et Rock & Folk pensaient impossible : une reformation trente-six ans après, le temps d’un concert événement entre les murs de l’immense Liberté. Trente six ans après, 3000 personnes se sont déplacées. A en juger par une série de tweets et statuts Facebook émouvants, il semble que beaucoup ont été heureux d’entendre sur scène des titres tels « Conrad Veidt », « Final Fog » ou « Skin Disease ». Beaucoup n'avaient eu connaissance de l'existence du plus grand groupe de rock français que par l'intermédiaire d'articles passionnés dans Actuel ou lors de passages télé chez un jeune Antoine de Caunes. Il existe aujourd’hui un album live pour fixer cette journée hors du temps. Pour l’illustrer : une splendide photo en noir et blanc du chanteur Philippe Pascal. Dessus, l'homme apparaît toujours aussi sec. Il tient en équilibre sur un pied et s’accroche à son micro comme à un mât de vieux gréement par gros temps. Symbolique sans doute.

7 décembre 2017. Il tombe toujours ce genre de pluie au goût de métal sur Rennes et la figure de proue de Marquis de Sade a donné rendez-vous dans un café sans artifice à mi-chemin de la gare de Rennes et la salle du Liberté. Nom de l’endroit : le Mod-Khoz. Traduction du breton : « A l’ancienne ». Même s’il ressemble désormais plus à un Eric Tabarly bluesy qu’à ce proto Louis Garrel un peu no future qui faisait se pâmer les filles des 80's, Philippe Pascal fascine toujours. Surtout quand l'homme de désormais 61 piges accepte de revenir avec détachement et une sorte d'amusement sur la reformation de Marquis de Sade.

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Cette année, vous faites un peu de promotion pour Marquis de Sade en marge de ce festival des Transmusicales qui a contribué à vous faire naître aux yeux du public. Ça doit faire bizarre.  

Si, en février 2017, quelqu’un m’avait dit que Marquis de Sade allait se reformer, jamais je ne l’aurais cru. Franck Darcel et moi sur scène, ensemble ? Désolé, mais c’est pas possible cette histoire. La vérité c’est qu’on ne se parlait plus. On n’était pas fâché, non, on ne peut pas dire ça, mais c’était quand même très froid. Maintenant, on n’arrête plus de se voir. Hier soir encore, il y a eu réunion.

Au point d'envisager d'écrire des nouvelles chansons ensemble ?

Oh la ! Faut quand même éviter le ridicule du groupe de quinquagénaires voire sexagénaires qui profitent de leur petite réputation pour se refaire plaisir. C'est pas facile les reformations. C'est quitte ou double. Ou alors, vous faites comme Johnny Cash. Vous en restez à des formes musicales très épurées et vous croisez les doigts pour tomber sur un producteur extraordinaire. C’est pas évident.

On va parler de cette journée particulière du 16 septembre dernier. Ce jour là tout le monde à Rennes ne parle que du retour de Marquis de Sade pour la première fois depuis 1981. Comment on se sent quand on entame ce genre de journée ?

La veille ou l’avant-veille du concert de reformation, je commençais à me faire du souci. Cela m’arrive malheureusement assez souvent. Est-ce que je vais pouvoir chanter ? Est-ce que physiquement je vais tenir le choc d’un concert assez long dans une très grande salle ? Comment je vais faire pour me déplacer sans avoir l’air trop vieux alors qu’on a fait toutes nos répétitions assis sur des chaises comme des anciens. Nous, au départ, quand on accepte la reformation, on a juste prévu d’occuper la Cité (salle rennaise de 450 à 800 place, où Marquis de Sade a beaucoup joué du temps de sa splendeur, ndlr). On était d’accord pour jouer devant les copains rennais. On imaginait un truc un peu culte, limite confidentiel ; quelque chose qui marquerait le coup de l’expo consacrée à Marquis de Sade. L’anxiété, il faut le savoir, ça reste un de mes grands trucs. Je suis très bon pour communiquer mon angoisse en plus… C’est là où il faut remercier Pascal Obispo. C’est lui qui m’a soulagé de tout ce poids. Il m’a invité à bouffer, et il a eu la gentillesse de trouver les mots justes : « Ecoute, Philippe, il y a 3000 personnes qui viennent te voir, qui viennent voir le groupe. Ces gens, quoi que tu en penses, ils veulent exprimer leur amour pour ce que vous avez construit dans les années 80. Personne n’a rien à craindre face à l’amour. L’amour, c’est un truc qui te porte et te galvanise, pas quelque chose qui te bloque… » Alors là, merci Pascal : quand je suis monté sur scène, j’ai juste pensé : « Ça va, je vais juste retrouver des potes que j’avais perdu de vue pendant une trentaine d’années. » Une fois le concert commencé, ça a été le black-out dans ma tête. Je ne me souviens de rien et c’était très bien comme ça. Traverser les bons moments de sa vie en perdant la conscience de l’instant, c’est ce qu’on cherche tous, non ?

Dans la salle, le soir de votre concert au Liberté il y avait des gens qui comptent dans la musique française comme Dominique A, Miossec, Yann Tiersen, Bertrand Belin, Pascal Obispo. Ça veut dire quoi pour vous que toute une génération du rock français vienne voir Marquis de Sade comme on irait faire un pèlerinage ?

Mais je ne vois toujours pas qui c’est, Tiersen. Je sais que c’est quelqu’un de très talentueux. Je sais que j’ai dû déjà entendre sa musique, mais je ne l’ai jamais croisé. Miossec, pareil ! Je vous assure que c’est vrai… Dominique A c’est différent. J’avais écouté son premier album, à l’époque de sa sortie en 1992 et j’avais trouvé ça super, très singulier. Quelques temps après, on m’avait permis d’organiser des soirées « poésie » au Triangle, à Rennes, où j’invitais des musiciens que j’aimais bien à venir réciter leur texte. Et inversement, je faisais venir des poètes ou des écrivains pour des créations musicales. Bref, c’est là que j’ai vraiment fait connaissance avec Dominique A. Je me souviens qu’après la soirée on avait pris un taxi ensemble pour rentrer dans le centre-ville et là, il avait eu cette formule géniale : « C’est quand même émouvant, de ma vie je n’ai jamais été aussi proche du chanteur de Marquis de Sade ! » Une simplicité, une intelligence, chez ce mec-là. Il y a vraiment des gens qui sont trop bien.

Pascal Obispo c’est pareil ou vous le connaissez depuis plus longtemps via la connexion rennaise ?

On avait dû se croiser comme ça, à des concerts ou des soirées sans doute, mais l’amitié entre nous c’est quand même assez récent. Il y a une dizaine d’années, quand j’habitais à Paris, il travaillait avec une actrice assez connue. Bon, c’était Isabelle Adjani. Et il voulait réaliser un album un peu concept dans lequel il aurait invité plein de chanteurs qu’il aimait bien : Daniel Darc, Pete Murphy, le chanteur de Bauhaus, Christophe, moi, David Sylvian, Youssou N’Dour… Tout ce casting autour de lui et d’Adjani, vous imaginez le projet. L’album devait être une sorte de synthèse de tout ce qu’aimait vraiment Pascal Obispo. Et comme il aimait bien Marquis de Sade, il a voulu faire un truc avec le chanteur de Marquis de Sade. Sauf que finalement, le disque n’a pas pu se faire parce qu’Adjani n’a plus voulu le faire. Bon. Dommage. Mais depuis ce projet avorté on a gardé le contact. On s'aime bien...

Après, le concert du 16 septembre, l’Ubu à Rennes organise un after avec beaucoup de gens pour qui votre groupe représentait quelque chose. Cet après-concert, comment vous le vivez ?

Comme d’habitude, en fait. J’étais un peu ailleurs. Comme d’habitude. Trop de bruit, trop de sollicitations, trop de preuves d’amour peut-être… Je n’ai jamais été habitué à ce genre de choses. C’était bizarre cette soirée parce que ça m’a donné l’impression de me réconcilier avec mon passé, de vivre enfin l’expérience du troisième album qu’on aurait dû enregistrer avec Marquis de Sade si on ne s’était pas pris la tête après le second… Et puis ça faisait plaisir de revoir des gens qui ont appartenu à notre histoire, trente ans après. Ça faisait plaisir de revoir le journaliste Christophe Nick (un des premiers en France à avoir défendu Marquis de Sade dans les pages de Rock & Folk puis d’Actuel, ndlr), comme ça faisait plaisir de passer du temps avec Jérôme qui a été éclairagiste pour moi pendant quelques années. Après, je vous avoue, si j’avais pu repartir chez moi, seul, pour me rejouer les moments que j’ai vécu pendant cette journée, je l’aurais sans doute fait. Mais peut-être que certains auraient pensé : « Il n’a pas changé, Philippe, toujours aussi taciturne, toujours aussi snob… » Finalement, je suis resté jusqu’à quatre heures du matin. Tant qu’à se faire un ego trip une fois dans sa vie, ça me paraissait être la bonne occasion.

Quand on vous entend parler, on a vraiment l’impression que vous aviez besoin d’une confirmation selon laquelle votre courte histoire n’a pas été qu’un coup dans l’eau. Après, on peut se demander si ce n’est pas de la coquetterie…

Ce truc des « jeunes gens modernes » monté par Actuel, de scène rennaise et tout le blah blah pour moi c’était confidentiel. On a quand même sorti que deux albums en tout et pour tout. Les magazines nous aimaient bien, mais qu’est ce que vous voulez… A chaque fois, on a dû vendre quelque chose comme 15 000 disques. Bon, vous me répondrez : « Mais 15 000 disques, attention, c’est pas mal du tout dans le monde actuel… » Certes. Les mecs de Columbine, aujourd’hui, ils sont sans doute heureux avec 15 000 disques. Ils peuvent envisager la suite de leur histoire avec ça. On pourrait nous comparer à eux parce qu’on est rennais, mais l’époque n’est pas du tout la même. Dans les années 80, comparés aux gros vendeurs de la variété, on faisait des scores ridicules. Certains nous regardaient avec un peu de condescendance : « Bon, les jeunes gens modernes, c’est sympa, mais ça reste un truc pour les branchés. »

"Physiquement c'est pas pareil"

 

On a discuté avec certaines personnes qui vous ont connu à vos débuts et qui vous ont revu au Liberté. Tous nous ont dit : « Le plus étonnant c’était qu’ils avaient l’air heureux sur scène. »

A l’époque ça nous arrivait de commencer nos concerts sur un oratorio de Penderecki. Le public entrait dans la salle, les lumières s’éteignaient et là, bam, tout le monde plongé dans le noir complet avec du Penderecki pour bien chauffer à blanc les punks qui venaient se payer un moment avec Marquis de Sade. Bon, tu peux imaginer que ça n’a pas vraiment contribué à donner de nous une image de garçons, disons, simples. Evidemment, lors de la reformation au Liberté on s’est posé la question : « Est-ce qu’on refait la même chose ? » Alors oui, pourquoi pas, mais replonger dans le noir les gens c’est quand même un truc risqué. Surtout quand tu ne sais pas si le « fameux culte autour de Marquis de Sade » c’est un truc qui existe encore. Il y a plein de trucs qui marchaient bien avec l’arrogance relative à la jeunesse. Quand tu as plus de cinquante piges, tu ne peux pas rejouer au punk d’avant-garde, seul contre tous. Physiquement aussi c’est pas pareil. Moi je ne tiens plus sur une scène comme ça, d’une traite. Déjà que je n’ai jamais eu une confiance aveugle en mes possibilités vocales… Dès lors comment on s’arrange ? Bah c’est simple : on a ajouté des morceaux à notre set comme « Submarine & Iceberg » par exemple. Ça dure quasiment sept minutes, « Submarine & Iceberg ». Sept minutes déjà c’est long, mais comme on peut allonger encore le morceau, moi ça me permet de faire un tour dans les loges pour reposer ma voix et d’aller me fumer une clope et boire un coup. Parce que ça aussi ça a changé : maintenant il est interdit de cloper dans ce genre de grosse enceinte pendant les concerts. On te dit : « Oui, mais c’est normal, c’est pour des raisons de sécurité. » C’est absurde, non ?

Vous comprenez qu’entrer sur un oratorio ça peut être pris comme un geste d’une énorme prétention ou une façon de mettre une distance avec son public d’entrée de jeu ?

Par timidité ou maladresse, on n’a jamais été forts pour exprimer la joie. On n’a jamais été fort pour sourires bêtement pour vendre des disques ou pour faire des couvertures de magazine. S’il faut sourire pour faire carrière, non merci. Marquis de Sade, c’est ça : plusieurs bretons, têtes de cochons qui font du rock et qui préfèrent s’enfermer dans leurs erreurs plutôt que de baisser la garde quand tout le monde se mettait à les apprécier sincèrement. Par exemple, partir vivre à Paris comme l’a fait Etienne Daho, dans les années 80, on n’aurait jamais pu le faire. Rétrospectivement je dirais que c’était une erreur, parce qu’en restant à Rennes on a un peu laissé filer des trucs nous concernant. Par exemple la pochette de notre premier album, Dantzig Twist, on avait laissé la maison de disques faire son choix. Quand on reçoit le dessin finalement on se rend compte qu’on ressemble vraiment à des jeunes fascistes dessus. Forcément ça nous a donné une image pas vraiment en rapport avec ce qu’on était réellement. Quitter Rennes pour tenter la grande aventure à Paris, ça nous aurait peut-être responsabilisé. Mais on était trop butés, trop dans notre gimmick : « Marquis de Sade ce n’est pas un groupe. C’est un collectif artistique, une fraction politique… » C’est comme nos inspirations. On a préféré les trucs plus obscurs comme ces formations rock expérimentales de Cleveland, Ohio. Les gens de Pere Ubu. Leur démarche et leur absence de compromis nous parlait. Alors évidemment quand on citait leurs noms ou qu’on parlait d’expressionisme allemand nos interlocuteurs devaient penser : « Comme ils sont prétentieux quand même… »marquisdesadedantzigtwistSi vous aviez la petite vingtaine aujourd’hui, qu’est ce que vous écouteriez ?

Je crois qu’il y aurait quand même du blues, du blues et encore du blues. Mais attention, hein, pas l’adaptation qu’en a fait le grand homme qui vient de nous quitter, hein (interview réalisée trois jours après la mort de Johnny Hallyday, ndlr). Le blues pour moi c’est un truc beaucoup plus sombre, pas forcément commercial. Là, j’ai l’impression qu’on vit vraiment dans une époque ou beaucoup de choses tournent autour du rap. Je suis certain que c’est très bien, le rap. Il y a même des trucs qui m’ont intéressé dans ce genre musical comme le groupe Sons Of Bazerk au début des 90's. Mais sinon, je crois vraiment qu’il faut ne pas avoir connu le monde d’avant les 90's pour comprendre tous les enjeux derrière cette musique. Par exemple, je me souviens qu’un jour j’avais dû ramener à la maison la première compilation de rap français, Rapattitude. Et alors ? Alors, je n’ai rien pigé : ni les paroles, ni les rythmes, ni le groove. Mon fils, par contre, est tombé les deux pieds dedans. S’en est d’ailleurs suivie une longue période où il n’arrêtait pas de mettre des disques de hip-hop. Toujours à fond. Une véritable overdose. C’est peut-être pour ça d’ailleurs que j’ai totalement abandonné sur le rap.

Et la techno ?

Des groupes comme Underworld ou Fluke, oh la la, fantastique… Ça m’a vraiment passionné. Parce que l’electro ça devient vite extraordinaire quand vous vous rendez compte que vous avez face à vous des musiciens complets ; pas seulement des mixeurs. J’aurais bien aimé creuser cette veine pour mes projets, mais je pense qu’il y a quand même un truc qui m’a retenu : je ne sais absolument pas danser. Pour moi, la techno, pour qu’on l’apprécie vraiment, ça doit être vécu comme une expérience physique, dans les clubs. Vous pouvez écouter toute sorte de maxis dans votre appartement à la nuit tombée, vous ne saisirez jamais réellement cette musique. Donc au lieu de vivre l’expérience à moitié, j’ai préféré me retenir…

Récemment, on a vécu la mort de Johnny Hallyday, le deuil nationale, tout ça. Comment un garçon comme vous qui a fait du rock en France, en rupture avec ce rock officiel des yé-yé, a vécu cette disparition ?

Ça ne m’a pas affecté particulièrement, c’était un autre monde que le mien. Il représentait une autre France. Pour tout vous dire : Johnny il me faisait marrer. On le voyait monter sur scène, dans les émissions à la télé dans des costumes pas possibles. Il empoignait son micro, il gueulait « Wokenwoll » et il lançait son grand délire. Il y avait une dimension de spectacle ou de cirque que les musiciens de ma génération n’ont jamais réussi à reproduire. Peut-être qu’on prenait la musique, la littérature et la politique trop au sérieux. Donc pour moi, Johnny c’est un entertainer sympa mais avec une vraie belle voix. Est-ce qu’on peut dire pour autant qu’on a perdu le patron le jour de sa mort ? Je ne sais pas. A mon sens il n’a pas eu le répertoire qu’il méritait. On ne peut pas le comparer à Elvis Presley. Au contraire d’Elvis, ce pauvre Johnny a dû se contenter de paroliers assez médiocres.

Le concert au Liberté devait être une date unique, un coup d’un soir. Finalement, vous allez refaire quelques festivals en 2018 (Art Rock à Saint Brieuc et La Villette Sonique à Paris). Comment vous avez pris cette décision ?

On était quand même que 3000 personnes à Rennes ce soir-là. Vous imaginez le nombre de personnes laissées sur le carreau (il forme un sourire ironique, ndlr) ? C’est beaucoup trop. Notre pote le musicien Dominic Sonic était en vacances au Lac de Garde au même moment. Notre fan numéro 1, une nana qui travaille à la FNAC, n’avait pas pu se libérer non plus. Et il y a les parisiens. On ne peut pas raconter aux gens qu’on est resté jusqu’au bout un groupe de Rennais pour les Rennais. Je crois que le même jour que notre concert, il y avait la Fête de l’Huma à Paris. Vous imaginez le nombre de vieux communistes laissés sur le carreau (deuxième sourire ironique). Donc on a accepté un concert à Paris, pour le moment, et un autre en Bretagne. Après, le problème des coups d’un soir, c’est que ça peut vite devenir une passion amoureuse...

CD Marquis de Sade "16 - 09 - 17" (Caroline Records) 

Merci à Thierry Gicquel