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Make-Overs a la formule pour faire grimper l'Afrique du Sud au Nirvana

Make-Overs a la formule pour faire grimper l'Afrique du Sud au Nirvana

Depuis près de dix ans, le duo Make-Overs détient le trophée du « groupe le plus bruyant d'Afrique du Sud ». Un peu plus que ça, même : depuis la banlieue de Pretoria, Martinique Pelser and Andreas Schönfeldt proposent une alternative crédible à la scène garage californienne. Au menu de cette interview en marge de leur passage aux Transmusicales de Rennes : la vie d'un fan de musique dans l'Afrique du Sud post-apartheid, l'état des scènes musicales locales, et... le fait de passer pour un sataniste avéré quand on écrit "Nirvana" sur sa trousse d'écolier. 

Quand on parle de musique sud-africaine, le premier nom qui vient à l'esprit, c'est Die Antwoord. Mais à part ça, il se passe quoi chez vous ?

Andreas : Contrairement au reste du monde, on a des scènes plus cloisonnées. Johannesburg, c'est plus heavy metal et punk hardcore. Cape Town est vraiment à fond dans le garage-rock et le psyché. Durban en est toujours au nü-metal. Cela dit, depuis quelques années, les groupes font le voyage d'une ville du pays à l'autre. Ce n'était pas le cas auparavant, chacun restait chez soi, et le résultat, c'est que les scènes ne sont plus aussi cloisonnées. Tout se mélange.

C'est dû à quoi ?

Andreas : Il n'y avait pas vraiment de structures pour des tournées dans le pays, mais tout cela commence à émerger. Chaque jour qui passe, des connexions se font, des groupes de Cape Town parviennent à jouer à Durban, puis Johannesburg, et peuvent même commencer à jouer à l'étranger. Par exemple, quand on a joué à Durban la première fois, il n'y avait quasiment pas de groupes locaux. La fois suivante, on a constaté qu'il y avait un tas de groupes comme nous qui avaient émergé, avec deux fous sur scène qui jouent du rock psyché et bruyant. C'est comme ça que les choses avancent...

Le succès massif de Die Antwoord a-t-il changé quoi que ce soit pour l'underground sud-africain ?

Martinique : Ils ont eu un développement international très vite, ce n'est pas comme s'ils étaient restés longtemps et avaient irrigué le reste de la scène.

Andreas : En un sens, c'est comme s'ils ne venaient pas d'Afrique du Sud. Pour autant, ça a montré à tout le monde qu'il est possible de faire carrière en dehors du pays, mais un tel succès semble intouchable... En ce qui concerne les médias, ça n'a pas eu d'effet d'attraction. Tout s'est tellement concentré sur Die Antwoord qu'ils ont pris toute la lumière au final.

Ça fait un petit moment que vous naviguez dans l'underground sud-africain, vous aviez 3 et 8 ans en 1991 lorsque le régime de l'apartheid a été aboli. Vous pouvez décrire votre vie quotidienne de fans dans l'Afrique du Sud post-apartheid ?

Martinique : Après l'apartheid, la musique underground a mis un moment avant de trouver son public. Quand j'étais ado, c'était incroyablement compliqué.

Andreas : Surtout, à cette époque, la société étaient très conservatrice. Il n'y avait aucun espace disponible pour l'underground. Les quelques petites poches de résistance étaient très difficiles à trouver, si bien que même moi qui navigue dans ces cercles depuis des années, je découvre encore des groupes qui existaient dans les années directement post-Apartheid. C'était confiné, secret.

Il y avait des lieux où vous pouviez vous retrouver, quand même ?

Andreas : L'endroit central, c'était le Nile Crocodile, à Pretoria. Peut-être la seule « salle » de concert à l'époque. Ils donnaient leur chance à tout le monde, tu n'avais pas besoin de faire tes preuves pour être programmé. On s'y retrouvait tous, et on découvrait sans cesse de nouveaux groupes venus s’affûter.

Comment c'est entré dans votre vie, alors ?

Andreas : C'est grâce au nombre microscopique de groupes géniaux qui ont eu des passages radio en Afrique du Sud, comme les Pixies ou Nirvana... Avant de tomber dessus, j'étais fan de Michael Jackson comme tout le monde (rires). J'ai tout de suite voulu tout savoir. C'est devenu une obsession. Je faisais le tour des magasins de disques, ce qui demandait un effort démentiel vu le peu d'informations disponibles à l'époque. On posait la question aux grands frères, il y avait une composante bouche-à-oreille essentielle dans nos vies de fans de rock indé. Il n'y avait pas vraiment de magazine underground, ce qui transformait cette passion en un travail minutieux et quotidien.

Martinique : C'est peut-être cliché à dire aujourd'hui, mais quand on voyait Kurt Cobain porter un t-shirt Daniel Johnston, on courait au magasin pour en savoir davantage sur ce Daniel Johnston. On avait tellement peu d'informations qu'on dévorait la moindre miette à notre disposition. Tu pouvais être sûr que si Sonic Youth parlait des Melvins dans une interview, tout le monde se retrouvait le lendemain chez le disquaire pour trouver des disques des Melvins.

Andreas : Une démarche souvent décevante : on mettait parfois plusieurs années à trouver des disques pourtant immenses aux États-Unis. Et c'était avant Internet...

Martinique : Et lorsque quelqu'un finissait par trouver un disque, tout le monde se réunissait chez lui pour aller l'écouter (rires). C'est certes archaïque, mais cette rareté et cet aspect communautaire faisaient que chaque disque devenait un objet très spécial, un trésor. On avait l'impression d'être des chasseurs.

Vous disiez plus tôt que la société était conservatrice. Vous étiez perçus comme des freaks ?

Martinique : Un peu, oui. J'ai souvent entendu qu'une femme ne devrait pas faire de la musique. Je viens d'une petite ville très, très conservatrice. Les mecs musiciens ne voulaient pas jouer dans un groupe avec moi, même dans les cercles underground d'ailleurs. Ils se disaient persécutés et ouverts d'esprit, mais ils étaient comme les autres. C'était un truc de mecs, quoi. Il a fallu que je découvre Nirvana et entende les cris de Kurt Cobain pour finalement décider que je n'allais pas attendre l'approbation des autres. J'ai donc commencé à jouer toute seule. J'ai mis un temps fou avant de trouver quelqu'un assez ouvert d'esprit (elle pointe Andreas du doigt et lui adresse un sourire, ndlr) pour accepter de monter un groupe avec une femme.

C'était comment, d'être une jeune femme fan de Nirvana dans cette petite ville intolérante ?

Martinique : Ils pensaient que j'appartenais au culte de Satan (rires) parce que j'avais gravé « Nirvana » sur ma trousse d'écolière. En même temps, pour eux, tout était satanique ! Le gros cliché bien connu de « la musique du diable », mais dans un pays industrialisé des années 90 ! C'est vous dire combien notre société était évoluée... Ma mère jetait mes livres sur la musique, ce genre de choses...

"La corruption se déroule devant les yeux de tous"

Et aujourd'hui, comment ça se passe, dans la société sud-africaine ?

Andreas : Nous sommes un peu dans le creux de la vague, je dirais. Après l'apartheid, il y a eu un espoir démesuré dans la société, nous étions un symbole dans le monde. Et il y a eu Nelson Mandela, puis Thabo Mbeki, de bons leaders... mais aujourd'hui, le gouvernement est corrompu jusqu'à l'os, la pauvreté s'étend, les programmes d'aide n'aident personne. Il n'y a plus vraiment d'espoir. Le Président vit comme un roi dans un pays qui s'appauvrit. L'Afrique du Sud ne devrait pas être un pays pauvre, car nous avons beaucoup de ressources.

Martinique : Je suis maîtresse de conférences à l'université, donc je vois un peu où en est la jeunesse, et ils ont un mal fou à obtenir des aides de l’État. Ils manifestent tous les ans, ils se démènent, mais rien ne bouge. Même moi, pour être payée par le ministère de l’Éducation, c'est une lutte de chaque instant. Ce qui est dingue, c'est que la corruption se déroule quasiment devant les yeux de tous. Les fonctionnaires ne se cachent même plus, tout le monde est au courant, et rien ne change.

Andreas : En tant que citoyens blancs, c'est difficile de savoir comment prendre la parole. Même si nous n'avons jamais pris part à l'apartheid, nous avons une très faible légitimité à nous exprimer contre le gouvernement. C'est aussi la faute du Président, qui cherche à diviser blancs et noirs, avec le discours suivant : « si vous êtes blancs et que vous vous plaignez, vous n'avez qu'à retourner en Europe ».

Martinique : C'est une situation d'autant plus compliquée que le Président fait partie de l'ANC, le parti de Mandela qui s'est battu pour la fin de l'apartheid. Même s'il n'a rien à voir avec Mandela, le poids de l'histoire récente est bien présent, il y a encore beaucoup de loyauté envers ce parti. Les noirs ont très peur de revenir à une sorte d'apartheid. Nous avons des élections bientôt, je ne suis pas sûre que cela change, un parti plus démocrate est en train de faire une percée, alors sait-on jamais...

Et dans cette situation politique, quelle est la place des différentes scènes underground du pays ?

Martinique : Beaucoup de groupes parlent de politique dans leur musique, comme Dookoom ou BCUC, et ils le font bien, mais nous n'en ressentons pas l'envie. Nous voyons la musique plutôt comme une échappatoire, un petit univers où cette situation politique pourrie n'a pas voix au chapitre. Quand nous pensons à la musique, nous pouvons oublier dans quel pays nous vivons. C'est notre truc fun à nous, une source de plaisir, nous ne voulons surtout pas amener la politique là-dedans...

Vous pensez que cette situation sociale unique à votre pays a une influence, même indirecte, sur la manière dont vous vous exprimez en musique ?

Martinique : Peut-être... Si nous avions grandi aux États-Unis, peut-être serions-nous devenus docteurs, ou avocats. Parfois je me dis que si nous faisons autant de bruit sur scène, c'est que nous voulons nous démarquer, prouver quelque chose, marquer notre différence. J'ai toujours préféré que la majorité nous déteste ou ne comprenne pas notre démarche qu'ils se disent « ce qu'ils font est plaisant ». C'est une antidote au confort.

Andreas : Quand nous avons commencé, très peu de groupes osaient jouer aussi fort. C'était soit des DJ, ou de la musique teintée folk. L'idée, c'était de ne pas faire comme les autres. Aujourd'hui, il y a pas mal de groupes de groupe noise, mais au départ nous étions les seuls.

En France, même si c'est une généralité, l'underground réunit quand même un public majoritairement blanc. Qu'en est-il en Afrique du Sud ?

Martinique : Ça dépend de la ville. A Johannesburg, le public est très mixte, voire même à majorité noir. A Cape Town, il y a surtout des blancs. Durban, c'est 50/50. Par ailleurs, on joue souvent dans des fêtes d'anniversaire où nous sommes les seuls blancs de l'assistance.

Andreas : Quand je vais aux États-Unis, je trouve la société plus divisée, plus ségrégée, que l'Afrique du Sud. Ici, on se mélange, il y a une volonté décuplée de vivre et de travailler ensemble, si bien que les attentes culturelles autour des populations s'érodent petit à petit. Les noirs ne se sentent pas obligés de faire du hip-hop, par exemple. Peut-être justement que le rock et le noise sont-ils pour les jeunes noirs une échappatoire de ce que la société attend d'eux ? Du coup, on voit émerger de plus en plus de groupes de punk formés par des noirs, des formations noise. Je pense notamment à TCYIF. Cette situation m'excite énormément. J'ai très hâte de voir ce qui émergera des dix prochaines années en Afrique du Sud.