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Avant Batman et Peaky Blinders, Cillian Murphy avait un groupe d'acid jazz

Avant Batman et Peaky Blinders, Cillian Murphy avait un groupe d'acid jazz

Alors que la saison 4 de la série de gangsters Peaky Blinders a débarqué mi-novembre sur la BBC, son acteur principal Cillian Murphy revient sur sa première passion : la musique. Et sur son ancien groupe d'acid jazz, une sorte d'hommage idéaliste et tout mignon à Pink Floyd et à Frank Zappa.

Au début des années 90, Cork est comme toutes les autres villes d'Irlande : touchée par une certaine « fièvre » rock. Ceux qui s’en souviennent décrivent un endroit où les groupes amateurs fleurissent, jouent dans les pubs jusqu’à tard dans la nuit tous les soirs de la semaine. Originaire de Ballintemple, un quartier de l’est de cette ville du sud de l'île, la fièvre touche aussi la famille de Cillian Murphy, que l’on n’identifie pas encore à Thomas Shelby, tueur à gages et personnage principal de la série Peaky Blinders (où à l'Epouvantail dans la trilogie The Dark Knight de Christopher Nolan). Une acculturation somme toute classique : « La musique a toujours été très importante dans ma vie. Mon père était un grand fan. Quand je rentrais de l’école, la radio était allumée, lorsque l’on partait quelque part il mettait de la musique dans la voiture. Les dimanche, il nous amenait dans les pubs écouter de la musique traditionnelle irlandaise. J’avais également un frère qui jouait du piano, c’est donc quelque chose qui est venu naturellement », explique-t-il aujourd'hui.

Dès l’âge de 12 ans, Cillian  se met à gratter la guitare et fréquente dans la cour de l’école tous ceux ayant une passion similaire. Conséquence : l'apprentissage de la six cordes vire vite à la pratique intensive. « On a commencé à jouer dans des groupes très jeunes. Aux alentours de 12 ans je dirais, j’avais eu une batterie pour un Noël et lui faisait de la guitare. Forcément, on n’était pas encore autorisé à aller dans les pubs. Donc on donnait des petits concerts à l’école pour les fêtes de fin d’année, ou des événements extra-scolaires », se souvient Bob Jackson, l’un des amis d’enfance de l’acteur qui l’a accompagné dans tous ses groupes. La musique commence à envahir la vie de l'adolescent, si bien que ses professeurs se rendent compte de ses nouvelles priorités. William Wall, qui a commencé à avoir Cillian Murphy en cours de littérature anglaise, puis plus tard dans ses classes de théâtre, se souvient d’un gamin pas particulièrement concentré sur ses cours, mais doté d’une intelligence naturelle : « La chose qui me vient à l’esprit quand on parle de lui c’est qu’il était l’un des seuls à comprendre ce qu’était la littérature. Il voyait le sens d’un livre et pouvait expliquer la pensée de l’auteur en quelques instants. On a généralement un ou deux élèves comme ça par classe, pas plus. Mais il n’était pas très attentif et irrégulier dans son travail. Je savais qu’il aimait la musique et que ça lui prenait beaucoup de temps. Il voulait en faire son futur, ce qui ne plaisait pas trop à ses parents. »

Un hommage à Frank Zappa

S'il est encore loin du théâtre et du cinéma, il a déjà un trait de caractère commun avec le personnage de Thomas Shelby : l’ambition. À 17 ans il créait avec son frère et une bande d’amis son groupe de musique le plus célèbre : The Sons of Mr Green Genes. « J’en garde vraiment de beaux souvenirs. J’écrivais certains des morceaux, je jouais de la guitare, parfois un peu de saxo et je chantais. Notre style ressemblait beaucoup aux Pink Floyd. On faisait en sorte qu’il y ait énormément d’instrumental mais on était aussi très attentifs aux paroles que l’on écrivait », raconte l’acteur. Si l’objectif est surtout de s’éclater avec ses potes et jouer des solos beaucoup trop long dans des hommages mal digérés à Frank Zappa (le nom du groupe est issu des paroles d'une de ses chansons les plus absurdes dont les meilleures paroles proclament carrément « Don't forget your beans and celery. Don't forget to bring your fake I.D... »), Murphy espère bien faire carrière. « On voulait obtenir un contrat dans une maison de disque. On se voyait au moins trois fois par semaine pour répéter, et je me souviens qu’il insistait pour que l’on soit particulièrement rigoureux pendant nos répétitions » remet Bob Jackson. Dans les faits, ce groupe un peu bordélique creuse une veine acid-jazz qui peut sembler parfois trop longue voire trop décousue. Surtout si on la remet dans le contexte d'une époque biberonnée à Nirvana et aux boys-band.

Désormais majeurs au mitan des années 90, la bande à Cillian Murphy a le droit de se déplacer dans les pubs. S'il commence à remplir les salles de concert, il continue tout de même à aller animer les salles de théâtre de leur ancienne école et de l’université. « Il y avait beaucoup de groupes à l’époque. En général à cet âge-là, les étudiants sont souvent dans le hard rock, et jouent des reprises. Mais eux étaient différents. Ils savaient mettre l’ambiance en amont, en faisant brûler des bâtons d’encens dans le théâtre de l’école. Ils avaient leur propre style et prêtaient une attention particulière aux paroles et au son. Ils n’étaient pas là juste pour faire le spectacle », se rappelle William Wall. Interviewé par la télé irlandaise, à l'époque âgé de 19 ans, Murphy décrit sa démarche de la sorte : « On vient vient de l'esprit du jazz, où il n'y a pas de formule, on veut réclamer la liberté de nous exprimer à travers nos instruments. Tout ça a été perdu dans les années 80 et 90 à cause des formules pop standardisées ». Trois ans après leur création et plusieurs dizaines de concerts, le groupe touche à son but : l'exigeante maison de disque londonienne Acid Jazz Records (où Jamiroquai, Paul Weller mais aussi le légendaire Geno Washington ont trainé leurs boots) leur offre un contrat. Seule obligation : que les jeunes anglais s'engagent à produire pour le compte du label cinq albums et pas un de moins. Mais les parents de Cillian sont réticents, et vont pousser le groupe à décliner l’offre. « Mon petit frère avait 16 ans à l’époque. Ils avaient peur pour son futur si jamais les choses ne se passaient pas comme prévu. Avec ce qui m’est arrivé par la suite, je me dis que c’était une bonne décision. Mais sur le moment ça a été très dur, car c’était mon premier rêve. » Cillian Murphy est alors âgé de 20 ans. Il est étudiant en droit à l’université de Cork, l’une des plus prestigieuses du pays. Et si son premier rêve vient de s’effondrer, il vient de commencer le théâtre où il impressionne ses professeurs à chacune de ses prestations.

Aujourd'hui, à 41 ans Cillian Murphy a parfois accepté le jeu de l'interview pour parler de son rapport toujours vivace à la musique actuelle. Dans certaines, il se pâme pour le rock atmosphérique de Godspeed You Black Emperor, Radiohead ou Sigur Ros. Dans d'autres il revient volontiers sur ces expériences de « narrateur » sur un concept album signé par la moitié du duo techno Orbital ou de « clipeur » en 2013 pour les besoins du groupe de Manchester Money (le morceau « Hold me Forever »). Il est également capable de reconnaître à demi mot qu'il a déjà rencontré personnellement David Bowie (« C'était un véritable fan de la série Peaky Blinders et c'est d'ailleurs à sa demande qu'on a eu le droit d'utiliser une de ses chansons... ») ou de proclamer qu'en y réfléchissant bien son label préféré reste toujours et encore Bella Union (Fleet Foxes, Father John Misty, Beach House entre autres). Bref, derrière la gueule légèrement cold wave du comédien au regard gris métallique et la mâchoire serrée, un bon gros amateur d'indie rock sensible et lyrique. Et pour la pratique quotidienne ? Après des rôles dans plusieurs blockbusters (Dunkerque, les Batman, Inception) et une nomination aux Golden Globes, l’acteur irlandais admet volontiers utiliser son passé de musicien un tantinet radical dans sa nouvelle profession : « Passer d’une émotion à une autre c’est justement ce dont j’ai besoin dans mon métier d’acteur. En fonction du personnage que j’interprète, je vais écouter un style de musique différent. » Ce discours mi alambiqué, mi sincère n'est pas à mettre au même rayon que les nombreuses déclarations d'amour à la musique que savent si bien fournir les gens de cinéma dès qu'il s'agit de se donner une image un peu plus « rock'n'roll ». D'ailleurs, quand il se souvient de l'aspirant comédien Cillian Murphy tel qu'il était à 20 ans William Wall forme un large sourire : « Je me rappelle de l’avoir vu jouer dans l'une de ses premières pièces de théâtres. J’ai été étonné de voir comment un jeune homme de son âge pouvait rendre tant de poésie et d’émotions crédibles. Mais d’une certaine façon c’est déjà quelque chose qui transpirait chez lui quand il prenait le micro pour chanter. »