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Habibi Funk construit le futur du monde arabe en dénichant ses disques du passé

Habibi Funk construit le futur du monde arabe en dénichant ses disques du passé

En deux années d'existence, Habibi Funk - label spécialisé dans la réédition de trésors oubliés venus du Maghreb ou du Moyen Orient - s'est fait une place dans l'univers des maisons de disques de digging. Raison : la ferveur qui anime son patron, l'Allemand Jannis Stuerz, qu'on retrouve sur sa première compilation. Entretien avec un homme qui veut remettre la musique arabe dans la sono mondiale. Et ainsi changer les mentalités ?

Il s’agit sans doute de la compilation la plus jouissive du moment. Celle qui fait souffler un vent de tolérance dans le monde actuel. Le disque en question s’appelle Habibi Funk, an eclectic selection of music from the arab world et c'est un recueil plein de groove. Seize titres venus d’Algérie, du Soudan, du Liban, de Tunisie ou d’Egypte. Début pied au plancher avec un James Brown marocain qui vocalise le mors funky aux dents. Puis voilà que s’invite une reprise pleine de funk du standard signé Nino Ferrer, Mirza. Le son craque et grésille parfois comme cela arrive toujours sur ces 45 tours aux bords déchirés par les années. Ceci posé, la sélection éclectique de musique en provenance du monde arabe telle que la présente Habibi Funk est à mille lieux de l’image anxiogène que nous donnent à entendre certaines médias et leurs pseudo-spécialistes dès qu’il s’agit de disserter autour de la culture arabe. Pour tout dire, derrière les chansons du marocain Fadoul ou de l’égyptien Al Massrieen, il y a plutôt une sensation de fête ininterrompue. Est-ce à dire que cette libération a saisi le monde arabe au mitan des années 70 comme elle a saisi l’Angleterre, l’Amérique et l’Afrique ? Oui et cela permet d’effacer en quelques rythmes et riffs plus d’une décennie d’incompréhension.

Sur les notes de pochette signées Jannis Stuertz, patron du label, ces mots : « Il existe tellement de stéréotypes et de conceptions erronées dès qu’il s’agit d’aborder le monde arabe. Contrairement à ce que véhiculent les médias, le monde arabe tel que nous avons appris à le connaître - après de nombreux voyages autant au Maghreb qu’au Moyen Orient - est un endroit polyvalent. Il s’agit d’une terre où plein d’histoires, d’idées et de croyances différentes prennent toutes racine. Nous espérons que la musique que nous sortons fasse office de toute petite pièce supplémentaire à cet immense puzzle. Qu’elle serve surtout à nuancer les propos sur cette partie du monde… » Fin novembre, Jannis s’offrait un crochet par Paris. Objectif : parler de cette première anthologie qui en appellera forcément d’autres, mais pas que. Installé en terrasse d’un café du quartier de Belleville, cet allemand volubile au crane rasé et lunettes rondes n’évite aucun sujet : le digging vu comme une aventure similaire à celles des premiers chercheurs d’or, la nouvelle ère du hip-hop qu’il a su accompagner à travers son label Jakarta Records, mais aussi la crise des réfugiés. Au micro, un homme qui sait que la sono mondiale sert toujours d’arme contre l’ignorance. « Je retourne souvent dans ces pays et il n’est pas rare que je croise des très jeunes gens. Souvent ils me disent : 'Merci à toi d’avoir ressorti les disques de nos parents de l’oubli. Maintenant nous avons aussi envie de continuer cette histoire.' Ça me donne une raison d’aller plus loin, non ? »

En 2015 sort le premier disque de ton label Habibi Funk spécialisé dans les raretés venues du Maghreb et du Moyen Orient. Qu’est-ce qui t’a poussé à te lancer dans cette histoire ?

Jannis Stuerz : C’est juste un concours de circonstances. Et l’envie de partager de la musique. Au départ, je m’occupe de Jakarta Records, un label installé à Berlin. A l’origine nous sommes plutôt axés hip-hop moderne. Il y a quatre ou cinq ans de cela, un de nos artistes les plus emblématiques, Blitz The Ambasador, est invité à se produire au Maroc, pour un festival. A cette occasion, je l’ai accompagné pour m’occuper un peu de l’intendance sur place et aussi, je dois le dire, pour découvrir le pays. Ce concert a dû faire son petit effet puisque quelques mois plus tard, rebelote : on reçoit une deuxième invitation en provenance du Maroc. Cette fois, il s’agit d’une émission de télé assez populaire sur place qui nous propose de venir jouer sur leur plateau. J’y retourne avec lui avec cette fois-ci quelques jours en plus en Tunisie pour travailler sur un projet que je veux manager dans la région. Evidemment sur place je traine dans les boutiques de disques, dans les souks. A l’arrivée, je reviens avec une grosse poignée de 45 tours chinés au hasard. De retour, en Allemagne je commence à me faire un mix de toutes ces raretés sur Soundcloud. Je n’avais absolument aucune idée derrière la tête à ce moment. Seul primait le plaisir de voir comment ces musiques peuvent raconter une partie de l’histoire de cette partie du globe. C’est comme si tout un monde oublié apparaissait devant vos yeux.

Ce qui n’était pas prévu, c’est que le mix en question suscite autant d’intérêt...

Ça a été une grande surprise de recevoir autant de commentaires, de voir ces playlists autant partagées. Surtout que je n'avais jamais fait de réédition avant la création d’Habibi Funk. Je ne me suis pas dit : « C’est un territoire qui va être difficile à appréhender ». J’ai plutôt pensé : « Je maîtrise déjà les problématiques liées à la distribution, au pressage, à la promotion. Pourquoi ne pas l’appliquer de la même manière à des disques anciens ? »

Donner une image positive, festive et ouverte des pays musulmans dans lesquels tu déniches des disques oubliés, est-ce que ça envoie un message politique ?

Nous sommes politiques de manière implicite et non-explicite, je dirais… Il y a une question que je me pose souvent : « Pourquoi les médias s’intéressent ils aux disques que nous sortons de l’oubli ? » Une partie de moi pensera immédiatement qu’il s’agit seulement d’une réaction normale qu’on peut avoir quand on est exposé à de très bonnes musiques. Une autre partie de moi, plus rationnelle pour le coup, sait qu’on ne peut malheureusement pas séparer la culture venant des pays arabes d’une histoire politique. Surtout aujourd’hui. Il y a tellement de méconnaissances dès qu’on aborde l’histoire et la culture de ces pays. Je n’ai pas voulu faire de la politique à travers ce label, mais c’est vrai que le contexte du monde actuel m’oblige parfois à le faire de manière, disons, subtile. Moi aussi, en tant que patron de label je dois faire en sorte de combattre les stéréotypes. Comme tout le monde, nous avons des opinions politiques. Actuellement, nous vendons des t-shirts sur notre page Facebook, des t-shirts avec écrit dessus : « Le futur du monde arabe ce sont les femmes ». On aimerait qu’il s’en porte au Maroc, au Liban. Le féminisme fait partie de nos préoccupations.

On ne connaît pas beaucoup ton parcours personnel. Tu as grandi dans quel environnement ?

J’ai grandi à Cologne dans un milieu familial assez tolérant et sans doute de gauche. Ma mère dirige un établissement scolaire spécialisé pour handicapés, tandis que mon père s’occupe d’un centre de désintoxication pour les junkies. D’abord les patients sont soignés avec de la méthadone, et ensuite, on leur apprend à se réinsérer dans la société. C’est peut-être pour suivre leur exemple que je me suis inscrit en sciences politiques. Mais j’ai vite réalisé que ce n’était pas exactement ce qui m’intéressait : la politique me concerne, mais je ne veux pas l’appréhender en y mettant une grille de lecture scientifique. Ça rend les choses trop froides…

A l’origine, tes premières amours musicales vont vers le rap. Comment tu t’y es mis ?

Pour être honnête, je ne saurais pas raconter comment cette musique s’est imposée à moi. Je crois que c’est juste le son des gens de ma génération, ceux qui ont été adolescents au milieu des années 90. Je suis juste un gamin qui a très vite été passionné par le hip-hop alternatif. Mon premier album important c’était le disque de Blackstar, ce super groupe rap formé autour de Mos Def et de Talib Kweli. J’avais 15 ans quand je l’ai acheté en vinyle, et cela a complètement changé ma perception de la musique. Quand tu te mets au hip-hop, tu deviens vite passionné par les samples qui composent cette musique. Dès lors, tu consacres de plus en plus de ton temps à retrouver les originaux de ces samples dans des petites boutiques en dépôt vente ou dans des conventions de collectionneurs. C’est sans fin… L’autre grande révélation est arrivée quand je suis parti sillonner l’Inde et le sud-est de l’Asie pendant mes vacances. Il y a eu la Thaïlande, mais aussi l’Indonésie… Là-bas, j’ai bossé dans des usines pour payer mes séjours et j’ai découvert toutes sortes de nouvelles musiques, de sons qui remontent aux années 70. En revenant, j’avais changé définitivement : de petit fan de rap, complètement obsédé par les beats et les flows, je suis devenu quelqu’un de plus préoccupé par les racines extra-occidentales de la musique. Je me suis tout simplement ouvert à la diversité. Alors, pour rationaliser cette passion, j’ai lancé mon propre label, Jakarta, avec un pote à moi.

Comment tu expliques qu’il existe tellement de labels spécialisés dans les rééditions de musiques venues d’Afrique noire, mais aucun qui, comme le tien, se serait penché sur le monde arabe ?

Ça me paraissait naturel de démarrer l’aventure d’un label en partant de ce constat. L’Afrique noire est un vivier quasi inépuisable de groupes et d’artistes pas encore redécouverts. Un de mes plus proches amis dans ce milieu c’est Sami, le patron du label Analog Africa. Il est Tunisien d’origine et pourtant sa structure préférera toujours se pencher sur les scènes oubliées au Ghana ou dernièrement en Somalie. C’est vrai que dans un style musical particulier tu peux parfois trouver quatre voire cinq mille artistes vraiment singuliers dans ces pays. Des gens qui avaient de l’avance sur l’utilisation de l’électronique dans leur musique. Pour l’instant je pense que des musiciens du calibre d’un William Onyeabor ou d’un Mulatu Astatke, il n’en existe qu’une quinzaine au Maroc ou en Algérie. Après, je ne désespère pas de faire mentir cette impression d’ici quelques années. Les disques sont malheureusement un peu plus difficiles à trouver. Parfois, on te refuse purement et simplement de te les faire écouter ou de te les vendre. C'est malheureux, mais il existe encore une forme de méfiance vis-à-vis d’un occidental qui s’intéresserait à ces musiques.

Comment tu définirais cette méfiance dont tu parles ? 

Il faut bien se mettre à la place des disquaires que je visite au Maroc ou en Tunisie. Ces gens ont été frappés de plein fouet par la crise de l'industrie du disque il y a déjà 20 ans... Ils savent que la nouvelle génération ne se nourrit désormais que de streaming ou de clips visionnés sur YouTube. Ils ont décidé de garder leur boutique de disques coûte que coûte, mais la vérité c'est que leurs linéaires prennent la poussière depuis longtemps et qu'ils passent leur journée derrière leur comptoir à boire du thé ou à discuter de tout et de rien, avec les autres commerçants de leur quartier. Bref, même s' ils en ont gardé l'apparence, ils n'exercent plus leur profession de disquaire... Je ne sais pas pourquoi mais j'ai un sixième sens pour dénicher les boutiques intéressantes avant même d'en avoir passé la porte. Dans une ville comme Casablanca (à découvrir : notre reportage sur les disquaires de la ville, ndlr), par exemple, dès que tu aperçois des ordures à même le sol et de la crasse tu peux te dire à toi-même : "Ah ça y est je suis arrivé à bon port. Il y a forcément des disques dans ce coin." Bon, maintenant, ça ne veut pas dire que tu vas trouver ton bonheur immédiatement comme ça m'est arrivé quand je suis tombé sur le premier disque de Fadoul, presque par hasard à Casablanca, dans une petite boutique d'electroménager que personne ou presque ne connaissait. D'abord, tu franchis la porte de leur commerce dans le but de fouiner, mais très vite tu te heurtes forcément à toute une série de regards, disons, suspicieux : "Mais qu'est-ce qu'il me veut cet Allemand ? Ça cache quelque chose..."

Tu as une méthode pour transformer la méfiance en de la confiance ?

Pour installer une vraie relation de confiance, il faut du temps. Ne pas hésiter à revenir plusieurs fois. Acheter des dizaines et des dizaines de disques parfois avant de demander aux propriétaires des lieux quelques conseils qu'on ne lâche généralement qu'aux vrais habitués. Et puis, il faut faire attention aux habitudes religieuses des gens qui tiennent les murs de ces commerces. Rentrer dans une boutique de disques pendant l'heure de la prière musulmane, ce n'est pas forcément la meilleure des idées pour se faire accepter... Mais cela fait partie du charme de ces endroits, je dirais. Par exemple, il y a un disquaire à Casablanca que j'adore et qui s'appelle Le Comptoir Général. J'y ai trouvé un nombre considérable d'excellents vinyles. Je sais que les gens qui gèrent cette boutique ont une drôle de réputation : ils peuvent littéralement te botter le cul s'ils ont l'impression que tu es entré chez eux uniquement pour le folklore ou pour faire des photos. Mais quand je dis littéralement, c'est vraiment littéralement...

On imagine parfois que les labels de digging comme le tien pratiquent le même genre de boulot que les anciens chercheurs d’or : vous creusez dans "la roche" sans aucune garantie d’en extraire quoi que ce soit, vous êtes en concurrence. Est-ce que ça se passe comme ça dans la réalité ?

Avant de me lancer pleinement dans ce business, j'ai beaucoup suivi les discussions sur Internet entre toutes sortes de diggers à propos de vinyles rares. C'était il y a sept ou huit ans. A l'époque ça se passait sur des forums comme celui de Soul Strut pour n'en citer qu'un. Tu pouvais assister à des engueulades phénoménales entre les premiers diggers. A chaque fois pour des raisons différentes : un coup c'étaient des engueulades sur les artistes découverts en Afrique, une autre c'était au sujet de la production additionnelle que certains labels de rééditions imposaient aux disques qu'ils ressortaient. Frank Gossner, le fondateur de Voodoo Funk a toujours été un des plus virulents dès qu'il s'agissait de lancer des engueulades. Ça m'a permis de comprendre plusieurs choses. La première : derrière chaque digger, se cache souvent une personne avec un ego monstrueux, quelqu'un qui se conçoit comme aussi important que l'artiste qu'il va contribuer à rééditer... La seconde : si tu veux tomber dans la fosse aux serpents en tant que digger, concentre tes recherches sur des pays du continent africain comme l'Ethiopie ou le Kenya. Dans ces endroits  tu peux faire énormément de fric en ressortant de l'oubli le bon artiste, mais tu vas aussi te heurter à une concurrence hyper féroce.

C'est le far-west ?

En tout cas, c'est un milieu où les coups de pression sont monnaie courante. Moi, je ne travaille pas dans cet esprit de compétition. Je ne suis pas prêt à tout pour affaiblir un concurrent sur la réédition d'un disque, quel que soit son niveau... Certains, et je ne vais pas les citer, ne proposent même pas de licence aux ayant-droit des artistes dont ils veulent récupérer la production. Je veux surtout donner une bonne image de mon label et ne pas être celui qui, comme les anciens colons, se déplace en Afrique du Nord pour dépouiller les populations de leurs trésors. Certains, quoi qu'ils en disent, ont un peu cet état d'esprit. Quand je vais au Soudan, je ne fais pas que chercher des disques rares. J'en profite pour offrir des disques à des gens sur place pour qu'eux aussi, à leur tour, ils puissent mixer à leur façon. Ce boulot doit rester un échange à égalité entre différentes cultures, sinon il perd de son sens. Après, tout le monde ne se comporte pas mal. Je sais que Brian, qui s'occupe du label Awesome Tapes From Africa, est un bon mec. Pareil, pour les gens derrière le label new yorkais Ostinato Records. Eux, ils ont fait un travail exemplaire sur la ressortie de plusieurs pans de musique somalienne oubliée.

Que répondrais-tu à ceux qui pensent que des années de digging sur le continent africain ont réduit la possibilité de tomber encore aujourd'hui sur des artistes oubliés du calibre d'un Mulatu Astatke ou d'un William Onyeabor ?

Soyons clairs : nous ne retrouverons jamais de nouveau Fela Kuti. Un artiste autant impliqué dans l'histoire de son pays, le Nigéria, avec un back catalogue de disques aussi considérable et une telle aura de star pour tout le continent africain. Par contre, il existe encore des milliers et des milliers d'artistes et de groupes un peu plus obscurs qui méritent qu'on les présente au jeune public, qu'on rétablisse leur place véritable dans l'histoire de la musique en général. Regarde ce qui s'est passé ces dernières années avec la musique en provenance de la Guadeloupe, de la Martinique ou des Antilles. Il y a encore dix ans, tu pouvais trouver ces disques de zouk ou de maloya dans les étals des marchés aux puces un peu crasseux pour trois ou cinq euros. Dès que tu parlais de zouk, tu étais vu comme un parfait ringard et, évidemment, c'était injuste car aucune musique n'est moins intéressante qu'une autre en définitive... Aujourd'hui, grâce à certains labels de réédition on a appris à redonner une chance à cette partie de l'histoire. Il fallait juste la sélectionner, l'éditer, savoir la raconter à travers des notes de pochette. Notre boulot, c'est juste ça.

Dernière question : que penses-tu de la façon dont ton pays, l'Allemagne, s'est positionné sur la question des réfugiés en accueillant plus d'un million de candidats à l'asile politique ? 

Je fais partie de ces gens qui ont toujours voté à gauche, mais qui, aux dernières élections ont plébiscité Angela Merkel pour cette politique courageuse. Personne n'aurait attendu une prise de position pareille de la part d'un gouvernement conservateur, et pourtant... Je pense toujours que l'Allemagne pourrait faire plus sur cette question - organiser l'accueil des familles des réfugiés, aider ces nouveaux arrivants à trouver leur place dans notre société, etc - mais c'est déjà bien. Actuellement, j'anime des ateliers à Berlin pour aider les musiciens venus de Syrie à comprendre notre industrie musicale et à s'y faire une place. C'est aussi comme ça que notre musique peut continuer à produire des choses intéressantes. En ouvrant les portes.