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Kebabs, cités et galères : (bref) retour à Gagny avec Jessica93

Kebabs, cités et galères : (bref) retour à Gagny avec Jessica93

Avec la sortie de son nouvel album Guilty Species, Jessica93 a confirmé qu'il est l'un des spécimens les plus enthousiasmants de « l'underground » français. Mais pendant longtemps, sa musique n’intéressait personne. C'était l'époque de la cité Jean Moulin, des galères entre potes, du 93, des contrôles de « schmitts » et des bédos sous la pluie. Parce qu'il n'est pas rancunier, Geoffroy Laporte a accepté de revenir dans les rues de sa banlieue de Gagny en s'improvisant guide touristique.

« Je vous préviens, j'écoute Rire et Chansons » annonce d'emblée Geoffroy Laporte, aka Jessica93, en démarrant sa Ford Galaxy pleine de mégots, pour une bonne trentaine de minutes rythmée d'humour radiophonique bien franchouillard. Mais Geoff s'en fout : « Je préfère écouter des sketchs de merde que les morceaux de merde qui passent à la radio ». Sur le chemin, après avoir passé les bleds de Seine-Saint-Denis comme Pantin, Noisy-Le-Sec, Bondy ou Villemomble, on aperçoit enfin le panneau indiquant « Gagny », assorti de quatre petits logos de fleurs du label « ville fleurie ». Geoffroy se marre : « Ouais il se la pète le maire. Il se la touche avec ses quatre fleurs ». Car à côté de ça, bon nombre de bâtiments font la tronche, surtout dans les cités du coin : la cité des Dahlias, Les Peupliers, la cité Grise, etc. Là-bas, les façades ont souvent la peinture qui craque et le bric-à-brac qui s'entasse par terre laisse penser que les encombrants s'encombrent rarement de visites dans le coin. Par contre, l'Arena de la ville est impeccable et s'affiche fièrement comme la plus grande salle de l'Est Parisien. « Notre équipe de handball a gagné une compèt' un jour. Le maire était trop content alors il a construit ça. Ici, les maires ont toujours eu la folie des grandeurs et, comme tu le constates, le sens des priorités » commente le guide touristique d'un jour. Défilent aussi dans le rétro : un commissariat « où j'ai déjà fait quelques séjours », un bâtiment usé de La Poste « qui se fait braquer tous les deux mois », un kebab nommé le PSG (pour « Pain Sandwich Gabinien ») et des panneaux de signalisation indiquant un hôpital psychiatrique dans les alentours : « Il y a un système d'alarme dans la ville. Une sonnerie veut dire 'Quelqu'un s'est échappé', deux sonneries c'est 'Faites attention' et trois sonneries, 'Restez chez vous'. » Arrivé à la cité Jean Moulin où il a grandi, Geoffroy gare sa voiture et montre du doigt une trace noire au sol. Après l'affaire Théo à Aulnay-sous-Bois en février dernier, une voiture a brûlé ici, juste à côté de l'épicerie. On comprend mieux pourquoi Natural Moustik, l'ancien groupe de Geoffroy, plus connu aujourd'hui sous le nom « Jessica93 », chantait autrefois : « Tu m'brises le cœur tellement t'es belle / belle comme une caisse de prolétaire qui crame. » Bienvenue à Gagny.0017_17« Quand tu grandis ici, Paris te semble si grand que tu ne sais pas par où commencer, contextualise Geoffroy. On faisait nos petites démos ici puis on partait pour Paris pour essayer de les diffuser. Mais une fois sur place, on ne savait pas où aller. On se rendait compte que ça n’intéressait personne, des gens qui parlent de leurs vies à Gagny. Donc on finissait par rentrer chez nous désabusés, isolés ». Aujourd'hui, Geoffroy a 37 ans et il habite dans le 18ème arrondissement de Paris. De là-bas, loin de Natural Moustik, il trace désormais sa route avec un quatrième album, l'excellent Guitly Species sorti il y a peu chez Teenage Menopause et Music Fear Satan. Il a accepté d'embarquer deux journalistes de Greenroom pour une petite balade à Gagny, histoire (re-)sentir les odeurs de ses jeunes années. Une adolescence passée en partie à Rosny 2, le centre commercial le plus proche situé à 45 minutes en bus, entre autres marques de l'ennui propre aux zones périurbaines : traîner seul dans les rues, partager à deux les écouteurs d'un walkman, fumer un joint à quatre et sortir parfois en bande le samedi pour aller manger un McDo. Après les cours, il s'aventure avec les gamins du coin dans l'immense carrière sur les hauteurs de la ville. Un terrain lunaire un peu à l'abandon où « des vieux venaient parfois montrer leurs bites. » L'endroit idéal pour se poser en vannant les jeunes voisins de Chelles dans le 77, « ces mecs bizarres qui font du tam-tam, qui ont des dreadlocks et qui fument de la weed en écoutant Tryo. » En rentrant de la carrière, Geoffroy se perd parfois dans la zone pavillonnaire et ses rues aux noms de fleurs. Ce quartier habité par « ceux qui ont des raquettes de tennis », et dont toutes les maisons se ressemblent , lui inspirera certaines de ses premières chansons.0010_10Depuis la puberté, Geoff était connu dans la cité Jean Moulin pour avoir ni le look, ni les goûts musicaux des autres. Ici la plupart se baignent au rap, alors que de l'autre côté de la frontière avec la Seine-et-Marne, c'était plutôt babos ou métalleux. Geoff, lui, ne voulait se mêler ni avec les uns, ni avec les autres : « J'avais le cul entre deux chaises, parce que j'étais dans la cité mais je n'étais pas non plus dans les histoires de bastons. Donc à 14 piges je suis allé vers le rock type Nirvana, Red Hot, Guns'n'Roses. C'était en mode : 'Allez tous vous faire enculer'. Au collège, on n'était que deux à partager la même musique ». Deux, c'est aussi le nombre de familles blanches logées à Jean Moulin à cette époque, en comptant les Laporte. Pas forcément un détail, quand la réalité pousse Geoff à dire que « quand t'es blanc ici, la nuit, soit tu te fais contrôler par les flics qui pensent que t'es un client, soit tu te fais défoncer pour des histoires de cigarettes par des bandes de racailles ». Il a donc trouvé ses compagnons de jeu au sein de Natural Moustik de l'autre côté de la carrière désaffectée qui balafre Gagny en deux, où se trouvent des quartiers pavillonnaires. Ils jouent un rock bruyant, irrévérencieux et cru qui, étrangement, aurait sûrement trouvé des oreilles plus attentives aujourd'hui chez la génération PNL : « La vie me baise, c'est pas grave / J'passe sous un train, même pas mal / La mort m’obsède, c'est pas grave, elle veux pas d'moi, même pas mal / Lexomyl, tu avales toute la boîte » raconte l'une de leurs chansons. Une autre, « Beta 5.20 », est écrit comme une vanne au sujet du rappeur hardcore Alpha 5.20 qui résidait à portée de bus dans la cité des Bosquets. Extrait : « Beta 5.20 marche dans la forêt avec un gun et une lame acérée / Les blancs sont la cause de tous ses problèmes, les blancs sont les déchets de l'humanité / 400 ans d'esclavage il faut qu'ça s'paye et l'addition est plutôt salée […] Toute façon, comme une gamine de 12 ans / On retrouvera ton corps de p'tit blanc / Derrière les Bosquets ».0035_34L'an 2000 est sorte de moment charnière dans la vie de Geoffroy. Car dans Gagny, c'est l'arrivée du RER E, nouvelle ligne qui remplace enfin les vieilles Michelines métallisées dans lesquelles on pouvait « ouvrir la porte pendant le trajet et s'asseoir au bord du wagon en marche ». C'est aussi la sortie du Mauvais Oeil de Lunatic qui lui fout une claque sombre. Enfin, c'est le passage à la vie professionnelle. Sans diplôme supérieur, Geoff est envoyé au chantier par son père peintre en bâtiment. Pas pour lui. Puis il passera quelques mois à vider les camions de Playstation de l'usine à coté, avant d'être embauché dans un sex-shop de la rue Saint-Denis à Paris : « Pour mes collègues, mater du cul à longueur de journée et avoir droit à un striptease par mois, c'était le job de rêve. Moi, ça m'a rendu détraqué ». Son expérience la plus traumatisante vient pourtant d'un autre petit boulot a priori plus sain : cantonnier. Enrôlé pour passer le balai dans le centre-ville de Gagny, le jeune homme a l'occasion de revoir de vieilles connaissances : « Je croisais souvent mes anciens profs. Ils étaient tout le temps du genre : 'Tu vois Geoffroy, on t'avait bien dit que tu finirais comme ça !' L'enfer... » 2000, c'est aussi l'année où il se met au tag. Pendant cinq ans, il arpente les rails et rues de l'axe Gagny-Bondy, parfois plusieurs nuits d'affilée, et appose, entre autres, le sigle SUD pour « Schizophrenian Urban Destroyer » (le « Destructeur Urbain Schizophrénique ») en référence à une chanson de Sonic Youth. De manière générale, il dégrade, et c'est ça qu'il aime, surtout que sa cité commence à se demander qui est derrière tout ce bazar. Car à en croire l'intéressé, c'est lui qui a importé le tag à Gagny. Il raconte, sourire en coin : « Ça n'existait pas trop avant, alors la rumeur a commencé à circuler dans le quartier selon laquelle le taggueur viendrait d'ici. C'est longtemps resté un mystère, ça me faisait marrer. Et puis le petit frère d'un pote m'a grillé. 'Oh putain Geoff c'est toi ?' qu'il a dit. Du coup toute la cité a su, ils étaient presque honteux en mode 'putain c'est Geoffroy le rockeur avec les cheveux longs qui fait les tags !' »

 

0013_13Au détour d'un « Fuck la police » tagué sur un des murs de sa cité Jean Moulin, Geoff tombe sur « Sergent », un cinquantenaire schizophrénique qui passe ses journées à se balader dans le quartier. Le genre de gars qui connaît donc tout le monde dans son périmètre. « Tu deviens vieux hein ? » lance-t-il à Geoff, comme s'il ne l'avait pas vu depuis des lustres. « Je ne reviens pas très souvent ici » confirmera à regret l'intéressé, alors que sa mère habite toujours dans le même appartement. « En fait, ça me fout le cafard quand je rentre ici, surtout la nuit. Il n'y a pas un chat dans les rues et même trentenaire, si tu tombes sur un schmitt, t'es sûr à 100% de te faire contrôler. Ici, ils marchent au rendement, alors ils t'arrêtent tout le temps juste pour trouver un bout de shit. C'est vraiment pète-couilles ». À écouter Geoff, le commissariat de Gagny est conforme à la caricature que l'on se fait de la mauvaise police de banlieue, entre guerre menée contre sa population pour un rien, communication inexistante et fêtes municipales arrosées qui provoquent les gardes à vues abusives pour faire semblant d'avoir travaillé dans la soirée. Le mot « schmitt », pas le plus respectueux envers les policiers, aura d'ailleurs été l'un des mots les plus énoncés de la journée. Tout comme « ennui » et ses pendants : « galère », « se faire chier », « rien à faire ». Source de jeu et d'exploration quand on est gamin, l'ennui prend une tournure bien plus vicieuse passé la vingtaine, surtout quand on enchaîne périodes de chômage et de petits boulots. Geoff était lui plus proche de la trentaine quand il a finalement eu l'occasion de lâcher les amarres : « Je me suis souvent dit, mais putain, quand est-ce que je vais réussir à me barrer d'ici ? » Une décennie plus tard, le deuxième album de Jessica93 est élu album de l'année par le magasine underground New Noise, et la Maroquinerie de Paris affiche complet pour la « release-party » de son nouveau disque, le tout en chantant en anglais. Pas encore la « consécration », mais c'est mieux que la cité Jean Moulin. La capitale a donc finalement adopté le gamin qui jouait au Zorba devant douze personnes avec ses disques aux voitures cramées, mais le quartier n'a jamais vraiment quitté Geoffrey Laporte. Au cours d'une tournée de Jessica93, deux CD seulement tournaient dans la bagnole : un de Dinosaur Jr, un autre de Booba.