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Grâce à Transfigure, le son de l'Europe actuelle vient de Newcastle

Grâce à Transfigure, le son de l'Europe actuelle vient de Newcastle

L'Europe a beau péricliter au fil des années, les trois anglais de Transfigure s’évertuent à bâtir sur ses miettes une musique froide et synthétique qu'ils ont baptisé « Euro-Wave ». Une manière de rendre hommage à un héritage musical continental qui s'éloigne chaque jour un peu plus de leur province du Nord-Est de l'Angleterre.

L'Europe est née en 1974, loin des traités de Rome, Maastricht ou Lisbonne. Cette année-là, le groupe allemand Kraftwerk fait son entrée dans les charts de tous les grands pays du continent avec la sortie de son quatrième album Autobahn. Si le disque fait forte impression, c'est pour son esthétique entièrement électronique et ses instruments synthétiques encore jamais vu. Mais surtout, la musique de Kraftwerk y est intégralement tournée vers une thématique qui n'a en apparence rien de poétique : l'autoroute. « Un album comme Autobahn était autant déterminé par le concept original de l'autoroute qu'inspiré sur le vif par le son des pneus sur l'asphalte, celui de l'autoradio, ou le mouvement perpétuel des roues », résumera en 2002 Ralf Hütter, souvent considéré comme le chef d'orchestre du groupe. L'autoroute, donc. Et la voiture filant d'un pays à l'autre sur ces artères bétonnées qui traversent tout le continent. Par la suite, Kraftwerk allait aussi parler de train ou de vélo. Une obsession pour les transports qui traduit surtout une identité trans-européenne bâtie non pas sur les territoires mais sur les déplacements, les flux, la circulation d'un lieu à l'autre. Plus simplement, ce qui compte n'est pas d'où l'on vient, ni où l'on va, mais par où l'on passe. Ce sentiment de n'exister que par le mouvement, des générations entières d'héritiers de Kraftwerk le perpétuent depuis des années.

 

Parmi eux, les anglais de Transfigure ont pris place dans la voiture de tête. Car même s'ils semblent avoir tout juste dépassé la vingtaine, ils ont déjà traversé le continent dans toutes les directions pour faire connaître leur musique, le temps de cinq tournées. Emmitouflé dans une doudoune argentée comme une couverture de survie, le chanteur et touche-à-tout Lewis Norvid revient sur ces voyages. « Pour nous l'Europe est quelque chose d'évident. Et pour notre public aussi. Quand on joue par exemple en Allemagne, puis le lendemain aux Pays-Bas, on voit souvent les mêmes personnes dans la salle. Les gens se déplacent d'un pays à l'autre, en voiture, pour venir aux concerts. En Europe, il y a cette culture du mouvement chez les gens qui aiment ce genre de musique. » Le genre de musique en question, les trois membres de Transfigure ont décidé de l'appeler de l'Euro-Wave. Un terme assez bien résumé par leur impeccable dernier single « Breathe » : des mélodies synth pop, des rythmiques inspirées de la house et un romantisme tourmenté entre New Order et Depeche Mode. « Mais on ne va pas se mentir, cette appellation d'Euro-Wave, c'était aussi une manière de dire aux pro-Brexit d'aller se faire foutre », reprend Lewis Norvid. Car en 2018, l'Angleterre n'est plus tellement l'Europe. Et au fil de la discussion, on remarque d'ailleurs que les membres de Transfigure évoquent systématiquement leur pays d'origine en opposition à l'Union Européenne.

Aux chiottes les guitares

Le 24 juin 2016, le jour des résultats du référendum sur le Brexit, ils étaient tous les trois suspendus à leur téléviseur et n'arrivaient pas vraiment à y croire. « Ce jour-là, j'ai pleuré. Je n'ai pas dormi de la nuit », avoue Lewis Norvid. Fini l'Europe pour le trio Euro-Wave. La chanteuse Grace Blamire souligne le gouffre générationnel qui s'est creusé ce jour-là : « Nous sommes la génération d'Internet, nous sommes connectés à tout le monde et nous voulons être partout à la fois. Le Brexit n'a aucun sens pour nous. Tout ça, c'est à cause des vieux qui veulent rester dans leur coin. » En l’occurrence à Newcastle, petite ville de la région du Nord-Est anglais d'où sont originaires les musiciens de Transfigure. Pour le reste de l'Angleterre, Newcastle est avant tout synonyme de la célèbre émission de télé-réalité Geordie Shore et de Maxïmo Park, l'un des derniers groupes locaux à avoir atteint une renommée internationale il y a déjà plus de 15 ans. Pourtant, même si elle ne compte que 300 000 habitants, la ville possède bon nombre de salles de concert. Mais visiblement, Transfigure n'est pas vraiment prévu dans leurs grilles de programmation. « À Newcastle, personne ne comprend vraiment notre musique. On s'imagine que les anglais adorent les groupes comme New Order ou Depeche Mode, mais ce sont surtout des groupes qui ont du succès dans les pays d'Europe. Ici, les gens n'écoutent pas vraiment ça », explique Lewis. La chanteuse Grace rebondit aussitôt : « Chez nous, si tu n'as pas de guitare ou de batterie, tu n'existes même pas. En nous voyant arriver avec nos machines, les programmateurs des salles de concerts de Newcastle nous demandent si on n'a pas oublié un truc chez nous. »

 

Malgré tout, les europhiles de Transfigure ont su créer dans leur ville une petite scène d'outsiders beaucoup plus intéressés par d'obscurs labels électroniques russes ou allemands que par les soirées au pub sur fond de guitares saturées. Petit à petit, perdu dans le Nord-Est anglais, on a donc vu apparaître des groupes passionnants comme New Horror (« une version baggy de Joy Division »), Luxury (« entre du post punk dark et du hardcore »), Burning Pyre (« de l'ambient mélangée à de la techno hyper sombre, personne ne comprend ça à Newcastle ! ») et toute l'écurie du label Soft Verse qui accueille justement Transfigure. Et même si tous ces gens habitent parfois à seulement quelques rues les uns des autres, beaucoup se sont d'abord rencontrés sur le web, en constatant via le système d'amis en commun de leurs groupes préférés qu'ils n'étaient finalement pas les seuls de Newcastle à n'avoir rien à faire de Maxïmo Park. Reste maintenant à espérer pour eux que leur pays ne ferme pas totalement ses portes au reste du monde. Car l'organisation de tournées en Europe serait alors un véritable casse-tête. Mais à vrai dire, Lewis n'y croit pas : « Franchement, si c'était le cas, il y aurait à Calais une file indienne de camions tellement longue qu'elle traverserait tout le continent. » Et si c'était ça, finalement, le Trans-Europe Express ?