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Qui est X Japan, groupe au succès démentiel et à l'histoire tragique ?

Qui est X Japan, groupe au succès démentiel et à l'histoire tragique ?

Au Japon, X Japan a l'envergure des Rolling Stones, de Kiss ou de U2. Mais dans le reste du monde, même s'il remplit régulièrement les plus grandes salles de concert, ce groupe culte n'a pas encore gagné la ferveur du très grand public. Peut-être à cause d'une histoire tourmentée et tragique sur laquelle revient le documentaire We Are X, actuellement en salles.

Quiconque descend un jour la rue de la Paix à Paris ne peut pas manquer l'hôtel Park Hyatt. Entre les magasins Rolex et Breitling, ce luxueux palace situé à deux pas de la place Vendôme donne directement sur la rue via une immense porte d'entrée toujours gardée par des portiers en costumes impeccables. C'est dans l'une des suites de ce célèbre hôtel cinq étoiles que le rendez-vous a été fixé avec le rockeur japonais Yoshiki. Et pour se faire une idée de qui est celui qui reçoit dans un tel faste, il suffit de tendre l'oreille aux discussions des fans et des blogueurs qui attendent patiemment dans le hall. « Il paraît qu'il fait des journées de 24 heures sans dormir », raconte l'un d'eux. « Je ne comprends pas comment il fait. À mon avis, il veut mourir sur scène », rebondit l'autre. À les écouter, on tient là un surhomme pour qui l'art est suffisamment puissant pour qu'on puisse accepter d'y laisser sa peau. Et lorsque s'ouvre enfin la porte de sa suite, on ne peut que constater qu'au milieu des statues antiques, d'un bar de spiritieux millésimés et des sublimes hôtesses d'accueil en blousons de cuir, c'est en effet un homme à l'allure fragile, minerve au cou et lunettes de soleil sur le nez, qui vous tend modestement une main que l'on ose à peine serrer à cause de l'attelle enserrant son poignet. À 53 ans, Yoshiki semble avoir la santé branlante de quelqu'un qui a déjà vécu plusieurs vies. Pour beaucoup, ce musicien taiseux au look androgyne est une légende. À propos de son groupe X Japan, le leader de Kiss Gene Simmons a un jour eu ces mots simples mais révélateurs : « Si ces mecs étaient nés aux États-Unis, ils auraient pu être le plus gros groupe du monde. » Un peu gêné, Yoshiki s'excuse presque quand on lui parle de cette remarque : « Ce que Gene Simmons a dit est le plus beau compliment qu'on nous ait fait. Mais X Japan n'a jamais vraiment cherché à avoir du succès partout dans le monde. » C'est pourtant un fait, sur la scène du hard rock et du métal international, X Japan est un colosse, avec plus de 30 millions de disques vendus un peu partout et des concerts sold-out dans toutes les plus grosses salles du monde (dont le Tokyo Dome, 55 000 places, rempli 18 fois). Il n'empêche que bizarrement, s'il est révéré par une immense fanbase au dévouement incomparable, le groupe dont Yoshiki est à la fois le batteur et le compositeur principal reste inconnu du grand public occidental. L'américain Stephen Kijak – qui vient de réaliser le documentaire biographique We Are X actuellement en salles – reconnaît même qu'il n'avait jamais entendu parler de la bande à Yoshiki avant de s'atteler au projet : « C'est mon producteur qui m'a demandé si je voulais faire un film sur X Japan. Je ne savais pas du tout qui était ce groupe. J'ai eu un énorme choc en découvrant qu'il s'agissait d'un groupe aussi monumental, aussi influent et aussi important, dont je n'avais pourtant absolument pas connaissance. »

L'histoire de X Japan commence en 1982. À l'époque, Yoshiki (batterie) et Toshi (chant) sont avant tout deux lycéens obsédés par Kiss qui se décident à monter leur propre groupe avec un line-up variable. Très vite, ils sortent leurs premiers titres en indé et se font repérer par les majors. En 1989, leur second album sort chez CBS Sony et le groupe entre aussitôt dans les charts, imposant un style de rock dur et rapide qu'on appelle alors le Visual Kei, pour sa tendance aux costumes scéniques glam et grandiloquents. Stephen Kijak recontextualise tout ça : « X Japan a causé un véritable tremblement de terre, pas seulement dans la musique japonaise, mais aussi dans toute la culture japonaise. Ils étaient l'avant-garde d'un nouveau look, d'un nouveau son et d'une manière d'être totalement nouvelle. Ils sont de la stature des Stones ou de U2, mais avec quelque chose de très japonais dans leur public puisque leurs fans ont une dévotion quasi religieuse pour le groupe. Je n'avais jamais vu ça auparavant. » Et il est vrai que pendant les années 80 et 90, on voit apparaître dans un Japon connu pour son rigorisme moral des légions de jeunes rockeurs aux cheveux dressés sur la tête et aux looks extravagants souvent inspirés par le cosplay. « Au Japon, c'est parfois difficile d'être considéré comme un outsider. Mais en même temps, j'aimais le fait d'être différent et de ne rentrer dans aucune case », se souvient Yoshiki. Mais peu à peu, après avoir enchaîné les succès pendant des années, le groupe finit par s'éparpiller. Un à un, ses membres se lancent dans des carrières solo qui éloignent les sorties d'albums. En parallèle, le groupe abandonne le speed metal pour se rapprocher du rock progressif en raison de la santé fragile de Yoshiki qui s’effondre plusieurs fois sur scène après des performances de batterie trop physiques. Surtout, le chanteur Toshi se retrouve enrôlé par l'intermédiaire de sa femme dans une des nombreuses sectes que compte le Japon. Son gourou, connu sous le nom de Masaya, lui fait subir un véritable lavage de cerveau qui pousse finalement le chanteur à quitter le groupe. « C'est toujours un sujet hyper sensible », précise Stephen Kijak qui ne l'aborde que très brièvement dans son documentaire. X Japan vole en éclats dans la foulée. Le 31 décembre 1997, après un concert d'adieu au Tokyo Dome, le groupe le plus populaire du Japon décide de raccrocher les guitares.

Si le sujet est toujours « hyper sensible », c'est notamment parce que X-Japan n'est pas un groupe comme les autres. Après sa dissolution, c'est un phénomène sans précédent qui a agité le Japon. Tout commence le 2 mai 1998 lorsque le guitariste Hide est retrouvé mort, pendu à une serviette. Même si les fans refusent de croire à un suicide, la presse évoque un musicien qui aurait eu du mal à s'adapter à la vie d'après X Japan. 80 000 personnes se présentent aux funérailles et dans la foulée, un vague de suicides touchent des fans qui veulent partager jusqu'à la mort ce qu'endure leur groupe préféré. « Il faut comprendre que les membres d'X Japan se voient comme les égaux de leurs fans. C'est comme s'ils avaient donné naissance à toute une génération, qu'ils l'avaient encouragée et nourrie. Ils ont aidé les gens à s'affirmer, à oser s'habiller différemment ou à se comporter autrement. Ils ont fait tomber les murs d'une société très rigide et conservatrice. La mort de Hide a donc vraiment été dévastatrice pour les fans », explique Stephan Kijak. De son côté, Yoshiki (dont le père s'était suicidé au même âge) perd toute confiance en lui et sombre dans une phase de dépression dont il ne sortira que grâce à l'Empereur du Japon en personne : « Il m'a proposé de lui écrire un morceau. J'étais pétrifié de peur mais j'ai tout de même fini par composer un concerto. Ça a été pour moi un moment charnière. À cette époque, j'ai eu l'occasion de parler de mes doutes à David Bowie qui m'a dit : 'Il n'y a pas de vie en dehors de la scène.' C'est ce qui m'a poussé à reprendre les concerts. » Puis en 2007, c'est l'ancien chanteur Toshi qui se décide à prendre ses distances avec sa secte et à renouer le contact avec Yoshiki. Le groupe se reformera quelques années plus tard pour une immense tournée qui culminera en 2014 lors d'une date anthologique au Madison Square Garden, que le film We Are X suit en détails. On y voit la salle entière hurlant à en perdre la voix, Yoshiki frappant ses fûts de batterie à en perdre la santé, et des fans dévoués à leurs idoles au point d'en perdre la raison. Plus rien ne peut détruire ce petit groupe de rock japonais né sous X il y a 35 ans.