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Trisomie 21 ne sait toujours pas ce que veut dire "compromis artistique"

Trisomie 21 ne sait toujours pas ce que veut dire "compromis artistique"

Trente-cinq ans après sa naissance, Trisomie 21 n'a pas l'intention de se laisser jeter dans la fosse commune des anciennes gloires du post-punk : d'ailleurs, le groupe de Denain (Nord) ne veut toujours pas faire ce qu'on attend de lui, en atteste sa relation hautement complexe avec l'exercice live, qu'il aime autant qu'il déteste. Auteurs en 2017 d'Elegance Never Dies, un nouvel album studio beaucoup plus rock et moins synthétique que leurs succès sortis dans un monde encore séparé en deux blocs, les frères Lomprez sont peut-être les derniers artistes de leur génération à s'amuser autant lorsqu'il s'agit de prendre les fans à contrepied. Sortir un album sans basse dans les années 1980 ? Fait. Ecrire le premier tube chiptune gothique ? Fait. Avoir un gros succès au Brésil – mais s'en rendre compte plusieurs années après ? Fait. Faire jouer un violoniste sans-abri complètement perché en première partie de ses concerts ? Fait aussi... Le statut de héros cultes de la coldwave dont jouissent Hervé et Philippe Lomprez est la rançon de cette originalité, mais s'il ne fallait garder qu'une chose de T21, ce serait cette sensibilité à fleur de peau, cette grâce en toute chose exprimée par deux gamins d'un bassin minier sinistré du nord de la France qui ont refusé le monde qu'on leur a proposé. Interview avec un groupe qui, s'il n'est pas le plus doué de tous, est sans nul doute l'un des plus passionnants.

Vous êtes originaires de Denain, près de Valenciennes, et au tout début de votre carrière votre œuvre a été inspirée par le contexte social ravagé du Nord de la France. En 2017, vous sortez un nouvel album, Elegance Never Dies. Qu'est-ce qui vous inspire aujourd'hui ?

Philippe Lomprez : Ce qui nous inspire, c'est qu'il n'y a pas grand-chose qui change et ce monde dans lequel on vit est toujours chaotique. Je le remarque encore moi-même quand sur scène je chante un texte que j'ai écrit en 1986 et où je parle déjà des migrants. Les gens veulent briser le mystère et on les en empêche, qu'il s'agisse du passé colonial, du pouvoir de l'argent, etc. Heureusement, on est en 2017 et tout a changé, pourrait-on se dire... Et en fait non, rien n'a changé ! Voilà ce que veut dire ce « ... Never Dies » : que le monde n'en finit pas d'agoniser.

Vous êtes pessimiste, donc ?

Philippe Lomprez : Je ne suis pas pessimiste... disons plutôt « optimiste contrarié » (rires). Il y a des gens qui n'acceptent pas les compromis, qui essayent de bâtir autre chose, même si c'est underground pour le moment...

Revenons en arrière. En 1983 le label Stechak sortait votre premier EP, Le Repos des enfants heureux, devenu un objet culte aujourd'hui. Mais à l'époque, quelle réception a-t-il eu ?

Philippe Lomprez : Au départ on ne cherchait même pas à être produit, on n'avait envoyé de cassette à personne. On a fini par envoyer une seule cassette, le gars nous appelle et nous annonce qu'il réserve un studio direct. C'était le mec de Stechak et grâce à lui on a enregistré Le Repos des enfants heureux à la vitesse de l'éclair. Très vite, les gens adhèrent et achètent le vinyle, ce qui fait qu'on intéresse des labels un peu plus puissants qui prennent le disque en distribution et qui nous disent qu'ils aimeraient bien qu'on soit chez eux. Beaucoup d'éditions piratées s'échangeaient sous le manteau et on était un peu libertaires, donc on pouvait pas vraiment s'y opposer – bien que ce soit un peu chiant (rires). Puis on a eu la chance de faire un concert à Bruxelles au Plan K, une salle devenue mythique, la presse culturelle du Benelux s'est emballée et voilà, ça a démarré comme ça. Et après... [il fait un mouvement de la main sec et émet un court sifflement].

Sur ce disque il y a le titre « Breaking Down », qui a été un succès... mais surtout un succès au Brésil. Comment ça se fait ?

Philippe Lomprez : A l'époque il n'y avait ni portables ni réseaux sociaux et les gens nous écrivaient des lettres, à l'ancienne. Et alors un jour on reçoit du courrier du Brésil. Or la maison de disques s'en fout, nous on ne comprend pas, puis on oublie. Mais c'est en allant jouer au Brésil en 2005 qu'on nous a expliqué qu'il fallait à tout prix jouer « Breaking Down », que « sinon ça va être l'émeute ». On nous a aussi expliqué qu'au Brésil des tas de gens ne connaissent pas le nom de notre groupe mais connaissent « Breaking Down »..

Donc vous ne saviez pas où vous aviez du succès et où vous n'en aviez pas ?

Hervé Lomprez : Pour tout dire, on ne savait même pas où la maison de disques vendait les disques. Alors comment ça se fait que nos disques sont arrivés au Brésil ? Mystère... Mais inutile d'aller aussi loin : on ne savait pas qu'on vendait en Allemagne, aux Pays-Bas, au Canada... La première fois qu'on m'a envoyé un article sur T21 qui venait du Canada il y avait un numéro de téléphone et je l'ai appelé. Je suis tombé sur quelqu'un de très enthousiaste qui m'a tout de suite proposé de monter une tournée de six ou sept dates.

Philippe Lomprez : Quand on est arrivés à Montréal en 1986 à l'aéroport, il y avait beaucoup de gens, des caméras de télévision... On s'est dit qu'on avait sans doute voyagé avec des gens célèbres. Eh beh... en fait c'était pour nous (rires). Pour te donner une idée, le succès, c'est comme si tu allais au cinéma et que tout à coup « BANG ! » tu te retrouves dans le film...

Ce succès, il faut quand même bien dire que vous l'avez surtout eu à l'étranger. Pourquoi est-ce que ça a été si difficile en France pour Trisomie 21, malgré la réussite ailleurs ?

Hervé Lomprez : Parce que Trisomie 21 n'est pas un groupe français – même si nous sommes Français. On nous a toujours fait remarquer qu'il était difficile de faire la promo pour un groupe comme le nôtre, on nous disait : « Vous êtes Français, vous chantez en anglais, vous appartenez à une maison de disques belge... »

Philippe Lomprez : On était attirés par la Belgique et on a très vite été classés comme un groupe belge... Quelque part ça nous a arrangés : musicalement, c'est un pays bien plus ouvert sur l'international. Comme on voulait toucher le plus grand nombre de gens, c'était la méprise parfaite !

"Nous ne sommes pas un bon produit"

Votre esprit de contradiction vous a parfois joué des tours, et ce dès le choix du nom de votre groupe... A partir de 1989 et pendant près d'une dizaine d'années vous ne vous appeliez plus « Trisomie 21 », mais plus sobrement « T21 »...

Hervé Lomprez : Le choix de notre nom de groupe impliquait qu'on s'interdise une carrière commerciale, et on le savait. Mais à un moment donné nous avons considéré que le nom Trisomie 21 représentait le côté rock du groupe, tandis que T21 correspondait davantage à ce qui est plus audiovisuel, plus filmographique : T21 Plays the pictures, T21 Gohohako...

Philippe Lomprez : Il y a aussi que les gens nous appelaient déjà T21 à l'époque. C'est un diminutif...

Hervé Lomprez : ...et suivant que les fans disent « Trisomie 21 » ou « T21 », je peux t'assurer que ce n'est pas tout à fait la même clientèle.

Vous avez forcément déclenché la colère de certaines associations, non ?

Philippe Lomprez : On a en partie choisi ce nom parce qu'il désigne des gens dits « anormaux », qui au fond sont beaucoup plus humains que beaucoup de choses qui nous entourent : est-ce que le monde normal, ce sont les usines qui ferment et les gens qu'on envoie à la guerre ? Nous on ne trouvait pas ça très humain. On préférait « l'anormalité » de ces gens qui ont une sensibilité à fleur de peau – et nous on était comme ça aussi.

Aujourd'hui, après avoir longtemps travaillé chez PIAS dans une histoire qui s'est mal finie, vous êtes en auto-promo...

Hervé Lomprez : On ne veut plus travailler avec un label, une major... De toutes façons, on met tellement de temps pour sortir un album que ça ne risque pas de leur plaire si on leur explique que le prochain sort dans sept ans...

Philippe Lomprez : Je comprends aussi les labels : on n'est pas le groupe le plus facile à vendre, on n'est pas adaptés au marché... Si on pense dans une logique économique pure, nous ne sommes pas un bon produit.

Passons à l'aspect scénique. Il y a quelques années, vous clamiez haut et fort que vous n'êtes « pas un groupe de live », et aujourd'hui ?

Hervé Lomprez : On ne l'est toujours pas !

Philippe Lomprez : On est un groupe de studio, ce qui nous intéresse c'est le processus de création. Après, est-ce qu'on est bons à ça ? On ne sait pas. On a mis presque sept ans pour composer le dernier album, mais c'est comme ça, on prend notre temps. Quoi qu'il en soit j'ai toujours pensé que chanter sur scène, ce n'était pas naturel.

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C'est pour ça que vous avez engagé un sans-abri pour assurer la première partie de vos lives à la fin des années 1980 ?

Hervé Lomprez : (Rires) On en avait marre d'entendre la même chose : « T21 en concert, c'est trop rigide ! » On a donc décidé de faire quelque de moins... rigide. Il y avait ce type, un clochard connu à Lille, qui jouait des airs de Piaf au violon dans la rue et dont on racontait qu'il avait claqué tout son fric à boire et à se taper des filles. On lui a demandé poliment de jouer quelques titres en première partie de notre concert. Au Rex, à Paris, la salle était comble et il avait une trouille comme ça... Pourtant il a joué 20, 25 minutes, en ne se rappelant plus vraiment ni des couplets ni des refrains, mais je me souviens que le public a chanté « La vie en rose » en chœur avec lui. Ah oui, il faut préciser qu'il ne restait plus qu'une corde sur son violon. C'était décadent à mourir mais aussi étonnant que ça puisse paraître, il avait un vrai succès ! Juste après sa performance, les gens l'applaudissaient et il se demandait pour qui le public criait... il a fallu qu'on lui explique : « C'est pour toi qu'ils crient, pour que tu y retournes ! »

Philippe Lomprez : On a fait cinq ou six dates avec lui, puis il a eu des problèmes de santé, on l'a fait hospitaliser et puis on a perdu contact. Quand tu habites dans la rue, tu n'es pas facile à suivre...

Hervé Lomprez : Ce choix de première partie rentre aussi dans notre démarche de remettre de l'humain et de questionner la norme. Allez-y, posez-vous la question : est-ce que c'est ça, la new wave ? (Rires) Public Image Ltd. ont bien déglingué « Le Lac des Cygnes », eux.

Philippe Lomprez : Évidemment, il ne faut pas que ça soit mal pris. On était pas là pour se moquer de lui, et il n'y a jamais eu de malaise ni d’ambiguïté...

Comment trouvez-vous le public aujourd'hui ? A-t-il changé au cours de votre carrière ?

Philippe Lomprez : Tout d'abord les concerts sont pleins avant même la sortie de l'album, et ça c'est extraordinaire ; à Strasbourg le public était de notre génération et le concert était rempli d'émotion. Et puis surprise : à Saint-Etienne, c'était un public de jeunes, entre 18 et 25 ans... Ce n'était pas la même ambiance ! Ils sont montés sur scène pour danser pendant « La Fête triste », on a vu des pieds en l'air qui dépassaient, des gens qui sautaient dans le public... Un très bel accueil, très différent de ce à quoi on est habitués, qui nous a permis de nous sentir plus à l'aise.

Faites attention, vous allez finir par aimer faire des concerts...

Philippe Lomprez : Ça nous inquiète ! Demain on va bien saboter le concert parisien histoire que toute la presse soit contre nous (rires)...

Aucun de vos disques ou presque n'a été réédité et aujourd'hui, il est difficile de les trouver quand on n'a pas eu la chance de naître plus tôt...

Philippe Lomprez : Justement, sache que des rééditions arrivent l'année prochaine : on va sortir un coffret nommé Originally dans lequel on trouvera nos premiers albums, du Repos des enfants heureux à Million Lights, en passant par Wait & Dance, Chapter IV dans sa version d'origine... Tout ça, on peut en faire ce qu'on veut. Le reste appartient aux maisons de disques avec lesquelles on a travaillé.

Et même si ce n'est pas du fait de votre volonté, ça vous intéresserait de ressortir le reste ?

Philippe Lomprez : A vrai dire, on n'aimerait pas qu'ils gagnent encore des sous sur notre dos. Ils n'ont rien fait pour nous, on ne veut rien faire pour eux.