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Transmusicales de Rennes 2017 : les moments phares

Transmusicales de Rennes 2017 : les moments phares

Il y a vraiment un air particulier, à Rennes, début décembre. Un air d'internationalisme, de curiosité, et de fête. Les Transmusicales de Rennes offraient une 39è édition dont nos équipes ont profité de bout en bout. Vraiment de bout en bout. Voilà quelques un des moments les plus mémorables de cette édition. Et pas que. 

"Johnny est mort !" "Johnny qui ?" 

Quelques heures avant l'ouverture des 39e Transmusicales de Rennes, le coeur d'un pays tout entier se serre pour de la musique. Raison à cela ? Johnny Hallyday, que certains pensaient éternel, a été emporté par son cancer du poumon. Forcément, cela n'arrange pas les attachées de presse du festival. Plusieurs journalistes accrédités pour couvrir les Trans' vont en effet remettre à plus tard leur venue dans la capitale d'Ille et Vilaine histoire de produire un maximum de nécros censées alimenter les larmes de celles et ceux qui se sont réveillés avec l'impression d'avoir « quelque chose en eux de Tennessee ». Au Liberté pourtant - l'immense salle rennaise où le festival à établi son QG diurne - ni t-shirt tête de loup, ni Harley Davidson garées en double file. Mieux, lors du discours d'ouverture Jean-Louis Brossard, programmateur historique des Transmusicales depuis la création du festival en 1979 va même lancer sa 39e édition par un hommage à… Marc-Antoine Moreau. Terrassé par une crise de paludisme, ce dernier avait été, entre autre, l’ambassadeur et le producteur bienveillant d’artistes tels Amadou & Mariam ou Songhoy Blues, l'un comme l'autre programmés au début de leur carrière à Rennes. Est-ce à dire que le réputé inventeur de la boite à coucou a moins sa place dans les cœurs du peuple Transmusicalien qu’un des « unsung heroes » de la sono mondiale ? Il y a de ça. Ne pas y voir pourtant le moindre snobisme. Juste la confirmation qu'au pays libre, curieux et indépendant des Transmusicales, les hiérarchies n'existent pas. Surtout pas quand il s'agit de "toute la musique qu'on aime".

Bubu à l'Ubu et le prophète Janka Nabay 

Presque impossible de ne pas remarquer cette longue silhouette filiforme aux imposantes dreadlocks et au bonnet rasta qui déambule parfois dans les salles du Liberté. Un des nombreux punks à chien accroché aux pavés de la place Sainte Anne dès que les Transmusicales s'annoncent ? Pas vraiment. Derrière cette dégaine folle de prophète nourri aux six feuilles, le Sierra-Léonais Janka Nabay, en charge d'ouvrir les Transmusicales le mercredi soir dans la salle de l'Ubu. Pas rien. S'il semblait visiblement apprécier de pouvoir se promener en toute discrétion, c'est surtout parce que chez lui, en Sierra-Léone, Janka Nabay est une véritable star. Plus connu sous le surnom de Bubu King, il a été celui qui a popularisé la Bubu music, style musical aux rythmes démentiels joué dans les campagnes du pays depuis la nuit des temps. Mais la célébrité ne lui a pas toujours réussi et lors des dix longues années de guerre civile ayant secoué son pays, sa musique a souvent été utilisée contre son gré pour enrôler de force les civils ou pour servir la propagande d'un côté comme de l'autre. Mais Janka Nabay a su pardonner. Nul doute d'ailleurs que si vous l'aviez arrêté pour discuter avec lui dans le hall du liberté, son premier mot aurait été un bienveillant : « Peace, man ! » Et pourquoi pas.

L'Ubu et XXX

L'un des plaisirs des Trans, c'est de pouvoir former ces couples improbables « style musical + pays d'origine ». Une belle édition 2017 dans le genre, avec du « rock psychédélique turco-hollandais », de la « techno colombienne », du « gospel anglais » ou encore de l'« electronica syrienne ». Sans oublier XXX et son « hip-hop sud coréen », dans un discret concert donné à la salle l'Ubu le jeudi soir. Difficile de déchiffrer le discours de FRNK et Kim Ximya, mais la prod' tour à tour trap, rave, les détours mélodiques un peu fous de certains morceaux (notamment sur l'immense « Flight Attendant ») et ces projections de clips style BD sur le mur se suffisaient à eux-mêmes. Et montrent que parfois, pas besoin de parler la même langue pour avoir envie de se donner de l'amour. Voilà l'un des autres grands plaisirs des Trans.

Communion générationnelle avec Columbine sur « Pierre, feuille, papier, ciseaux »

Mais pourquoi est-ce qu'elle déprime autant, cette génération née autour du bug de l'an 2000 ? Les mois s'écoulent et Columbine prend racine, après deux albums et des clips vus par millions sur YouTube pour des hits-capsules des névroses d'une cohorte d'adolescents que l'ont dit souvent bons qu'à snapper. Si cette génération est obsédée par son image ; quelle image ? Celle de Foda et Lujipeka, pantacourt et pyjama, sur le hall 8 des Transmusicales de leur ville de Rennes, à tomber « Pierre, feuille, papier, ciseaux » devant plusieurs milliers d'ados en mode overdrive ? Parfois, dans la vie, tout fait sens, et le morceau a pris une dimension supplémentaire en ce jeudi soir pour marquer la communion entre une ville, son festival-phare, son duo le plus prometteur et sa jeunesse en jachère. Comme ils disent : « L'enfant de Columbine / est au pied des montagnes ». Ce gamin de Columbine a toujours connu l'extrême-droite aux portes du pouvoir, la bombe à retardement du réchauffement climatique, le chômage de masse et Alain Finkielkraut en phare de la pensée. Alors ? Doit-il se réjouir d'avoir Foda et Luji pour lui tendre un miroir ? Oui, mille fois oui. Ça se regarde peut-être le nombril, mais toujours sous filtre « Willow ». Et quand ça lèvera les yeux, Dieu sait ce que ces gens seront capables d'accomplir.

Les percussions colombiennes au secours de la scène electro 

« Ce que tu peux attendre de notre concert ? Qu'on fasse exploser tout ton esprit d'abord avec le rythme de nos percus, puis tout le reste ensuite avec nos boucles electro... » Jeudi 7 décembre. Les Transmusicales ont à peine commencé. Celui qui parle avachi sur un canapé de la salle du Liberté s'appelle Julian Salazar. Il y a quelques années encore, ce guitariste de formation visitait déjà les Transmusicales de Rennes, en provenance directe de Bogota, Colombie, avec son ancienne formation Bomba Estero. Aujourd'hui, Salazar a formé le duo Mitù au sein duquel il invente des boucles electro. A ses côtés, Franklin Tejedor. Moins hâbleur en interview, mais plus à son aise sur scène, l'homme est considéré comme un des meilleurs percussionnistes Palenque d'Amérique du Sud. Si la sono mondiale a si bien su dicter sa loi entre les murs de la Greenroom cette année, c'est donc en grande partie grâce aux deux meilleurs représentants d'une nouvelle vague dance venue de Colombie. Personne ne l'avait vu venir, il va falloir compter sur elle. Mitù d'un côté, Ghetto Kumbe de l'autre. Une salle, deux ambiances. Aux premiers les lumières bleutées et les flashes dance évoquant parfois une plongée sans retour possible dans d'étranges forêts tropicales. Aux seconds, le port obligatoire de masques fluorescents de lions et une montée toute en percussions les plus obsédantes de ce festival. Même si l'année de la Colombie, c'était en 2017, selon toute vraisemblance Mitù et Ghetto Kumbe ne devraient pas en rester là.

Le "Rennes is burning" de Kiddy Smile 

Jeudi soir, à l'intérieur du hall 8 du parc expo il y a une gigantesque bouche aux lèvres rouges. En voyant débarquer sur scène une foule de musiciens, danseuses et choristes, les spectateurs ont d'abord cru assister à un concert surprise de Georges Clinton et son célèbre bazar organisé de Parliament/Funkadelic. Les costumes à froufrous étaient là, les paillettes aussi et le groove sidéral qui emplissait le hall avait de quoi catapulter le public dans l'espace comme lors d'un show de la légende funk aux cheveux roses et jaunes. C'était pourtant bien le jeune Kiddy Smile, nouvel espoir de la house et héros du mouvement ballroom français qui s'agite sur scène avec un charisme phénoménal. Et si le public français tenait enfin sa star LGBT ? Le garçon est capable d'imprimer la rétine populaire comme le 120 BPM de Robin Campillo l'a fait au cinéma. À ses côtés, ses danseuses enchaînent les figures de voguing dans une ambiance qui ne cesse de monter au fil des morceaux. Ce soir-là, en repensant au titre du célèbre documentaire de 1991 sur la ball culture, le public des Transmusicales semblait scander d'une seule voix : « Rennes is burning ».

De Tshegue à Sama en passant par Rezz : This is a... woman's world 

Pour l'épiphanie electro de cette année il y a eu la Canadienne Rezz, lunettes rondes qui clignotent et mixant dos à un écran géant. Dessus, un dessin animé à sa gloire synthétique. Pour revoir l'équilibre géopolitique à plusieurs centaines de BPM, il y a eu ces sets de techno raide et sombre en provenance des pays de l'Est (la Roumaine Borusiade et la polonaise Zamilska). Pour la promesse d'avoir vu à ses débuts l'une des futures sensations 2018, il y a eu Faty Sy Savanet - sorte de Tina Turner titi parisienne à casquette qui vocalise en langue lingala de son Congo d'origine. En tout cas c'est sans doute grâce à sa chanteuse que Tshegue s'est imposé comme la plus belle machine à punk funk de cette édition (voir notre portrait ici). Les 39e Transmusicales resteront-elles comme le grand cru féminin voire féministe de l'histoire du festival ? Possible. Surtout si l'on ajoute à ces noms celui de la Palestinienne Sama, capable de livrer en pleine Greenroom un des meilleurs sets de pure techno old-school entendu cette année. L'avenir appartient à toutes ces filles.

La science des rave selon Confidence Man

Quelques mois déjà que les autorités de la hype claironnent ce message : Confidence Man, natifs de Bribane, Australie, seraient la plus belle machine à danser en festival de l'époque. Plusieurs mois que ce groupe a réussi ce que personne depuis les Brésiliens de CSS n'avait éffleuré. Le quelque chose ? Redonner à la dance music ce qui commençait à lui faire  défaut : du sexy, de l'acide, du fun. Un air de suspicion plane autour d'eux pourtant. Qui sont ces deux gravures de mode au chant ? Pourquoi ces blases comme sortis d'une BD à 50 cents (Janet Planet pour elle, Sugar Bones pour lui) ? Et ces deux musiciens en burqa ou moustiquaire qui s'affairent en fond de court ? Leurs morceaux ont-ils le moindre potentiel pour durer ? Puis ils n'ont rien inventé, hein ? Il suffit pourtant de se retrouver dans la foule compacte et extatique de l'un de leurs concerts (par exemple, samedi 9 décembre aux Transmusicales, à 1h30 et dans l'immense hall 9, soit le meilleur créneau de tout le festival – un hasard?) pour se souvenir qu'en vérité, tout ce dont la France a besoin, c'est d'une bonne grosse rave de nature. Celle qu'offrira Confidence Man est de nature à tout balayer en rigolant : le flip du terrorisme, les attaques contre le féminisme, la peur du vide existentiel, etc. De quoi retrouver la confiance, man ?

Messe pour le temps présent et 24 Hour Party People 

« La fête est ce moment privilégié, toujours attendu avec impatience, qui se trouve moins à l'intérieur du temps social qu'à ses marges. (…) Aussi est-elle propice à la mise en relation de ce qu'il faut ordinairement séparer : les classes sociales, les sexes, les âges, voire les vivants et les morts, l'humain et le divin, le social et la nature. » (Définition de Fête, sur Wikipedia). Présupposé basique et partageable par tous : depuis que les Transmusicales de Rennes se sont relocalisées dès 2004 à l'intérieur du Parc Expo, ce festival ressemble chaque année un peu plus à une immense rave party. Une immense rave où toutes les musiques sont les bienvenues du moment qu'elles affichent un minimum de singularité et de groove. De 21h jusqu'à parfois 7h30 du matin, le public (42 000 cette année sur les trois nuits au Parc Expo : record) font des allers-retours dans des hangars hauts de plafond comme autant d'immenses caissons hermétiques à son et lumières. Pour des raisons diverses et variées, tout le monde semble réinventer, en vrac, les utopies alternatives des grand rendez-vous contre-culturels des 70s, mais aussi l'hédonisme des clubs mythiques comme l'Hacienda à Manchester ou le Berghain à Berlin. A chaque fois, au milieu de cette foule de tous âges, tous sexes et toutes catégories sociales, se trouve souvent le Maître de Cérémonie de cette fête géante que reste le programmateur Jean-Louis Brossard. Comme tout un chacun ce dernier danse, clope au bec. Jusqu'à pas d'heures. Pour promouvoir cette ambiance love, il faut des ambassadeurs solides. Cette année les meilleurs s'appelaient Sabrina & Samantha (duo electro acid parisien qui augmente ses boucles de striures de saxophone), House Gospel Choir (chorale gospel qui vise l'allégresse générale à coup de reprises de tubes house), Flamingods (groupe à tendance psyché du Barhein transformant ses boucles d'instruments exotiques en magma planant). Point d'orgue de cette montée permanente dans des Hall saturés de lumières artificielles ou sous une pluie battante : le concert du samedi autour de 4h30 du matin délivré par les new yorkais Moon Hooch. Il y a encore quelques années, ces trois musiciens jouaient dans le métro. Aujourd'hui, à force de croiser le fer de leurs saxophones et de leur batterie, ils font léviter un son impressionnant. A la fin de ce set peu recommandé aux oreilles fragiles on jure d'avoir vu des visages extatiques. Les visages de celles et ceux que les anciens des premiers rassemblements techno appelaient : les 24h party people.

Daniel Wakeford et les bienveillants 

Il y a quelque chose d'immensément touchant dans tout ce que fait Daniel Wakeford. Face aux Trans un homme à la longue tignasse bouclée qui jamais ne se soucie de ce qui est cool, et se prend tour à tour pour Freddy Mercury, sautille sur place, droit comme un piquet, entame un refrain de son plus beau baryton, le tout sur des morceaux indie-rock somme toute plutôt classiques. Pourtant la présence à l'affiche des Trans' de ce chanteur basé à Brighton et repéré dans le cadre de The Undatables (émission de télé réalité fort populaire en Angleterre, où des célibataires pas forcément faciles à caser vont rencontrer l'amour) a longtemps pris des airs de gros pari. Raison : Daniel donc est grand, gauche, parfois affecté comme un vieil excentrique d'Albion et aussi... atteint de troubles autistiques. Il n'en fallait pas plus pour que certains craignent qu'une fois monté sur scène avec son groupe The Daniel Wakeford Experience l'homme se bloque puis glisse, contraint et forcé, dans la catégorie "bête curieuse" de cette édition du festival. Sauf que pas du tout. Même si sa voix déraille parfois, Daniel va recevoir des encouragements venus des premiers rangs. Entre deux morceaux, certains  hurlent "Oh come on' Danny", tandis que d'autres applaudissent à tout rompre. Il y aura même des "You're great, Danny !" lancées sans ironie aucune par des jeunes femmes. A ce moment, un sourire timide mais réel s'est formé sur le visage cadenassé à double tour de Daniel Wakeford. Comme quoi les belles histoires à la "Billy Elliot" peuvent aussi arriver aux Transmusicales.