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Altin Gün et les délices à la Turque 

Altin Gün et les délices à la Turque 

Un peu plus d'un an que le groupe néerlando-turc Altin Gün fait baigner des chansons folkloriques turques dans une sauce psychédélique qui rappelle les jours glorieux de l'“Anadolu Rock”. Pour autant, le groupe réfute presque la filliation avec ce courant musical des années 60, devenu courant politique et social la décennie suivante. Pour quelles raisons ? Une partie de la réponse se trouve peut-être en rembobinant l’histoire.

Il tombe une pluie assourdissante sur Amsterdam, mais Jasper Verhulst a l’antidote à toute averse hollandaise qui se respecte. Dès l’entrée de son appartement l’homme tend un mug écaillé rempli à ras-bord de thé au jasmin brûlant. Un sourire bonhomme sur le visage et une voix placide : « Tu ferais mieux de le laisser reposer dix minutes. » Derrière lui, un mille-feuille de disques, écrasé entre les deux parois d'une armoire qui vient chatouiller le plafond. Ce n’est pas une collection de disques. Parmi la myriade de galettes, quelques unes ont une saveur toute particulière. Celle des voyages initiatiques sans doute. C’était en décembre 2015. A cette époque le jeune néerlandais tenait la basse pour le compte du Syd Barrett hollandais, Jacco Gardner. Après un concert de son groupe, l’homme était donc parti glaner quelques vinyles dans la poussière des disquaires d'Istanbul. Résultat : Jasper est revenu au pays les bras chargés de pochettes colorées sur lesquelles on peut lire des noms comme Erkin Koray, Selda ou Baris Manço. Voilà comment l’appel de l'Anadolu Rock (ou “Rock anatolien”) a traversé les frontières et les époques.

Question : Jasper savait-il qu’un an plus tard il allait transformer cette séance de digging presque improvisée en un groupe, un vrai ? En 2016, Altin Gün – « les jours d'or » ou « les jours heureux » en turc – voit le jour. Dans un premier temps Jasper invite ses collègues de backing band de Jacco Gardner, Ben Rider et Nic Mauskovic. Puis il recrute Gino Groeneveld, du groupe d’obédience afro beat sauce néerlandaise Jungle by Night. L’idée ? Faire groover les Pays-Bas modernes sur une musique de plus d'un demi-siècle. Encore faut-il pouvoir chanter en turc. « Je me suis dit que ça serait plus simple de poster une annonce sur Facebook pour trouver des musiciens. En une journée, on avait trouvé Erdinç et Merve, nos deux chanteurs », sourit Verhulst. Merve est Turque, installée aux Pays-Bas depuis peu. Erdinç a grandi à Arnhem et reconnait ne se sentir ni vraiment Turc ni totalement Néerlandais. « En fait, je suis entre les deux. Ici, tu as de la musique néerlandaise, de la musique turque, mais tu n'as pas les deux », raconte celui qui a perfectionné son art du saz, ce luth traditionnel anatolien, dans des groupes pour mariages turcs aux Pays-Bas. Quelques mois plus tôt, un projet similaire à celui d’Altin Gün s'est formé à Hambourg : l'Intercommunal Orchestra, devenu depuis Grup Şimşek. La formation « outernational » regroupe des musiciens venus d'Italie, de France et de Grande-Bretagne, autour de la chanteuse germano-turque de 23 ans, Derya Yildirim. « Il y avait un projet, qui existe toujours, du nom de New Hamburg. Son but était de mettre des gens en relation pour construire un monde meilleur dans le quartier ouvrier où j'ai grandi. Une île sur l'Elbe, où il y a seulement des Turcs, des Africains, des Albanais... Pas d’Allemands, quoi! », rigole la jeune chanteuse. « C'est un quartier enclavé, où il n'y a pas grand chose à faire et un programmateur musical, Sebastian Reier, est venu de Munich redynamiser tout ça. » Altin Gün et Grup Şimşek ont été signés sur le même label, Bongo Joe Records, basé à Genève. « Les deux groupes ont des sons distincts, et je dirais même complémentaires. Ils ont réussi a inscrire une tradition musicale dans le XXIe siècle. Cela me fait penser à tous les musiciens, à tous les groupes qui tentent de rendre hommage subjectivement à un style de musique traditionne, analyse aujourd'hui Cyril Yétérain, fondateur du label. Ils sont clairement les descendants directs de l'Anadolu Rock. »

Le multi-partisme, la laïcité, les Shadows et... le service militaire.

Mais pourquoi donc ce mélange de chansons traditionnelles turques revisitées à la sauce psyché qu’on nomme Anadolu Rock sert à nouveau de modèle de vie pop à des gens de moins de trente ans ?  Peut-être parce que la Turquie est un pont entre deux continents, une charnière entre deux civilisations. Pour dater le début de l’histoire il faut remonter au début des années 60. « La chanson de Tülay German, Burçak Tarlası, sortie en 1964, est tenue en haute estime comme l’un des premiers exemples aboutis de proto-Anadolu Pop », souffle Gokhan Aya, qui se décrit comme un « amateur de musique, chercheur et acheteur de disques rares ». En homme aussi humble qu'occupé, Gokhan a publié plusieurs biographies de chanteurs d'Anadolu Rock (Erkin Koray, Cem Karaca), mais aussi réédité plusieurs albums du moustachu Baris Manço.

Au rang des personnages emblématiques de l'Anadolu Rock figurent des groupes fondés à la fin des années 60, comme Moğollar et Silüetler, le chanteur Fikret Kizilok et plus tard, la chanteuse Selda Bağcan. Aya continue l'exégèse : « Il faut replacer tous ces groupes et toutes ces chansons dans un contexte  de modernisation de la Turquie, soutenue par les puissances occidentales. Autrement dit : un pays sérieusement enfermé dans sa propre culture, avec un mentalité très défensive après avoir obtenu son indépendance (la création de la Turquie a été prononcée en 1920, ndlr) et se remettant difficilement de la Seconde guerre mondiale. Ce pays va finir par s'ouvrir au monde extérieur avec l'arrivée des années 60, mais aussi et surtout avec une jeune génération qui a faim de changement, comme ce fut le cas également en Occident. » En l'espace d'une décennie, la Turquie découvre le multi-partisme, goûte à la laïcité, redynamise son économie avec le Plan Marshall, écoute pour la première fois les Shadows et les Beatles. Murat Ses, musicien qui a introduit les claviers électroniques et les synthétiseurs dans la musique turque, a commencé adolescent en reprenant des standards de rock britannique avant de fonder Silüetler et Moğollar. Avec un tel CV, pas étonnant que celui que l'on surnomme « le père de l'Anadolu Pop » défende la thèse d'Aya : « J'ai grandi dans l'environnement multiculturel d'Istanbul, un cadre incroyable qui a modelé ma créativité. Dans mon quartier, il y avait des familles grecques, arméniennes, juives, kurdes et bien évidemment, turques. Istanbul, en héritage d'un vieil empire, possédait cette texture ethnique unique et s'imposait comme la plaque tournante culturelle, intellectuelle et artistique d'une nouvelle république en voie de modernisation et d'occidentalisation. » De surcroit, les futurs fondateurs de l'Anadolu Rock sont des fils de bonne famille, promis à des études brillantes. L'accès à la culture occidentale leur est aisé, notamment via l'écoute sur grandes ondes de Radio Luxembourg. Mais si la partition moderne est maîtrisée par cette jeunesse stambouliote née à la fin de la guerre et adulant le rock, reste encore à parfaire l'éducation à la musique traditionnelle, habituellement réservée aux mariages et autres fêtes de villages. Encore une fois, Gokhan Aya y va de sa théorie : « A part ce qu'ils écoutaient à la radio, ces groupes ou chanteurs n'avaient jamais été exposés à la chanson folklorique turque, pas plus qu'ils n’ont été confrontés aux gens qui peuplaient les villages composant la majorité du pays à l'époque. Comme le service militaire était obligatoire, on envoyait les jeunes soldats loin de leur base. En général, un gamin d'Istanbul finissait dans un coin paumé d'Anatolie orientale, où les gens ne savaient même pas parler turc. Beaucoup de légendes de l'Anadolu Rock – dont Erkin Koray et Cem Karaca – ont ouvertement admis que leur changement d'approche, dans la vie comme dans leur musique, provenait de leur service militaire. Avant cette expérience, il était hors de question de toucher à la musique turque, seul le rock avait droit de cité. »

“Si tu veux trouver Baris Manço, il suffit de suivre la foule”

Le « son » Anadolu Rock étant définitivement trouvé, le quotidien national Hürriyet crée de toutes pièces une scène où l'écouter : l'Altin Mikrofon, le « micro d'or », radiocrochet dont le but est de développer la pop locale en faisant la tournée des patelins. Entre 1965 et 1968, quatre éditions de ce concours, vont permettre de découvrir  Silüetler, Cem Karaca et Moğollar en plus de démocratiser l'Anadolu Rock. Maintenant qu’ils ont leur rond de serviette dans les hit parade, les groupes entament des tournées. En Turquie comme en Europe. Certains remportent des trophées à l'étranger. Parmi les récompenses, il y a le Grand Prix du Disque de l'Académie Charles Cros en 1971 pour l'album signé Moğollar, Danses et Rythmes de la Turquie d'hier à aujourd'hui. Dans les rues d'Istanbul, une blague dit que « si tu veux trouver Baris Manço, il suffit de suivre la foule ». Erkin Koray goûte lui aussi avec délectation à la célébrité. Mais son son style ne plaît pas à tout le monde : à plusieurs reprises, le chanteur reçoit des coups de couteaux en public. Raison invoquée ? Koray porterait le cheveu trop long. Antoine et ses élucubrations peuvent aller se rhabiller. Il en faut plus pour que Koray prenne peur. En 1974, l’homme va signer le tout premier album de l'histoire de l'Anadolu RockElektronik Turkuler. « Sa première tentative de LP devait être enregistrée avec son groupe favori, Yeraltı Dörtlüsü (The Underground Quartet) en 1971. Finalement ça ne s'est pas fait. Il avait imaginé un album brillant, et c'est ce qu'il nous a donné. Peut-être que c'est arrivé tard, mais c'est une démonstration d'équilibre entre différentes phases de rock, d'excellents jexu de guitares et de musique turque. Encore aujourd’hui, c'est presque impossible d'atteindre ce niveau », assure Aya. Mais Elektronik Turkuler est un chant du cygne. D'une part parce que l'industrialisation de la musique uniformise le marché, y compris celui de la Turquie. D'autre part parce que la politique vient se mêler à un genre qui n'y faisait jusqu'alors guère attention. « Durant la deuxième moitié des 70s, la Turquie a souffert d'une agitation socio-politique. De nombreux artistes se politisaient de plus en plus. Plus rien ne pouvait être réalisé dans un sens absolu de l'artistique », soupire Murat Ses, qui quittera son pays natal pour aller s'installer en Autriche en 1979, où il réside encore aujourd'hui. Selda Bağcan et Cem Karaca resteront. La première finira à plusieurs reprises en prison pour ses prises de position politiques, jugées gauchistes, avant d'être interdite de présence à la telé et la radio dans les années 80. Le second sera jugé au tribunal pour avoir composé 1 Mayis, une marche communiste sortie en 1977. « Des pratiques très fréquentes, quasiment des tâches quotidiennes pour un état très anti-gauchiste », synthétise Gokhan Aya. Le pays est alors en proie  à une instabilité politique – onze gouvernements entre 1970 et 1980 – qui permet aux extrêmes,  à droite comme à gauche, de gagner du terrain avant de mener inéluctablement, le 12 septembre 1980, au troisième poup d'état que connait la Turquie en vingt ans, après ceux de 1960 et 1971. Le wind of change, la naïveté qui alimentait l'Anadolu Rock originel, est devenu une tempête politique et sociale.

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Rattacher quelque chose de positif à la Turquie

Peut-être est-ce la raison pour laquelle les membres d'Altin Gün ou de Grup Şimşek réfutent toute idée de conviction politique, au moment même où les actions de Recep Tayyip Erdoğan secouent les communautés turques néerlandaises et allemandes, deux des plus importantes d'Europe. D’ailleurs quand on leur rappelle les histoires d'attentat terroriste déjoué lors d'un de leur concert à Rotterdam en août dernier (en première partie des américains garage rock de Allah-Lahs, Ndr) Jasper rigole doucement : « On finissait nos balances. La police est arrivée pour nous dire qu'ils annulaient le concert pour cause de menace terroriste, mais ça n’avait rien à voir avec nous. En revanche, les Allah-Las sont partis à Bruxelles sous escorte policière. » Le leader du groupe néerlando-turc aime simplement « l'idée de rattacher quelque chose de positif à la Turquie parce qu'ici, on associe trop souvent – et à tort – la Turquie à quelque chose de négatif », tandis qu'Erdinç reconnait ne pas se sentir du tout « concerné par l'aspect politique ou social de chansons de l'Anadolu Rock. J'aime les chansons de Selda pour ce qu'elles représentent, pour leurs portées, mais notre musique n'a rien de politique. Le nom Altin Gün en turc, ça évoque aussi une fête où les femmes se réunissent, mangent bien, dansent beaucoup, etc. La chanson Goca Dünya, on l'a faite pour faire danser les gens.” Derya Yildirim, de son côté, reconnait que la situation est sans doute plus complexe. « Je n'avais jamais pensé à la dimension politique de ma musique, mais avec tout ce qui s'est passé avec Erdogan, plusieurs émissions de radio auxquelles j'ai participé m'ont posé la question : “Que pensez-vous de la situation en Turquie?” Comme si j'étais une voix qui comptait. Je pense que j'ai encore besoin de temps à ce sujet : je suis jeune, je n'ai jamais vraiment été impliquée en politique, je dois encore grandir. » Elle fait une pause, consciente du poids des mots, puis reprend : « Il s'agit d'une période assez étrange pour la Turquie. On peut s'apitoyer sur le sort du pays, se dire qu'on de la chance d'être ici, en Allemagne. Après, comme me l'a dit mon père : “Et si c'était nous, les libéraux, qui étions malchanceux dans cette histoire ? Les gens ont peut-être besoin de nous là-bas! » A dire vrai, Altin Gün se dégagerait presque de la filiation avec l'Anadolu Rock, comme le souffle Erdinc en guise de conclusion : « Dans nos chansons, on parle de séparation, d'amour, de la guerre. » Des choses qui existaient déjà il y a deux cents ans de cela.

Par Matthieu Rostac, à Amsterdam. Tous propos recueillis par MR.