Greenroom

Azealia Banks est-elle complètement grillée ? Pas si vite…

Depuis le 1er décembre, elle est en tête d’affiche dans tous les cinémas américains, avec le film musical Love Beat Rhymes réalisé par RZA. Pourtant, qui veut encore entendre parler d’Azealia Banks ? En froid avec l’industrie qui l’avait porté aux nues en 2011, auteure d’un deuxième album dont la sortie ne cesse d’être repoussée, la jeune rappeuse d’Harlem est une spécialiste du sabotage. A moins que 2018 ne soit pour elle l’année de la rédemption.

Le 9 novembre 2008, dans un appartement de Harlem entre Amsterdam Street et Broadway, se déroule une scène plutôt commune à cette époque où l’Amérique écoute Sex On Fire de Kings of Leon et American Boy d’Estelle : une jeune fille de 17 ans crée une page MySpace. Elle écrit : « Quoi d’neuf… personne ne prendra ça au sérieux tant que je ne posterai pas un ou deux trucs… voilà ce que j’ai pour l’instant : salut tout le monde ! Je m’appelle Azealia Banks ». Elle poste les morceaux « Gimme a Chance » et « Seventeen ». Quelques mois plus tard, alors qu’elle est toujours mineure, l’américaine est invitée à Londres pour rencontrer Richard Russell, de XL Recordings : elle signe un contrat et enregistre deux premiers morceaux. Mais c’est avec « 212 », livré deux ans plus tard sur YouTube, que la new-yorkaise explose. Et comment pouvait-il en être autrement avec une chanson qui commence par « hey, I can be the answer » ? Tout était pourtant dans le sourire ironique de la jeune rappeuse aux longues couettes et pull Mickey Mouse : consciente de son talent, sûre de son charisme, Azealia Banks regardait déjà la caméra avec ce sourire en coin qui ne présage rien de bon. Sereine et nonchalante elle répète « I guess that cunt gettin’ eaten ». Sauf que voilà, beaucoup pensent que cette insolence lui coûtera (peut-être) sa carrière par la suite. Aujourd’hui le nom Azealia Banks est beaucoup plus associé à toutes sortes de querelles sur Twitter , de caprices en tout genre et de vidéos enfumées délivrées sur Snapchat qu’à cette écriture virtuose et drôle, mélange de beat électro, de synthés et de rap parfaitement emballé.  Que s’est-il alors passé ?

Deuxième explosion

Quartier de Harlem en 2009. Après avoir signé son premier contrat à Londres, Azealia Banks est persuadée qu’elle va devenir une star. Elle quitte le lycée et l’appartement qu’elle partage avec sa mère. Son père est mort d’un cancer quand elle avait deux ans, sa mère, vendeuse dans un magasin, devient un peu dingue et passe sa journée à crier sur ses filles. A New York, plus de nouvelles concrètes du label XL Recordings ou des morceaux qu’elle y a enregistré. Les managers vont et viennent, mais aucun ne fait l’affaire. L’un d’entre eux, Seth Zaplin, dira à SPIN en 2012 : « C’était comme avoir un génie de 17 ans comme patron ». Larguée par le label en 2011 faute d’avoir convaincu, Banks ne peut plus payer son loyer et se retrouve, avec son chat Lucifer, à la rue. Elle monte dans un train pour Montréal où l’attend le canapé d’un énième manager, Michael DeFreitas. C’est là qu’à l’été 2011 elle filme avec Lazy Jay, Lunice et Jacques Greene, le clip de « 212 ». Le morceau a été écrit quelques mois auparavant, dans un appartement trop cher de Dyckman Street au nord de Harlem, elle a bien essayé d’envoyer la chanson à XL mais n’obtient jamais de retour. Lorsqu’elle chante : « I heard you’re riding with the same tall, tall tale / Telling them you made some / Saying you’re grindin’, but you ain’t goin’ nowhere / Why you procrastinate, girl? / You got a lot, but you just waste all yourself / They’ll forget your name soon / And won’t nobody be to blame but yourself », c’est à elle même qu’elle s’adresse, le nom que tout le monde « va bientôt oublier » si elle n’arrête pas ses conneries, c’est celui de Banks. Et elle a raison. Son visa expiré, DeFreitas la ramène à l’arrêt de bus en lui glissant 900 dollars. A New York, elle vend des porte-clés dans un club de jazz, puis devient strip-teaseuse dans le Queens. Pendant ce temps, le clip de « 212 » est finalement édité et posté sur YouTube. Les vues se multiplient, Nick Grimshaw de la BBC en fait sa chanson de la semaine sur Radio 1, le Guardian, Pitchfork, The Village Voice, le NME placeront tous la chanson dans leurs tops des meilleurs morceaux de l’année. Le manège Banks est reparti pour un tour : Universal, Sony, Def Jam, Kanye West et Interscope lui tournent autour, bientôt elle est en route pour Paris pour rencontrer Paul Epworth, le producteur d’Adèle. Elle finira par signer avec Universal et s’offre une seconde chance.

Azealiamania

Comment Banks va-t-elle alors gâcher sa deuxième cartouche ? En donnant, beaucoup, son avis. En janvier 2012, elle critique Kreayshawn et Rita Ora, puis surnomme Iggy Azalea « Igloo Australia ». Ce qui peut être encore drôle l’est moins lorsqu’Azealia s’intéresse à l’actualité : toujours sur Twitter, elle suggère que les victimes de Bill Cosby sont là pour l’argent, puis soutient Donald Trump avec passion. En l’espace de cinq ans, Banks a réussi à s’embrouiller avec une bonne partie de l’industrie : avec Rihanna pour des différends politiques, avec Nicki Minaj pour une tournée avortée, avec Lil’Kim après une collaboration tombée à l’eau, avec Pharell pour n’avoir pas assez promu leur collaboration « ATM Jam », avec Lady Gaga pour une histoire de titre de chanson volée, avec Cardi B pour l’avoir appelée « la Minaj du pauvre », avec A$AP Rocky pour… une histoire de rouge à lèvres. Résultat, plus personne ne veut travailler avec Banks. Ceux qui ont croisé son chemin ne veulent même plus parler d’Azealia Banks : ils sont « occupés » ou préfèrent « s’abstenir ». Et si ça ne paraît pas si étonnant, cela étonne tout de même Rob Soucy. Ce réalisateur qui a travaillé sur trois de ses clips, ne se souvient que d’une jeune fille investie : « Elle a une vision du projet à 100%, elle sait comment sa chanson doit sonner et à quoi elle doit ressembler visuellement. Quand je vois que des artistes comme Lady Gaga ou Adèle n’ont pas réussi à bosser avec elle, je ne comprends pas. J’ai collaboré avec elle sur trois projets différents en un an, et c’était un plaisir à chaque fois. Quand les gens disent qu’elle est ‘difficile’, je me demande si ce n’est pas leurs égos à eux qui parlent ». Lâchée par Universal à l’été 2013 avant même la sortie éternellement repoussée de son premier album Broke with Expensive Taste (qui sortira finalement sur iTunes en novembre 2014 puis physiquement en mars 2015), Banks a encore un soutien en la personne de Kele Okereke, chanteur de Bloc Party, qui rédige une tribune sur Noisey en 2014 pour défendre la jeune femme : « Quand un pote m’a envoyé ‘212’ à l’automne 2011, j’ai su que c’était quelque chose, se souvient-il. On dirait que plus personne ne prend sa défense aujourd’hui, mais moi oui. Il y a toujours quelque chose que j’adore chez cette fille : les références Vogue, la dextérité de ses jeux de mots, et plus que tout, son attitude. Bien sûr, c’est rentre dedans, mais honnête. Sa musique est toujours unique. »

Banks aurait pu suivre les conseils d’Okereke et du monde entier, pourtant, elle dérape encore en 2016 : elle insulte Zayn Malik, ex-One Direction, en faisant référence à ses origines pakistanaises. L’année précédente, dans un avion entre New York et Los Angeles, elle se disputait avec un homme et lui hurlait des insultes à caractère homophobe. Alors qu’il lui a donné un rôle au cinéma quand déjà, plus personne ne croyait en elle, RZA finit aussi par rompre avec Banks. Les deux ne s’entendent pas sur le scénario d’une dispute lors d’une soirée chez Russell Crowe : l’acteur néo-zélandais assure avoir viré une Azealia ingérable et dangereuse pour ses invités, la jeune fille raconte avoir été humiliée et violemment jetée dehors. Ces incidents seront suivis d’excuses, qui semblent arriver trop tard pour la carrière de Banks. En 2012 déjà, elle confiait à Rolling Stone : « Yung Rapunxel (son alter ego, ndlr) c’est cette fille qui énerve les gens mais qui ne fait pas exprès. Elle est adorable en vrai ! Mais les gens sont choqués qu’elle soit si vraie, elle ne fait pas semblant. Elle vit dans sa tête, elle fait ce qu’elle veut ». L’excuse de la fille « vraie » est corroborée par Rob Soucy : « La première fois que je l’ai rencontrée, on était en boite, c’était son anniversaire, et elle m’a invité chez elle pour parler de clips qu’elle voulait faire. Son naturel m’a marqué. On a débarqué chez elle à Harlem, on a traîné avec elle et sa mère en faisant un barbecue ».

« Je ne sais pas ce qu’il se passe »

Qu’importe ce qu’il s’est passée avec RZA, Azealia Banks annonce tout de même fièrement la sortie du film Love Beat Rhymes pour le 1er décembre. A l’été 2017, elle donne une interview au magazine XXL, sous forme de mea culpa : « Je suis complètement rejetée, les gens ont peur d’être associés à moi à cause de toutes les controverses. Je ne suis pas triste, je suis déçue de moi. Je suis arrivée là toute seule, je n’avais pas d’amis dans le rap, personne pour me valider ou me soutenir, on m’a beaucoup mal comprise, ajoutant tout de même : Je suis aussi déçue que les hommes aient le droit de faire des erreurs, les gens disent ‘oh kanye west dit des trucs bizarres, c’est parce qu’il est fou’ ou ‘ok R. Kelly a violé une femme mais il fait de la bonne musique’, je n’ai jamais eu droit à ce genre d’empathie ». A la rentrée, elle s’excusera publiquement auprès de Nicki Minaj, puis de Lil’ Kim. « J’étais jeune », écrira-t-elle à Lil’ Kim. Faudrait-il y voir une opération de reconquête dans l’optique de la sortie de son prochain album ? Si Banks est partie discrètement en tournée aux États-Unis en octobre, on attend toujours la sortie de Fantasea II: The Second Wave, initialement prévue pour l’été, puis pour le 31 octobre, puis désormais « en 2018 ». Lorsque l’on écrit au producteur O/W/W/W/L/S à propos de sa participation à l’album, il répond, laconique : « Je vais être honnête, je ne sais pas ce qu’il se passe avec ce projet… »