JE RECHERCHE
Future star et pionnier LGBT Africain : entretien avec Nakhane

Future star et pionnier LGBT Africain : entretien avec Nakhane

Avant lui il y a eu Benjamin Clementine, Fishbach ou Stromae. Du 6 au 10 décembre, Nakhane sera l’artiste en résidence des Transmusicales de Rennes 2017. Ecrivain, acteur, soulman moderne, ce sud africain de 29 ans a vécu des centaines de vies. Le mieux ? Celui que les médias appellent parfois le pionnier LGBT africain sait en raconter chacune avec la force du vécu.

Tu as souvent raconté ton coming out dans tes chansons. Quels genres de remarques cela a provoqué en Afrique du Sud ?

L’autre jour j’ai vu ce tweet qui disait : « Jai acheté lalbum de Nakhane. Quelle musique de gay ! » Mais depuis quand la musique a une orientation sexuelle définie ? Certaines personnes ont toujours tendance à confondre l’identité de la musique avec celle de son créateur. Mes chansons ne sont ni hétéro, ni homo, mais bisexuelles. Et je ne suis pas le seul. Désormais des artistes comme Mikky Blanco, Fakka ou Lyfe donnent une nouvelle visibilité. Le mieux ? Il n’y a pas de compétition entre nous.

Quand ton premier album Brave Confusion est sorti en 2013, tu ne tappelais pas seulement Nakhane mais Nakhane Touré, en hommage à lartiste malien Ali Farka Touré. Comment est-il devenu si important pour toi ?

A l’époque je jouais dans un groupe punk, avec des potes de l’université de Witwatersrand où j’étudiais la littérature. Un jour, je glandais sur l’ordinateur et j’ai découvert par hasard son album Savane, le dernier. Je crois que ça a changé ma vie, je ne savais pas qu’une guitare pouvait sonner comme ça. Je ne savais que les doigts de quelqu’un pouvait jouer comme ça. Juste après, j’ai composé la chanson In The Dark Room et mon groupe a commencé à me charrier à coups de « on devrait tappeler Nakhane Touré ». Ali Farka Touré était une superstar, mais humble comme le fermier qu’il avait été. Pour moi, c’était même un Bouddha. Je l’aimais, et « Nakhané Touré » ça sonnait panafricain. Adopter ce nom, c’était comme un geste politique.

Cest pour cette raison que tu as décidé de garder ce nom dartiste ?

Je passais mon temps à dire à tout le monde « Ecoutez ça ! » et dès que je voyais un de ses disques, je l’achetais sans même réfléchir. Quand j’étais plus jeune, tout ce que je voulais c’était devenir Marvin Gaye. Puis j’ai découvert David Bowie, Kate Bush, et Fela Kuti puis tout un tas de musiciens africains qui sont devenus aussi importants que Prince pour moi. J’ai été élevé avec un cocktail, une salade de tous ces musiciens. Mais prendre le nom de Touré, c’est ce qui faisait sens.

Pourtant quelques années plus tard, tu ten es débarrassé

Je suis né sous le nom Nakhane Mavuso, et puis j’ai changé une première fois pour Nakhane Mahlakahlaka quand j’ai été adopté par ma tante et son mari. J’étais fier de ce sentiment d’appartenance. Quand je suis devenu Nakhane Touré, c’était toujours une envie d’appartenance, mais artistique pour le coup. Le nom de Bob Dylan est inspiré de Dylan Thomas. J’ai aimé cette tradition d’adopter le nom de tes héros, comme un fils qui en ferait son héritage. Sauf que maintenant je n’ai plus besoin de ça. Je n’appartiens plus à personne. D’une certaine manière, c’est comme si avant ça je vivais encore dans la maison de mes parents, et en lâchant ce nom, j’ai en quelque sorte pris mon propre appartement. Maintenant, je n’ai besoin de la permission de personne. Je peux coucher avec qui je veux, je peux manger ce que je veux et j’ai même le droit de me balader nu chez moi si ça me tente. Le sentiment de honte n’a plus sa place.

La honte, cest un sentiment qui a été très présent chez toi ?

Oui, car avant que je ne devienne qui je suis aujourd’hui j’étais déterminé par mon identité de chrétien pratiquant. Quand j’allais à l’église, on faisait souvent la même blague avec les autres jeunes : « Si ça fait du bien, arrête ! ». Tout plaisir en dehors des frontières du « bon chrétien » était nocif. Il n’y avait que des barrières, complètement absurdes et créées par des êtres humains qui plus est.

Donc tu as aussi quitté la religion ?

Deux de mes tantes et deux cousins sont des sangomas, c’est l’équivalent sud-africain des chamans. Avec eux, je suis retourné à une spiritualité pré-coloniale finalement. J’ai basé ma vie sur ces valeurs anciennes ces dernières années. Aussi parce qu’en 2013, ma vie s’est cassé la gueule on va dire, et je me suis retrouvé sans domicile pendant un temps. Les amis qui m’ont accueilli sur leur canapé n’étaient pas ceux de l’église. Ceux-là ne faisaient que répéter que ces potes de l’université avaient une mauvaise influence sur moi. Ils me sortaient : « Ah, tu changes. Cette université devient dangereuse pour toi ». Je me disais « Jesus Christ, quest-ce que vous racontez ? Quil faut rester ignorant ? ». C’est l’époque où je m’engageais politiquement, je rencontrais des écrivains noirs et conscients. J’en parlais même avec ma mère - toujours chrétienne pratiquante - à qui je demandais : « Donc, tous nos ancêtres ont dû aller en enfer avant les débuts de la colonisation et du christianisme en 1652 non ? » Elle ne pouvait pas répondre. En tant que personne noire et politiquement éveillée, le christianisme n’a pas de sens. C’était la religion utilisée pour nous oppresser.

Musicalement, ça te bloquait ?

Il y avait plein de sujets sur lesquels je ne pouvais pas écrire à l’époque. Parce que ça aurait été un « pêché ».  En 2010, Sufjan Stevens a sorti son album The Age of Adz. C’était mon héros parce qu’il était catholique et en plus certaines de ses paroles étaient légèrement homo-érotiques. Enfin, carrément homo-érotiques même. Mais dans une chanson en particulier il répète en boucle « Im not fucking around ». A cette époque, je me disais vraiment « non, tu ne peux pas dire ça ! ». Je me suis rendu compte plus tard à quel point c’était ridicule, c’est juste un putain de mot. Quitter l’Eglise, c’était comme ouvrir toutes les fenêtres, les portes, même les volets, et laisser entrer toute cette lumière. Je pouvais utiliser n’importe quel langage. Je pouvais être plus sensuel, plus honnête, et finalement écrire à propos de tout et n’importe quoi.

Tu écris maintenant régulièrement sur lhomosexualité, notamment dans tes titres les plus récents comme « Clairvoyant ».

A 19 ans, je me suis acheté une guitare et j’ai commencé à composer et écrire mes propres titres. Avant ça, je récitais le boulot des autres, avec un trombone, ou même à la batterie. Sauf qu’à cette époque, j’avais effectivement plein de choses à exprimer en tant que gamin queer. Mes amis draguaient des filles, et moi je voulais les draguer eux.

Et personne n’était encore au courant ?

Je ne suis pas très bon pour garder un secret. A 17 ans, je me disais déjà « mec, ça devient vraiment débile. Cest une grosse partie de ce que je suis. Fuck this shit ! » . J’ai organisé une soirée chez moi, mes parents et ma soeur n’étaient pas là. Je me suis fait percer la lèvre pour y mettre un anneau et juste après j’ai fait mon coming-out. Avec ma famille, je ne l’ai dit que deux ans plus tard, c’était un peu plus compliqué, en fin de compte.

Pourquoi ?

Je viens de la ville de Port Elizabeth sur la côte, et là-bas les drag queens et les transsexuels sont quelque chose de tout à fait normal. Mes parents organisaient des soirées avec tous ces cercles là. Toute la famille était dans une chorale avec beaucoup de drag queens et on partait en tournée avec eux. J’ai toujours pensé que mon homosexualité ne leur poserait aucun problème. Pour leur fils, c’était différent. Ma mère me menaçait : « Tu sais quoi ? Je vais le dire à toute la famille ! » Et je me marrais en répondant « Dieu merci, tu me fais une fleur, je nai même plus besoin daller dire ça tout seul ». Maintenant il n’y a plus aucun problème. A chaque fois que je dévoile un clip, elle blague : « Oh mon dieu, tu es tout nu dans cette vidéo. Quest-ce que ça sera dans la prochaine ? ». Quand elle a vu le film Les Initiés où j’ai un des rôles principaux, elle se moquait de moi à chaque scène de sexe.

Le film Les Initiés dans lequel tu joues va représenter lAfrique du Sud aux Oscars 2018. Pourtant il ne sort quen février là-bas et les réactions aux premiers extraits ont été violentes

J’ai reçu des menaces de mort c’est vrai. « Nakhane et les autres dans le film devraient être tués » par exemple. Evidemment que je m’attendais à la controverse, mais peut-être pas à ce point-là… Le film concerne la communauté Xhosa (communauté dont est issu Nelson Mandela), je la connais puisque j’en viens. Je connais aussi le rite d’initiation qui consiste à circoncire les adolescents pour les faire entrer dans l’âge adulte. J’ai suivi cette pratique, on le fait tous. Je continue de penser que cette histoire d’amour homosexuel dans la communauté Xhosa devait être racontée. Et j’ai aussi reçu énormément de soutien.

Aujourdhui les médias sud-africains te surnomment le « pionnier LGBT africain ». Tu penses quoi de ce symbole ?

A Western Cap University, quelqu’un a écrit une thèse intitulée « Nakhane, être gay en Afrique du Sud », c’est fou ! Pour te donner un exemple, quand j’ai découvert Rufus Wainwright, on savait qu’il était gay depuis le début. Il n’a jamais fait de coming-out comme Georges Michael par exemple. L’auteur James Baldwin pareil, et ils ont eu des carrières phénoménales. Ils m’ont fait sentir que je n’étais pas complètement seul dans ce putain de monde. Avec ma musique, je peux peut-être aider un jeune mec qui lutte et ne peut pas se permettre d’être visible en tant que gay. En Afrique du Sud, tu peux voir ma musique à la télé. Je suis noir, je viens d’une zone rurale, j’ai vécu dans un township. Peut-être que certains peuvent se voir en moi. Pas que je les représente tous mais un ou deux, c’est déjà parfait !

Donc tu as une vraie responsabilité finalement

Tout ça n’est pas un jeu, c’est très sérieux. Tu es appelé à être un artiste, c’est ce à quoi tu dédies ta vie entière. C’est aussi la manière dont les ancêtres peuvent s’adresser à une communauté. Etre un artiste, ce n’est pas un putain de hobby.

Nakhane, en concert à l'Aire Libre pendant les Rencontres Transmusicales de Rennes du 6 au 10 décembre 2017. 

Interview de Nakhane à retrouver sur la Tsugi Radio diffusée sur Greenroom pendant les 39e Rencontres Transmusicales de Rennes