JE RECHERCHE
Le londonien L.A. Salami a écrit la meilleure chanson anti-Daesh

Le londonien L.A. Salami a écrit la meilleure chanson anti-Daesh

Des réflexions sur Daesh, le terrorisme et son impact sur le mode de vie occidental, on en mange par pelletée à chaque attentat. En revanche, aucune bonne chanson sur le sujet n’était encore sortie. Pas étonnant, tant le sujet est bien évidemment sensible mais aussi sacrément casse-gueule. Le titre « Terrorism ! (The Isis Crisis) » est donc un petit miracle musical. Son auteur ? Un jeune londonien d’origine nigériane dont la vie a rendu l’impossible possible.

Avant même sa naissance, la vie de Lookman Adekunle Salami partait déjà sur de mauvaises bases. Son père, qu’il n’a jamais connu, détale en France, puis au Nigeria, d’où le couple Salami est originaire.medicineseasybuy.com Sa mère, employée chez un distributeur de lait de Battersea, se retrouve seule avec une petite fille et un nouveau né. Enfoncé dans un fauteuil rococo au vert très « salon de thé à l’ancienne », il raconte, d’une voix quasi-inaudible : « Ma mère était très triste et ne pouvait pas s’occuper de moi. Elle a eu beaucoup de problèmes, c’était la merde. » Ses premières années, Lookman les passe dans une famille d’accueil dans la bourgade balnéaire de Broadstairs, dans le Kent, au sud-est de l’Angleterre. Il a huit ans le jour où il apprend que sa mère va mieux, et déménage chez cette quasi-étrangère à Peckham, au sud de Londres, bien loin de la quiétude du bord de mer, qu’il retrouve quand même à chaque vacance scolaire. « C’était pas génial comme coin, lâche-t-il dans un petit rire jaune. Il y avait beaucoup d’agressions au couteau. C’est notamment arrivé près de chez moi, sur le parking de mon école où ma prof a été poignardée. » Sur les bancs de l’école, Lookman côtoie dealers, membres de gangs et voyous en tout genre. Quand il rentre chez lui, il consomme des heures de documentaires sur les violences dans son coin de la capitale anglaise. « Ça me faisait pleurer, se souvient-il, ému. Personne ne voulait endosser la responsabilité de ce qu’il se passait. Les membres de gangs se disaient négligés, mais mes amis et moi étions dans la même situation qu'eux. Un ami a vécu dans une seule chambre avec sa mère et sa sœur jusqu’à ses 15 ans. Il ne poignarde pas les gens pour autant, moi non plus. » Cet environnement fait germer chez Lookman un « sentiment de responsabilité vis-à-vis du monde » qu'il décide d'exprimer en chansons.

Le premier album de ce jeune homme concerné par l'état de la société sort en août 2016, et Salami le baptise Dancing With Bad Grammar. Il le décrit comme un disque de « post-blues. » Plus pour les sentiments qui découlent de ses morceaux que pour la musique elle même, qui oscille entre mélodies à la Dylan, anti-folk, spoken word et rares riffs faisant écho aux meilleures heures de Jack White. Dans les paroles, il décrit ce qu’il voit chaque jour, en traversant une mégalopole de plus de huit millions d’âmes. Il parle de manifestations, assure que chacun paie pour sa vie (« Gets You Wondering »), dépeint la survie d’un employé d'hôpital dans un Londres morose (« Day to Day, (For 6 Days a Week) »), évoque le décalage qu’il ressent vis-à-vis de la vague Jeremy Corbyn, arrivée trop tard, car la jeunesse britannique crève déjà de faim (« The City Nowadays »). Son prochain LP, qui sortira en avril, raille lui les branchés de Brick Lane, parle d'une génération perdue et d’une Angleterre qui va mal. « Mais j’écris aussi sur des échecs amoureux, nuance-t-il. Je n’écris pas de protest songs. Ce n’est politique que parce que tout est politique. J’aime juste évoquer ce qui m’affecte, que ce soit à un niveau personnel ou sociétal. »

Changer le monde ?

Ainsi, son approche d’une balade sur une fille envolée comme « & Bird » n’est pas bien différente de celle employée pour son hymne folk et punk intitulé « Terrorism ! (The Isis Crisis) ». Écrit une semaine après les attentats de Westminster, le titre est venu instinctivement, sur un vieux bureau en bois encombré de sa chambre de Stoke Newington, les yeux dérivant parfois sur le chêne du trottoir d’en face. À l’origine, Salami cherche à composer une sorte d’essai politique, « à la Sleaford Mods. » Sur la version finale, seul le refrain punk, qui évoque plutôt Jay Reatard, porte la marque de l’idée de base. Pourquoi ? Parce que Lookman voulait toucher un maximum de gens. « Je voulais une chanson de moins de quatre minutes, explique-t-il. Le but c’est d’expliquer pourquoi tout ça est en train d’arriver. C’était plus fort en simplifiant à l’extrême. Tu n’as pas à connaître Kadhafi ou quoi que ce soit aux relations internationales pour comprendre ce que je dis dans ce morceau. » Si le compositeur semble étonné à l’idée que sa chanson puisse aider les gens à aller mieux, le titre a quelque chose de cathartique. L’un des vers explique, comme à un enfant, qu’un « livre ancien a inspiré [un terroriste] son envie de mourir. » Salami commente : « Je fais exprès de ne pas dire que c’est le Coran. Ça peut être n’importe quel vieux bouquin. Ça peut être un compte de fées. »

L'initiative surprend d'autant plus que rares sont les jeunes musiciens à évoquer frontalement cette crise globale. Ensuite, le refrain cherche à imiter le sentiment de panique généralisé causé par Daesh, tandis que le chanteur entrecoupe son récit tous les sept ou huit vers par le battage médiatique qui beugle « THE ISIS CRISIS ». L’imiter en hurlant ces trois mots revêt un potentiel assez libérateur pour tout jeune Occidental. Il explique sa vision : « Disons que tu bombardes le Moyen-Orient et détruis la maison de quelqu’un qui n’a rien demandé. Seul un gamin survit. L’idéologie de Daesh se répand dans la zone et dit que le monde occidental, c’est le Mal. Comment veux-tu que ce gamin ne soit pas d’accord ? Comment lui expliques-tu la destruction de sa maison ? Il grandit et tu crées davantage de terroristes. » Les derniers vers sont plus optimistes et Salami espère pouvoir trouver la solution pour « éteindre » la crise du terrorisme. En définitive, le véritable but de ce titre n’est autre que mettre fin au terrorisme en changeant les attitudes. Et pourquoi pas, après tout ? Seul un problème de taille persiste : la BBC refuse de diffuser la chanson, qui n’est peut-être pas une protest song pour son auteur, mais l’est apparemment pour les autres.