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Gramatik veut faire tomber l’industrie du disque avec une nouvelle arme tech

Un des précurseurs de la breakbeat option trip-hop dans les années 2000, l’artiste électronique slovène Gramatik s’apprête à devenir pionnier dans un autre domaine. Début novembre, il a proposé à ses fans de devenir « actionnaires » de ses productions. Avec pour but de changer le visage de l’industrie musicale.

Denis Jašarević n’a jamais aimé la finance. Né en 1984 à Portorož, petit village sur la côté Adriatique en ex-République socialiste de Slovénie, l’artiste connu sous le nom de Gramatik n’a pas forcément été élevé dans l’amour du capitalisme. « J’ai toujours méprisé les banques, lâche-t-il avec un air de dégoût, caché sous sa casquette et ses lunettes rondes. En fait, j’ai toujours détesté tout ce qui avait un lien avec la finance. » La technologie, en revanche, l’intéresse depuis toujours. Ce qui le pousse en 2013 à partager un appartement trois-pièces à Brooklyn avec des musiciens, mais également des programmeurs informatiques. C’est l’un d’eux qui lui parle un beau jour d’une monnaie digitale : le bitcoin. Intrigué, Denis fait ses recherches et découvre le sérieux de cette technologie, lancée en 2008. « Je trouvais ça fou que quelqu’un ait créé ça et qu’il soit toujours en vie ! » s’exclame-t-il. Le premier intérêt du bitcoin, pour ses supporters : la disparition des intermédiaires bancaires (étatiques et privés) dans le processus monétaire. Hasheur, blogueur français spécialisé « NetBusiness », explique : « Si je t’envoie 1000 euros, c’est ma banque qui les enlève de mon compte. Ensuite, ta banque les reçoit, vérifie que tu as bien un compte et que tu peux bien les recevoir. En gros, ce sont nos banques qui font la transaction, elles assurent les liquidités. » Dans l’exemple de Hasheur, la banque sert ainsi de « tiers de confiance ». Le bitcoin est construit sur une nouvelle technologie baptisée blockchain, ou « chaîne de blocs », qui permettra à l’avenir de se passer de ces tiers de confiance, en assurant les transactions grâce à la puissance de calcul des ordinateurs d’un réseau donné. « Des milliers d’ordinateurs dans le monde vérifient la transaction à la place de la banque, poursuit Hasheur. Quand je t’envoie un bitcoin ou un GRMTK – c’est la blockchain qui vérifie la transaction. »

Si elle fait ses preuves sur le long terme, la blockchain pourrait éliminer une partie des intermédiaires dans l’économie, ce qui séduit Gramatik, fatigué de la toute-puissance des grandes maisons de disque. Dans ses recherches, il découvre que l’inventeur du bitcoin opère sous le pseudo Satoshi Nakamoto. Et que personne ne sait s’il s’agit d’une femme, d’un homme ou de plusieurs personnes. Cette figure mystérieuse donne naissance à un titre, qui sort trois ans plus tard sur le neuvième album de Gramatik, Epigram. Fan de Gramatik depuis ses débuts, Zach LeBeau est intrigué par le titre du morceau. Depuis 2013, cet ancien scénariste travaille au lancement de sa compagnie, SingularDTV, qui cherche à appliquer le principe de la blockchain à l’industrie du spectacle. Son but : décentraliser cette industrie pour donner plus de pouvoir aux artistes. Comment ? En mettant en vente la propriété intellectuelle et les futures royalties d’un artiste à ses fans. Ainsi, le public finance un artiste et peut en tirer des bénéfices.

« The revolution will be tokenized »

SingularDTV a vu le jour en 2014 mais agitait son esprit depuis longtemps. « Ça remonte à 1997, raconte-t-il, à travers une épaisse barbe rousse. David Bowie avait lancé les ‘Bowie bonds’, ses propres obligations. C’est la première fois qu’un artiste mettait en vente ses futures royalties à Wall Street. Le public pouvait acheter un morceau de sa musique. » Si Bowie lève 55 millions de dollars dans l’opération, elle présente un inconvénient de taille pour LeBeau. « Le problème, c’est que c’était Wall Street, crache-t-il avec un sourire en coin. J’étais un immense fan de Bowie, mais j’étais surtout un gamin. Je ne savais pas comment faire pour appeler un courtier et acheter des Bowie Bonds. Mais j’y pensais souvent, ça m’inspirait. Quand j’ai découvert la blockchain, je me suis dit qu’on pouvait enfin faire ce que Bowie avait fait mais en le donnant aux gens, pas à ces enculés de Wall Street. » Pour ce faire, Zach a besoin d’un client et d’une figure de proue. À force de s’intéresser à Gramatik, il tombe un jour sur une interview dans laquelle le musicien parle de décentraliser l’industrie du spectacle. Il décide de le contacter. En avril 2017, les deux futurs associés se rencontrent dans un restaurant italien de Brooklyn. Le courant passe immédiatement et le mois suivant, l’opération est lancée. Vingt ans après, Zach fait avec Gramatik ce qu’il aurait aimé que Bowie puisse faire en 1997. Le jeudi 10 novembre 2017, 25 millions de GRMTK sont mis en vente. Pour 0,09 $, n’importe qui peut acquérir un token (ou « jeton digital ») baptisé GRMTK, dont la valeur représente .0000001% de la propriété intellectuelle, des droits, des revenus et des royalties de Gramatik distribués sur la blockchain.

Rendre l’industrie musicale obsolète

La révolution prônée par SingularDTV, puisque le service transforme le fan en actionnaire, vise aussi à mettre à bas la tyrannie d’une industrie musicale, avance Gramatik : « Les majors prennent un gros pourcentage sur tes recettes. Ils inventent plein de petites clauses qui aspirent ton argent au fil du temps, sans que tu comprennes trop pourquoi. Si tu n’es pas d’accord avec eux, ils peuvent ne pas te payer tes royalties et tu es baisé. Ils ont les avocats, un système en place qui fait que tu ne peux pas aller à leur encontre sans avoir au moins à moitié autant d’argent qu’eux. L’artiste sera toujours baisé par le label si le label le veut. » Ainsi, comme les banques pour le bitcoin, les GRMTK symbolisent l’émancipation de Gramatik du joug des maisons de disque. « Notre technologie nous débarrasse de ces intermédiaires, pour que l’artiste puisse contrôler ses propres droits, son flow de revenus et de royalties. » Le modèle inventé par Zach LeBeau dont Gramatik est le champion perturbe fortement l’ordre établi au sein des maisons de disques depuis des décennies. En décentralisant l’industrie du spectacle, SingularDTV menacerait pas mal d’emplois. Pour autant, ni Zach ni Gramatik ne souhaitent réellement rendre les maisons de disque obsolètes. LeBeau : « Ça poussera à l’innovation. Les seuls qu’on rendra obsolètes, ce seront les producteurs et les maisons de disques qui entubent leurs artistes. »Lorsqu’on l’interroge sur la portée de son produit, il ne mâche pas ses mots. « Pour nous, ce qui est en train de se passer est aussi important que le lancement d’Internet, pose LeBeau. C’est un changement de paradigme. D’ici cinq ou dix ans, le paradigme de la décentralisation de l’industrie du spectacle sera la norme. » Toujours en avance sur tout, Björk a annoncé qu’il serait possible d’acquérir des tokens d’une crypto-monnaie en achetant son nouvel album, Utopia. Plusieurs applications, comme dotBlockchain et Consensys Suite, permettent déjà de suivre le chemin de la décentralisation. L’artiste electro Imogen Heap a déjà sorti plusieurs projets sur une appli blockchain. Gramatik, de son côté, est persuadé de la victoire prochaine de son modèle. Sur les réseaux sociaux, il assure sans cesse : « la prochaine révolution sera tokénisée. » En 24 heures seulement, 25% des GRMTK mis à disposition ont été vendus et 2.5 millions de dollars ont été levé dans l’opération. Pas encore les 55 de Bowie en bourse, mais déjà un bon début.