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Bad Gyal : Catalogne, twerk et déclaration d'indépendance

Bad Gyal : Catalogne, twerk et déclaration d'indépendance

Alors que la Catalogne négocie son indépendance, hésite, recule, jusqu’à perdre la compréhension de la moitié de l’Europe et même de certains espagnols, la région catalane cache plus discrètement d’autres talents. Bad Gyal est une jeune rappeuse adepte du dancehall, de l’auto-tune et de la langue catalane. Depuis Barcelone, Alba Farelo raconte sa déclaration d’indépendance.

Sur le canapé d’un appartement de Poblenou, dans la ville de Barcelone où les casseroles retentissent désormais tous les soirs à 22h, Alba Farelo se pointe gentiment devant son ordinateur à l’heure convenue. Il est 16h un mardi, et Alba, 20 ans, se contente de tapoter sur son iPhone, avec de longs faux ongles roses surmontés de paillettes. Elle porte un enveloppant pull à capuche de la même couleur, floqué sur le devant d’un nom formé en brillant petits strass : Bad Gyal. Le nom qu’Alba s’est attribuée il y a seulement un an et demi et qui s’affiche désormais dans les pages de Pitchfork et El Pais. Depuis un an et demi, la vie de cette jeune espagnole a pas mal changé : son premier titre amateur a fait plus d’un million de vues sur Youtube, elle a quitté son village natal, la fac et son boulot pour Barcelone, a sorti un premier EP remarqué, a travaillé avec l’un des producteurs de PNL, rentre tout juste d’une tournée au Mexique, et participe peu à peu à l’émancipation d’un style musical des îles alors que sa ville adoptive est elle-même au beau milieu d’une émancipation confuse. Pourtant, Alba n’a pas l’air plus impressionnée que ça : elle a la nonchalance de celle qui n’a pas vraiment eu le temps d’y réfléchir, et l’assurance de celle qui s’en fout un peu.

L’année dernière, elle vivait encore chez ses parents à Vilassar de Mar, une petite commune de 20 000 habitants, au bord de la mer en Catalogne, à 25km de Barcelone. « C’était une vie calme, une ville calme, avec peu d’options pour sortir et écouter de la musique » se souvient-elle. Alba et ses amis fument des joints à la terrasse du bar d’à côté, écoutent passer toujours les mêmes morceaux de reggaeton. « Le reggaeton est très populaire en Espagne, vous l’entendez partout, mais ce sont encore les mêmes chansons que celles que j’écoutais quand j’avais 12 ou 13 ans à la récré ». La journée, elle va à la fac –où elle étudie la mode et le stylisme– le soir, elle travaille dans un centre d’appel et tente de louer des voitures à des entreprises locales. Elle griffonne des paroles sur son iPhone et quand elle rentre vers 23h, elle monte sur le toit et fait de la musique avec le matériel du bord. Depuis ses 15 ans et sa découverte de « Come Over (missing you) » de Busy Signal, Alba ne jure que par le dancehall, une variante du reggae apparue en Jamaïque à la fin des années 70, et à ne pas confondre avec la trap au risque de s’attirer les foudres de la jeune fille. Busy Signal la mènera vers Vybz Kartel, T.O.K, Popcaan, des noms qui pour la future Bad Gyal signifient quelque chose. C’est à cette époque qu’elle entend la chanson « Work » de Rihanna : « Ca m’a choquée parce que cette chanson a beaucoup d’éléments de dancehall, alors que ça n’a jamais été entendu dans le mainstream. Alors j’ai voulu me l’approprier ». Pour ça, Alba traduit approximativement les paroles en catalan pour donner son premier titre « Pai » : un terme inventé, dérivé de l’anglais « pay » et qui a l’avantage de rimer avec « jai », de l’argot catalan qui signifie « défoncé ». Elle passe ensuite deux mois à chercher quelqu’un pour l’aider à l’enregistrer. Dans son village, autant dire que personne ne s'y connaît en auto-tune. « Pour ‘Pai’, j’étais vraiment toute seule » remet-elle. En avril 2016, depuis un ordinateur de la fac, Alba poste finalement sa version de « Pai », et un clip artisanal où on la voit, le visage encore enfantin, les cheveux bouclés ou tressés, fumer dans les rues de son village ou prendre un bain en maillot du PSG. La vidéo est visionnée 14 000 fois en trois jours. Vite, les blogs et la presse s’intéressent à celle qu’ils ont décidé d’appeler « la reine du trap catalan ».

L’ère Instagram

Emmitouflée dans son pull et occupée à remettre de l’ordre dans ses cheveux blonds, Alba Farelo ressemble à une jeune fille de vingt ans bien dans son temps, maîtrisant du bout des ongles colorés les codes de l’ère Instagram. Sur la scène XS du Sonar festival en juin, elle apparaissait en crop-top moulant, grosse créoles, collier ras de cou, maquillage pastel, et vêtue d’un jean conceptuel découvrant ses fesses, idéal pour la pratique du twerk. « Le personnage de Bad Gyal a beaucoup de moi bien sûr, affirme Alba, mais j’ai crée Bad Gyal il y a un an, et comme tout le monde, je change constamment. L’image est très importante et être Bad Gyal, c’est aussi un job ». Le maquillage, les fringues, l’attitude et l’auto-tune, des signes de l’époque que l’on retrouve chez d’autres jeunes espagnoles qui rappent, chantent ou dansent, à l’image de Blondie, La Zowie ou Chanel. Une concurrence que Bad Gyal balaye d’un revers de main : « Je ne connais pas bien Blondie, ça ne m’a jamais intéressé, et la Zowie, elle est de Grenade, et elle fait plutôt de la trap, moi je fais quelque chose de différent ». En effet, sans vraiment s’en rendre compte, Bad Gyal fait quelque chose de différent. Parce qu’elle est née en Catalogne et y a vécu toute sa vie, Alba chante en catalan : une langue parlée par seulement 8 millions de personnes, sur 46 millions d’espagnols.18698025_1809981059316724_6469383195894608527_nDans cette période de l’histoire espagnole plutôt sombre, c’est cela qui frappe. Que les tensions entre Mariano Rajoy, Premier ministre espagnol et Carlos Puigdemont, Président catalan exilé, puis enfermé, puis libéré, s’intensifient de jour en jour depuis quelques semaines, et que personne ne sache vraiment à l’heure actuelle si la Catalogne peut –ou veut– se déclarer indépendante, Alba le sait, elle le voit. Le 1er octobre, elle est même allée voter. Mais si elle chante en catalan, le mélangeant souvent à l’espagnol ou l’anglais, ce n’est pas par activisme : « Ce n’est pas quelque chose à laquelle je pense quand j’écris. Parfois, j’enregistre une longue track sans aucun mot, en ne me servant que de sons, et ce n’est qu’ensuite que j’ajoute des mots pour correspondre à ces sons que je trouvais cool. Que ça sorte en catalan, en espagnol, en anglais, ça n’a pas d’importance pour moi, ce n’est pas un message politique ». Cette récupération a maintes fois dérangé la jeune fille : « Je ne suis pas une activiste, et je ne veux être un exemple pour personne », dit-elle fermement. Avant d’enchainer : « J’ai mon opinion, mais je préfère ne pas trop en parler. Les gens sont très manichéens sur ce sujet, j’ai des amis qui sont complètement à fond pour l’indépendance, qui remuent des drapeaux partout. Tout ce que je sais, c’est que nous avons vécu en Catalogne avec des espagnols, des catalans, des marocains, des sud-américains, pendant très longtemps, et que je préfère ça à l’isolement. Je suis pour la… la conviviençia ! Le reste c’est une question de pouvoir, ça se joue bien plus haut ».

Ce qui se joue ici, juste ici sur l’ordinateur du salon en fait, ce sont les prochains morceaux de Bad Gyal. Après un EP en novembre 2016, target="_blank">Slow Wine –dont le morceau « Fiebre » est produit par King Doudou, à qui PNL doit le beat de « Dans Ta Rue » Alba poste une nouvelle chanson en mai dernier : « Jacaranda », produite par Dubbel Dutch, un producteur américain senior du dancehall. Fini les vidéos amateurs, le clip de « Jacaranda » entérine l’esthétique Bad Gyal : couleurs saturées un soir de fête foraine, des joints fumés du bout des ongles en doudoune maillot de bain, et twerk cul-nu sac Vuitton sous le bras en chantant : « La Bad Gyal va fuera de Espana, so papi come closer to me tonight ». Bad Gyal post-rationalise : « En déménageant à Barcelone, j’ai pu rencontrer plus de gens, être avec mon producteur, ça m’a fait beaucoup avancé. Maintenant on se réunit ici et on fait de la musique dans mon salon avec les gens de passage, et la semaine prochaine j'ai rendez-vous avec DJ Florentino ». Alba affirme qu’elle a désormais une dizaine de chansons prêtes à sortir bientôt, mais probablement pas sous la forme d’un album, peut-être bien dépassée pour les gens de sa génération. En ce moment, son ambition est ailleurs, elle organise des soirées dancehall à Barcelone. « La scène dancehall est minuscule, c’est juste quelques DJ, quelques danseurs, mais j’ai pu faire venir des gens de l’étranger, ce qui est un luxe pour ici. On fait ça avec très peu d’argent, je fais des DJ sets gratuitement, c’est plus qu’on a envie de faire découvrir la musique, d’entendre autre chose que le reggaeton mainstream ». Avec un petit groupe de fidèles, ils viennent de réquisitionner un bar plus grand pour leur prochaine soirée. Ce sera au LAUT à Barcelone, à quelques pas des Ramblas : avec DJ Florentino, et en guest star, Bad Gyal.