Greenroom

Comment rendre l’industrie musicale moins polluante ?

Adam Gardner est le guitariste et chanteur de Guster, un groupe de rock américain qui a connu sa petite heure de gloire au tournant des années 2000. Mais sa plus grande réussite se trouve ailleurs : son association Reverb, qu’il a fondée en 2004, est la seule à se spécialiser dans la réduction de l’impact environnemental des grandes tournées et événements musicaux. Reverb a notamment travaillé avec Jack Johnson, Linkin Park ou Maroon 5. Quelques jours après la clôture de la COP23 (si, si, ça a eu lieu), rencontre avec un homme qui a déjà permis d’économiser 117.000 tonnes de CO2 à la planète.

Avant de fonder Reverb en 2004, vous faisiez partie d’un groupe de rock depuis plus d’une décennie. Comment l’idée d’une association aidant les musiciens à rendre leurs tournées plus écolo est arrivée ?

Dans les États-Unis des années 2000, le concept « d’empreinte carbone » ne disait rien à personne, et la protection de l’environnement était perçu comme un truc de hippies. C’est avec le film d’Al Gore, Une Vérité qui Dérange, que ces thèmes ont commencé à infiltrer le mainstream en 2006. Mais dans mon cas personnel, j’ai eu la chance de rencontrer dans les 90’s ma future femme, Lauren, qui était déjà une activiste écologique. C’est elle qui m’a sensibilisé au respect de l’environnement. Quand on a emménagé ensemble, on a commencé à vivre de manière la plus éco-responsable possible. Puis je partais en tournée et là, c’était l’inverse total : il y avait du plastique partout par terre, les vans carburaient au fioul, rien n’était recyclé… J’ai raconté ce bordel à ma femme, je me sentais mal, et après avoir recueilli des témoignages similaires d’autres musiciens, on s’est demandé pourquoi rien n’avait déjà été lancé pour aider les gens comme nous ? Où est le problème ? C’est là qu’on a fondé Reverb avec Lauren pour assister ceux qui veulent des tournées plus vertes.

En quoi une tournée peut être particulièrement polluante ?

Il y a le plastique qui traîne partout, que ce soit dans les consommations quotidiennes des nomades en tournée qu’au sein des salles de concert. Ensuite il y a l’essence : celle des bus et des camions de tournée, évidemment, mais aussi celle des spectateurs qui prennent la voiture pour se rendre aux concerts. Il faut savoir qu’aux États-Unis, les grandes salles se situent généralement à plusieurs dizaines de kilomètres des centre-villes, donc tout le monde y va en bagnole. Enfin, il y a toute l’énergie dépensée, celle des lumières, des enceintes, etc… qui souvent proviennent de grosses batteries… jetables. Pour une seule tournée, l’empreinte carbone peut monter à des milliers de tonnes de carbone. Ce qui n’est quand quand même pas insignifiant.

Même les tournées des petites salles par les petits groupes ?

L’impact global de l’industrie musicale sur l’environnement est léger par rapport à d’autres. La question, et la raison d’être de Reverb, ne se situe pas seulement dans les économies de carbone. Le vrai impact que peut avoir une tournée éco-responsable est culturel. On peut influencer les gens, changer leur façon de penser. Imaginons un gros PDG d’une boîte bien polluante et fan de Jack Johnson qui, après avoir vu et entendu tout ce qu’il fait pour rendre sa tournée plus responsable, pourra être convaincu que lui-même peut et doit agir dans le cadre de sa propre entreprise. Pareil pour les fans normaux : à la fin du concert, certains se regardent dans le miroir et comprennent qu’à leur petite échelle, ils peuvent aussi faire des efforts. En tant que musicien, je le sais bien : la relation qu’entretient un fan de musique avec ses artistes préférés est unique.

Concrètement, quels services offrez-vous aux artistes ?

On s’assure que tous les déchets backstage et dans la salle sont recyclables et recyclés. C’est dur à croire, mais certaines salles ne recyclent encore rien du tout ! On fait aussi le maximum pour que toute la nourriture provienne de fermiers locaux et que tous les restes soient acheminés vers des cantines de redistribution. Il faut savoir qu’un crew de tournée peut compter jusqu’à 130 personnes, donc trois repas par jour, ça en fait de la bouffe ! On essaye ensuite de faire tourner les véhicules au bio-diesel. Par exemple, à Portland, on connaît quelqu’un qui récolte partout en ville la graisse des fritures de fruits de mer et la transforme en une huile qu’on peut utiliser comme carburant ! On s’engage aussi à fournir des batteries rechargeables et à mettre en place des programmes de sensibilisation au niveau de la salle de concert : boissons moins chères et eau gratuite si on vient avec sa propre bouteille ou verre, appel à la signature de pétitions, distribution de tutos écolos, mise en relation avec les comités locaux d’activisme écologique… Au final, la tournée aura toujours une empreinte carbone, d’où cette dernière étape : on la compense en dons adressés à des projets d’éoliennes ou de panneaux solaires, entre autres.

Vous bossez aussi avec des festivals comme le Bonnaroo, aux États-Unis.

Avec les festivals qui deviennent de plus en plus gros, les publics font des déplacements de plus en plus longs. Il faut ajouter à cela la pollution du camping. Après, c’est beaucoup plus simple de rendre ce type d’événement plus éco-responsable : au contraire d’une tournée, ils se déroulent dans un seul endroit et avec une préparation bien plus en amont. N’empêche que les festivals ont encore du boulot à effectuer…

Depuis l’élection de Trump et son retrait de l’accord de Paris, c’est devenu plus compliqué de se faire entendre aux États-Unis ?

Paradoxalement, c’est plutôt l’effet inverse : Trump énergise le mouvement pour la cause environnementale. Depuis le retrait de l’accord de Paris, on voit des maires fronder dans tout le pays et clamer à haute voix que leurs villes, elles, vont tout faire pour s’aligner sur les objectifs du texte. Surtout, tous ceux qui sont touchés par la cause sont encore plus engagés désormais. Et beaucoup de gens sont touchés par cette idée de la préservation de la planète, c’est comme les droits de l’Homme. Or la plupart, ils foutaient rien avant. Aujourd’hui, ils sont plus nombreux à se bouger le cul et agir.