JE RECHERCHE
Shabazz Palaces n'aiment vraiment pas vos likes et vos retweets

Shabazz Palaces n'aiment vraiment pas vos likes et vos retweets

L'été dernier, le duo de rap expérimental Shabazz Palaces sortait un remarquable double album racontant l'Amérique depuis le point de vue d'un extraterrestre, livrant au passage une critique féroce de notre société hyper-digitalisée. À l'occasion de leur récent passage à Paris, Ishmael Butler et Tendai Maraire ont pris le temps d'une discussion IRL pour détailler un peu mieux leur position vis-à-vis des nouvelles technologies, de Kanye West, de la culture du like et de l'Homme de demain. Poke. 

Selon vous, qu'est-ce que le téléphone portable représente pour nous aujourd'hui ? Est-ce que c'est un outil, une télécommande, un miroir ?

Ishmael Butler : En tout cas il représente avant tout un portail vers nos désirs. Un portail par lequel les grandes entreprises peuvent nous atteindre directement. Pour moi le téléphone portable rend la vie humaine quantifiable et il permet même de la mettre en boite. De cette manière, les gens ont accès à vous et vous avez accès à eux à tout moment. D'une certaine manière, vous vivez donc en dehors de vous-même, à l'intérieur de cet objet. C'est pour ça qu'aujourd'hui les gens sont très mal à l'aise quand ils n'ont pas leur portable sur eux. Le truc marrant, c'est que ce n'est plus vraiment un téléphone au final. Nous passons finalement peu de temps à parler. La conversation a été remplacée par les textos, les messages privés, les photos Instagram, etc... Comme si nous enlevions progressivement toutes formes de contact humain.

L'un des morceaux de votre dernier album s'appelle « Love in the time of Kanye ». À quel point Kanye West personnifie cette société de l'écran et du digital ?

Ishmael Butler : Il est emblématique. C'est un personnage central de l'ère du smartphone. Quand il a commencé à sortir avec sa femme Kim Kardashian, nous pouvions quasiment voir toute sa vie en direct sur nos écrans. Tout le monde le suivait partout en prenant des photos, en envoyant des tweets, en filmant sa vie de tous les jours. C'est comme si nous étions dans son esprit. Ça donnait l'impression qu'il était partout à la fois. Aujourd'hui, si tu commences à sortir avec une fille, tu dois savoir que tu vis dans un monde saturé d'images et de petits fragments de ta vie racontant tout ce que tu fais. C'est valable pour tout le monde, pas uniquement pour Kanye. Mais il est l'emblème de cette nouvelle forme de relation. Kanye aurait sûrement était quelqu'un de différent si les réseaux sociaux n'étaient pas impliqués à ce point dans son existence. Mais aujourd'hui, sa réalité dépend de ça. Nous devons réinventer le sens de la réalité. La réalité, c'est quoi ? Ce que vous pouvez toucher, sentir, etc ? Non, c'est maintenant quelque chose de beaucoup plus complexe.

Aujourd'hui, on voit qu'Instagram est en train de devenir un media central dans le hip-hop. Selon vous, qu'est-ce que cette application apporte au rap ?

Tendai Maraire : C'est une bonne chose, ça aide les labels. Quand Myspace est arrivé et que Soulja Boy a explosé, personne n'y croyait au départ. Les labels ont flippé puis ils ont compris qu'il s'agissait d'une nouvelle manière d'approcher le public. Je pense que c'est un peu la même chose avec Instagram. Les gens prennent instantanément part à un truc dont ils veulent prendre part, c'est-à-dire des artistes qui veulent donner au public des fragments de leur vie. Et les artistes sont souvent très créatifs dans leurs manières de le faire, en jouant avec les formats, le texte, les messages privés ou la vidéo live par exemple.

Depuis quelques années, les rappeurs sont aussi de plus en plus productifs et peuvent parfois sortir un album ou une mixtape tous les deux mois. Vous pensez que c'est lié  ?

Tendai Maraire : Vous pensez vraiment qu'il y a une dizaine d'années, les rappeurs ne voulaient pas sortir 3 ou 4 albums par an ? C'était juste que les labels contrôlaient le business. Maintenant, les rappeurs travaillent au rythme qu'ils veulent et sortent ce qu'ils veulent quand ils veulent. Internet permet aux artistes d'avoir directement accès au public. S'ils ne veulent pas de labels, ils peuvent tout de même avoir du succès et devenir Cardi B.

Ishmael Butler : Avec les réseaux sociaux, sortir un disque tous les mois est presque devenu comme faire un selfie. C'est un moyen de conserver l'attention des gens. Vous sortez votre projet, vous récoltez quelques likes et tout ça est la preuve que vous êtes qui vous êtes.

Il y a encore du sens à être un artiste underground à l'heure des réseaux sociaux ?

Ishmael Butler : L'underground existera toujours. La preuve, il y a bien un Instagram underground. Le truc est que la vitesse avec laquelle on peut désormais passer de l'underground au mainstream est de l'ordre du jamais vu. Du coup, ça donne l'impression aux gens qu'ils ne sont qu'à un post, une chanson ou une controverse de la gloire et de la fortune. Ils ont donc toutes les raisons d’accélérer le rythme.sub71210lpEt quelle est la place de la spiritualité et du sacré dans tout ça ?

Ismael Butler : C'est juste une nouvelle forme de spiritualité qui se crée. Elle ne sera plus basée sur la nature, la pensée ou la transcendance. Elle prendra ses racines dans le digital. Si vous avez grandi dans l'ancien monde, vous ne serez pas capable de ressentir cette forme de spiritualité. C'est mon cas par exemple. J'ai tendance à penser que dès que la spiritualité pénètre la machine, cette dernière détruit tout aspect humain. Une fois que les choses deviennent digitales, la notion de nature disparaît. La spiritualité de demain se recentrera donc vers quelque chose d'autre, quelque chose de différent que je ne suis pas capable de ressentir car je n'ai pas grandi là-dedans.

Tendai Maraire : Ça fait déjà 30 ans que la spiritualité se digitalise lentement. Je pense par exemple à toutes ces chaînes religieuses de télévision grâce auxquelles vous pouvez simplement vous asseoir chez vous dans votre canapé, regarder le pasteur et envoyer vos dons. Donc c'est déjà là, même si ça peut devenir encore pire.

Ishmael Butler : Il y a encore des gens qui n'ont pas besoin de toutes ces nouvelles technologies. Par exemple, les moines qui vivent reculés dans les montagnes parviennent tout de même à être connecté avec tout l'univers, par la spiritualité et la méditation. Mais ces mystiques originels vont être de plus en plus rares. Ils vont disparaître au fil du temps. Et dans des centaines d'années, ce sera quelque choses qu'on lira dans les livres. Il n'y aura plus que quelques personnes comma ça par ici et quelques autres par là. Ça ne va pas mourir d'un coup, ça va juste s'éteindre progressivement. Il fut un temps où les romains pensaient que leur civilisation serait là pour toujours. Mais les choses finissent toujours par s'éteindre dans le cours de l'Histoire.

En termes d'identité, comment pensez-vous que l'Homme vivra ces changements ?

Ishmael Butler : Les choses seront moins claires que pour nous. S'il existait un moyen pour que notre téléphone soit directement intégré à notre crane, je pense que 50 ou 60% des personnes ayant un téléphone le voudrait. Et du coup, ça arrivera bientôt. On a l'impression qu'aujourd'hui, n'importe quel mouvement est un supplice. « Oh non, je dois bouger mon bras pour sortir mon portable de ma poche ! » Ça va donc être de plus en plus intégré à nous-même. À longs termes, notre téléphone pourrait être une sorte d'extension de notre personnalité. On pourra l'appeler « moi ». Et il n'y aura donc plus de distinction. Nous serons devenus la machine.