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A Casablanca, les disquaires n’ont pas encore fait leur deuil du passé

Il y a quelques années, la ville de Casablanca portait haut l’étendard de son patrimoine culturel : majestueuses salles cinémas, immeubles Art Déco et bien sûr disquaires avec pignon sur rue. Aujourd’hui, changement de décor : ces boutiques de vinyles qui donnaient une grande partie de son cachet à la ville ont appris à vivre dans la poussière. Et les souvenirs du passé. 

Aux murs il y a des portraits immenses. Un de l’acteur Cary Grant du temps de sa splendeur hollywoodienne, un autre de la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, sans oublier cette photo XXL de l’ancien roi du Maroc Hassan II. Derrière les vitrines fermées quelques centaines de vinyles, Cds et cassettes. A vue de nez pas mal de trésors. Ici un pressage rare d’Isaac Hayes ou du roi de l’afro beat nigérian Fela Kuti, mais aussi des 33 tours. Il y a du Dalida, des 33 tours du monument de la musique égyptienne Abdel Halim Hafez, mais aussi des pressages rares de Stevie Wonder. Tous ont les bords cornés. Avec le temps tous ces disques se sont recouverts d’une épaisse pellicule de poussière. Question : cela préoccupe-t-il les trois « chibanis » installés au fond de la boutique ? Pas vraiment. Au vrai les trois préfèrent lancer puis relancer des parties de cartes silencieuses et fumer de cigarettes.

Casablanca à la mi octobre. C’est entre la Grande Poste et le Conservatoire, au milieu de la poussière et du vacarme des klaxons que l’on trouve l’enseigne « Disques Gam », mais son propriétaire, le mystérieux Monsieur Gam n’est pas là. « Gam ne veut plus parler à la presse, même cette publicité ne rapporte plus de clients » pose Ibrahim en haussant les épaules. D’origine berbère, Gam Boujemma naît à Agadir dans les années 40. Peu après, lui et sa famille s’installent à Casablanca. C’est là qu’il se découvre une passion pour le cinéma. Dans la foulée, pour la musique. D’abord vendeur ambulant, il devient chauffeur de bus pour financer sa boutique dont l’ouverture se joue à la fin des années 60. Presque un demi siècle plus tard l’endroit ressemble à un musée laissé à l’abandon. Un musée où les pressages rares de vinyles signés Isaac Hayes, Fela Kuti, Stevie Wonder, Dalida, Abdel Halim Hafez et bien sûr Oum Kalthoum font partie des éléments de décoration. Ibrahim, un des trois chibanis hausse les épaules en tirant sur sa cigarette « Tu sais, on ne vend plus beaucoup de disques. Les seuls qui achètent encore ce sont les étrangers de passage à Casa. » Vrai sans doute, mais cela n’a pas empêché est l’endroit et son mystérieux propriétaire de devenir de véritables institutions à l’échelle de Casablanca et du Maroc. A raison. Dans les années 70, au plus fort de son succès, Gam Boujemma monte un label et produit notamment le célèbre groupe Nass El Ghiwane, surnommés « les Rolling Stones de l’Afrique ». Mais cette époque est bien loin et la boutique de Monsieur Gam ressemble aujourd’hui à un musée laissé à l’abandon. Loin de l’image qu’on gardé les anciens habitués de la boutique. Ceux là racontent qu’en se temps l’endroit ne désemplissait pas. Mustapha, ingénieur à la retraite « On venait tout le temps après les cours, le bus nous déposait juste en face. On regardait les nouveautés, on se retrouvait ici. Les vinyles étaient un peu chers pour des étudiants, 200dhs, mais dès qu’on en avait les moyens on en achetait. C’est comme ça que j’ai commencé ma collection ».

Le Comptoir Marocain de Distribution des Disques, avenue Lalla Yacout, a connu la même histoire. Derrière ce nom un tantinet pompeux se cache pourtant une véritable mine d’or : l’une des collections marocaines de musiques orientales les plus pointues. A l’intérieur de la boutique, l’ambiance y est différente de chez « Gam » ; froide, scolaire, on se croirait presque dans une librairie universitaire. Là encore, interdiction de parler au patron. Les vendeurs sont hostiles, les personnes n’achetant pas de disques sont priées de quitter les lieux. Le Comptoir était pourtant un haut lieu de la musique au Maroc, la célèbre chanteuse égyptienne Oum Khaltoum en était même une cliente. Mais alors pourquoi cet épicentre de la sono mondiale marocaine baigne-t-il désormais dans son jus ? Au café d’en face, Abdelkrim, la soixantaine élégante, explique que « les temps ont changé ». Est-ce à cause de l’arrivée d’internet ? Est-ce la faute des marchands, au Maârif ou à Derb Ghalef (deux grands quartiers de Casablanca), qui vendent des contrefaçons à 5dhs (50 centimes d’euros) ? Pour Abderlkrim, il faut plutôt incriminer un nouvel état d’esprit. « Avant, cette boutique c’était comme un rituel. Acheter un disque, aller au cinéma, c’était quelque chose d’important. Les gens s’habillaient, se parfumaient, il y avait quelque chose de sacré là-dedans. » raconte-t-il avant de rembobiner sur cette époque où le roi du Maroc s’appelait encore Hassan II. « . Durant les quatre décennies de règne de SM Hassan II, il y avait une sorte d’élégance dans la manière d’être. Il ne faut pas tout rejeter sur la jeunesse ou la modernité. Chaque époque a sa signature. Et dans notre cas, il y avait un intérêt pour les arts, un amour du patrimoine, et on devait s’y présenter comme on irait aujourd’hui à un entretien : au courant et élégant. C’est pour ça qu’il y a un attachement à ce Roi. Il représente ce ‘quelque chose ‘ qu’on a perdu aujourd’hui ». Et il est vrai que c’est ça qui se dégage, chez ces disquaires, la nostalgie d’une époque révolue, qu’on essaye de garder sous vitres, comme momifiée, à l’abri des profanes. « Regarde autour de toi relance Abdelkrim regarde ces bâtiments magnifiques. Est-ce qu’on les entretient ? Non. C’est la même chose. On a laissé tomber tout ça ». Nous sommes avenue Lalla Yacout, à la frontière du quartier populaire de Derb Omar. A perte de vue des immeubles Art Déco datant de l’époque coloniale ; sublimes, laissés à l’abandon. Lakshmi Sundar a domicilié sa boutique dans le bazar de Derb Ghallef. Là-bas, au milieu des vendeurs d’iPhone et de faux joggings Adidas, il vend des vinyles rares, des vieux CDs mais aussi des diamants et des tourne-disques. Petit homme à la bonne humeur contagieuse, il assure pouvoir répondre à n’importe quelle demande, pourvu qu’on lui laisse quelques heures. « Je n’ai pas tout mais je peux tout trouver » . Entendu. Ceci posé, son visage se referme quand on aborde le sujet de la crise des disquaires. « Moi, j’ai roulé ma bosse, et j’ai toujours fait ce que j’aimais. Je suis vieux maintenant. C’était mon rêve, je suis venu d’Inde pour ça, et je l’ai fait. Quand je terminais ma journée, j’aimais aller au cinéma. Ça coutait 60cts (6 centimes d’euros), les salles étaient belles, on riait, c’était un vrai moment. Maintenant il n’y en a plus, ou alors il faut aller au Mégarama (un complexe sur la côte). Tu appelles ça un cinéma ? Tout se perd… ».

L’agonie du vieux Casablanca

Au Maroc comme partout, le digital a remplacé les objets, et laissé les boutiquiers sur le banc de touche. Il ne s’agit pas seulement des disquaires, mais aussi des petits vendeurs de contrefaçons, qui s’étaient installés depuis les années 90 dans le quartier du Mâarif. Aujourd’hui, près du marché, on ne trouve plus que des boutiques de vêtements et des parfumeries. Othman, installé sur une place non loin de la mosquée du quartier depuis 1998 explique qu’ils ont tous dû fermer ou se reconvertir, les clients se faisant de plus en plus rares. Même constat du côté des cinémas et les chiffres sont impressionnants. En vingt ans, le nombre de salles est passé de 200 à 10 dans la ville. En 2013, Mustapha El Khalfi, alors Ministre de la Communication, admettait même que « le phénomène de la fermeture des salles de cinéma qui est un problème qui préoccupe beaucoup ». Ces vieilles salles, d’une architecture incroyable pour la plupart, sont le plus souvent détruites pour laisser place à des « projets commerciaux générateurs de revenus ». En d’autres termes, les promoteurs immobiliers ont gagné la partie face aux défenseurs du patrimoine architectural et culturel.

Casablanca était pourtant un centre culturel exceptionnel, notamment grâce aux flux de personnes qu’engendrait sa qualité de capitale économique du Maroc. Sa mixité, son histoire et le mélange d’influences qu’on y trouvait en faisait un rendez-vous immanquable des amoureux de la musique, du cinéma et de l’architecture. A l’instar des autres villes marocaines (exception faite d’Essaouira), Casablanca a dû s’adapter aux changements économiques, démographiques et surtout à l’émergence d’une classe moyenne qui attend plus de modernité, laissant ainsi de côté une partie de ce qui faisait sa richesse. L’époque coloniale, par exemple, a eu un impact considérable sur la ville. En se promenant du côté de Derb Omar, entre la vieille ville et le Port, on tombe encore sur des bâtiments des années 30, mais « l’âge d’or de Casablanca », comme disait l’écrivain et critique Driss El Khouri, semble avoir rendu l’âme, à l’image de la saleté qui s’installe dans ces quartiers que la ville ne souhaite pas rénover. Du côté de la Mairie de Casablanca, on explique qu’un plan de réhabilitation est lancé. L’Eden, autre salle mythique, va rouvrir ses portes prochainement. Mais lorsqu’on aborde le sujet de la restauration des immeubles Art Déco, pas de réponse. Disques Gam et le Comptoir Marocain de Distribution des Disques, tout comme la boutique de Lakshmi, tiennent encore debout par la force et l’indépendance de leurs patrons, résignés mais toujours passionnés. Gam Boujemma disait d’ailleurs en 2006 au magazine « Aujourd’hui au Maroc » qu’il souhaitait être enterré avec toute sa collection de vinyles.

La jeunesse résiste et prend la relève

Derb Omar, toujours. Loin des quartiers chics de la ville, c’est désormais au Vertigo, un club très réputé de la rue Chaouia, que la jeunesse de Casa se retrouve. Du mardi au samedi soir, la salle ne désemplit pas. Ici on croise des artistes, des musiciens, des poètes, beaucoup d’étudiants en lettres. L’endroit est chaleureux mais bondé. Au sous-sol, les drag queen les plus flamboyantes du Maroc, Kabareh Chikhat, sont en représentation. Dans la moiteur qui suite des murs l’ambiance paraît même survoltée. Devant l’établissement, on vient fumer une cigarette et prendre l’air. Imane, poétesse de 23 ans, explique que la meilleure soirée de la semaine est la « soirée vinyles » du mardi. « Le DJ passe des Bee Gees à Abdel Halim Hafez. Il n’y a vraiment qu’ici qu’on écoute autant de bonne musique ». Abdellah Hassak mixe souvent au Vertigo et a une collection aussi impressionnante qu’éclectique. Il anime aussi des ateliers de recherche artistique sur la mémoire collective des quartiers casablancais. Lorsqu’on lui demande où il achète ses vinyles, il répond qu’il chine. Chez Gam qui reste une référence, mais aussi dans les brocantes, sur internet et dans les autres villes du Maroc. Justement, plusieurs fêtards parlent d’Essaouira. D’après eux c’est ici que se trouve le nouvel eldorado musical. Larbi Tiamani, DJ et graphiste de 28 ans, explique qu’il s’y installe pour la liberté qu’offre la ville bleue : prix abordables, rajeunissement de la population, musiciens et surfeurs. Plusieurs ateliers s’y montent, et des studios mythiques, tels que celui qui avait accueilli Jimi Hendrix et Bob Marley rouvrent leurs portes. Et les disquaires ? « Il y en a de plus en plus. Plus qu’ici en tout cas. A Casa on vit trop dans la nostalgie… ».