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Corse, surf rock et Van Damme : dans l’esprit foufou des Casablanca Drivers

Des plages idylliques, un rock indé à la californienne, des festivals de qualité : la Corse ne nous réserverait-elle pas quelques surprises ? Un label indé et une poignée de groupes prometteurs tentent en tout cas de transformer l’île réfractaire en incubateur du cool. Un groupe en particulier, se démarque : Casablanca Drivers, trois ajacciens prêts à porter l’étendard.

D’une tournée anglaise rocambolesque à des coups de chance insolents, le talent des Casablanca Drivers semble résider dans la caractéristique suivante : ces jeunes gens savent déjouer les pronostics. Première victoire sur la vie : monter un groupe de rock en Corse. « Il y a une vraie culture de la musique en Corse, assure Arnaud Castelli, corse et fondateur du label local Sons of Beaches. Tout le monde chante, a une guitare, l’accès à la musique est très facile. » Basé à Ajaccio, le seul « label 100% indépendant corse » est né en 2012 et s’est donné pour mission de promouvoir le rock indé et la surf music du cru. Sauf qu’à l’entendre, Castelli et son label Sons of Beaches, qui a sorti le deuxième EP, Dondé Estoy ? des Casablanca Drivers, font plutôt figure d’outsiders sur l’Île de Beauté. Nicolas Paoletti, guitariste du groupe, décrit le parcours classique du musicien du cru : « Tu commences par la guitare, tu chantes des chansons corses puis après tu crées un groupe pour faire des reprises de groupes corses ». Au moment de la formation du groupe, Paoletti sort tout juste de ce qu’il appelle sa « période chant corse ». Quant à son compère Alexandre Diani, chanteur de son état, il revient à peine d’une année d’études en Irlande. Les deux hommes commencent – passage obligé – par chanter des reprises, engagent une chanteuse, virent la chanteuse, et écument les bars d’Ajaccio.

Arrivée sur « le continent »

Problème : la scène rock de la grande ville de Corse du sud n’offre pas nécessairement un large choix de salles. Sébastien Santucci, le troisième larron des « Casa » recruté au clavier en 2013, résume : « C’est assez dur d’être un groupe en Corse, il y a beaucoup de festivals qui se sont créés après l’arrivée de Calvi on the Rocks, mais c’est d’avantage une culture électro. Des groupes comme nous, il n’y en a pas des masses ». Par exemple, le Porto Vecchio Festival, qui a fait venir La Femme, Vitalic ou encore Naive New Beaters, a tenu quatre éditions avant de fermer boutique en 2014 faute de public. Nicolas : « T’auras beau faire ce que tu veux, rien n’y fait. Les planètes sont pas alignées, les gens n’en ont rien à foutre ». Arnaud Castelli, lui, est moins pessimiste : « Je pense que le problème en Corse, ce n’est pas le public, c’est le manque d’infrastructures, il y a peu de salles, peu de lieux de répétition. On a peut-être pas le public le plus ouvert, mais il y a une vraie demande de la part des jeunes ». La preuve en est : sur les plages corses où sont organisés les plus gros festivals de l’île, on croise désormais, entre des hordes de parisiens palots, des groupes de jeunes corses venus écouter autre chose. Plutôt que d’attendre des jours meilleurs, les Casablanca Drivers, eux, ont déjà quitté l’île.

En 2012, le trio atterrit dans le XXè arrondissement de Paris – là où « les choses ont commencé à devenir sérieuses, mais pas trop ». Deux ans de travail plus tard sort le premier EP du groupe, 2002 Pizza : sept titres sous influence Strokes version plagiste et skate à Venice Beach. Pas si illogique de retrouver chez ce groupe de la West Coast corse un rock à guitares sans blouson en cuir ni pression. On pense aussi à Best Coast, Wavves ou Allah Las. L’année dernière, avec « La Ola » et ses voix lointaines, ses murmures en espagnol et son refrain pop, confirmera que la réponse française au garage solaire des Américains venait peut-être du milieu de la Méditerranée. Cela dit, si le déménagement à Paris a appris quelque chose aux Casablanca Drivers, c’est l’importance de l’image et d’un nouveau passe-temps favori : la réalisation de clips. Leurs vidéos mélangent généralement fonds verts, chemises hawaïennes, et extraits de la série 90’s Hartley, cœurs à vif. Sans oublier Maurice Barthélémy, ancien membre de la troupe Les Robin des Bois et réalisateur en 2004 du film Casablanca Driver dont le groupe tire son nom et qui est apparu dans le clip de « La Ola ». « J’ai envoyé un message sur le profil facebook de Maurice Barthélémy, raconte Nicolas. Je lui ai écrit ‘salut maurice, c’est nico, désolé on t’a piqué ton nom de film pour notre groupe, mais ça te dirait d’être dans notre clip ?’ et le mec a répondu, ‘ok cool, avec plaisir.’ » Le délire continue avec les deux vidéos réalisées par Paul Lavau (« The Shores of Danger » et « Das Autobahn ») : des scénarios alambiqués et déguisements inattendus à Pigalle, quelques archives et parfois, Jean Claude Van Damme.

« On a bien fait le tour de la question, et la musique, c’est pas super drôle. Il faut quelque chose en plus, un peu de détente », théorise Nicolas Paoletti. Son ami Arnaud Castelli développe : « Ils ont une mentalité assez proche du punk californien, ça déconne beaucoup, mais au moins ils sont sincères. Être relax, ça pourrait être dangereux si on attendait leurs clips comme si on attendait un sketch, mais en 2017, un groupe a besoin d’une image, d’un contenu visuel, et là-dedans, ils se sont imposés. » Leur prochain (et troisième) EP, prévu pour janvier, sera produit par Savage Henry, guitariste des Naive New Beaters, avec qui Paoletti a monté un groupe de « mezcal pop » baptisé OMAR JR. Sauront-ils aussi s’imposer en Californie et au Mexique, où le groupe a prévu de tourner cet hiver ? « Ça a été plus facile de trouver des dates à Mexico qu’à Poitiers, rigole Paoletti. L’idée, c’est d’aller aux Etats-Unis et voir l’impact que ça a à notre retour en France. Ça a bien marché pour La Femme ». C’est aussi l’avis d’Arnaud Castelli, qui surveille tout cela depuis son île : « La France est un peu saturée de groupes depuis quelques années, et la presse fait office de faiseurs de roi, alors que les Etats-Unis ont un côté méritocratique plus sain. Et puis, bizarrement la Californie, c’est un peu comme la Corse… »