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Comment Morrissey a changé le visage de la lutte pour les droits des animaux

Crooner, poète et grande gueule, Morrissey cultive depuis les années 80 une image de solitaire froid et asociable. Si l’ancien leader de The Smiths, dont le onzième album solo sort ces jours-ci, n’aime pas forcément les hommes, il aime en revanche les bêtes. Ce qui l’a conduit à s’associer à nombre d’organisations luttant pour les droits des animaux depuis le début de sa carrière.

Étudiant en histoire à l’American University de Washington, Dan Matthews, est né, comme Morrissey, d’une mère activiste pour les droits des animaux. Comme Morrissey encore, il fut un adolescent désorienté et peu à l’aise dans ses baskets. Pas un hasard, alors, s’il se souvient encore de sa découverte de Meat is Murder, premier album de rock végétarien de l’histoire signé The Smiths. « Mon amie Julia habitait au bout du couloir et savait que j’étais végétarien, se souvient Dan Matthews, enjoué. Elle s’est précipitée dans ma chambre pour me faire écouter l’album. J’étais submergé d’émotions. » Rapidement, les deux amis apprennent dans l’allégresse que les Smiths jouent dans la capitale américaine quelques semaines plus tard. La semaine même du concert, Dan, qui vient de finir ses études, décide de travailler chez PETA (People for the Ethical Treatment of Animals). Aujourd’hui, PETA, dont Dan est devenu vice-président, est aux droits des animaux ce que Greenpeace est à la défense de l’environnement. Mais en septembre 1985, PETA est encore une association quasi-anonyme, qui ne compte que dix employés. Dan veut changer les choses et n’a alors qu’une idée en tête : obtenir une entrevue avec Morrissey, qu’il perçoit comme un formidable moyen pour ouvrir les yeux de la jeunesse américaine. Moqueur, le promoteur des Smiths lui balance à la gueule : « Même pas en rêve, il ne donne même pas d’interview à Rolling Stone. »

« La chose la plus dégueulasse au monde »

Pugnace, Matthews obtiendra bel et bien son interview, qu’il publiera dans le magazine « Student Action Corps for Animals ». Pour la première fois, le magazine touche un public plus large et plus jeune. Morrissey y parle de son engagement et révèle quelques anecdotes savoureuses. Comme ce concert, à Stoke, lors duquel un spectateur réagit à Meat is Murder en balançant des saucisses à la tête du chanteur. « Ça m’a atteint à la tête et un bout est entré dans ma bouche, révèle Morrissey à Matthews. C’était bien visé. […] J’ai du sortir de scène pour aller vomir. Manger de la viande est la chose la plus dégueulasse au monde. C’est comme mordre ta grand-mère. » En plus de l’entretien, Dan évoque un autre projet avec le chanteur : dans sa mission de toucher un public plus jeune, l’activiste désire sortir une compilation de chansons sur les animaux. Grand seigneur, Morrissey offre une version live inédite de « Meat is Murder ». Avec l’accord du label, l’hymne vient conclure en 1987 un disque intitulé Animal Liberation, auquel participent aussi Siouxsie & The Banshees et Nina Hagen. Dan Matthews lance ainsi une carrière passée à unir PETA et célébrités, dont la plus engagée : Pamela Anderson. Présentée à Morrissey qui l’adore, l’actrice apparaît en 2014 dans le clip de « Earth Is The Loneliest Planet », filmé sur le toit de Capital Records.

Selon Dan Matthews, c’est grâce à PETA et au soutien de Morrissey que le visage de la lutte pour les droits des animaux a changé. « Jusque là, c’était dur d’intéresser les jeunes. Avant les Smiths, les droits des animaux, c’était une cause pour les hippies et les mères aux foyers. La sortie de Meat is Murder par le roi de l’indie-rock a complètement changé la dynamique ». Depuis, nombre d’associations de défenses des animaux ont en effet associé leurs noms à ceux d’artistes divers. Mouvement international, le Animal Welfare Party (« Parti de l’assistance aux animaux ») va jusqu’à proposer à des célébrités de briguer des mandats politiques. Comme pour les municipales de Londres en 2015, où le nom de Morrissey a été proposé. « Je me souvenais de la sortie de Meat Is Murder, raconte Vanessa Hudson, qui chapeaute la branche britannique du parti. Des gens de mon école portaient le t-shirt de l’album. On s’est dit que si quelqu’un pouvait changer le game, ce serait lui. Nous en avons débattu au sein du parti et nous lui avons soumis l’idée. » Via un site de fans de Morrissey, le parti a vent d’une rumeur concernant une supposée ambition politique de Morrissey. Finalement, Morrissey déclinera la proposition, mais seulement après un battage médiatique international qui assure une couverture inespérée au parti. « Nous sommes passés de 22 000 votes en 2014 à 26 000 en 2016. Ça a peut-être aidé », envisage Vanessa Hudson.

Peut-être que ce score aurait été encore plus faible si Morrissey avait réellement fait campagne. Pourquoi ? Parce que Morrissey semble préférer les animaux aux humains et que les animaux, ça ne vote pas. « Il n’est pas à l’aise auprès de beaucoup de gens, s’amuse son ami Dan Matthews. Plus ça va, plus il est timide. Il y a une quinzaine d’années, il cherchait un manager et rencontrait des candidats lors d’un dîner. L’un d’eux a commandé du poisson. Morrissey s’est levé et est parti. Sans rien dire. » Un épisode qui en rappelle un autre, lors de Coachella en 2009. En plein concert, au milieu du titre « Some Girls Are Bigger Than Others », des effluves de viande grillée parviennent aux narines raffinées du Moz. Le chanteur trolle dans son micro (voir la vidéo ci-dessus) : « Je peux sentir de la chair brûlée… Et j’espère qu’elle est humaine ! » Morrissey quitte la scène et n’y retournera pas, livrant une dernière justification : « L’odeur d’animaux qui brûlent me rend malade. Je ne pouvais pas la supporter ». Cinq ans plus tard, il développe un peu lors d’un entretien à true-to-you, un de ses sites de fans. « Si on me présente quelqu’un qui mange de la viande, je m’en vais. Je ne vois pas de différence entre manger des animaux et la pédophilie. C’est du viol, de la violence, c’est meurtrier. » Dan Matthews tente de justifier l’attitude de la star. « Morrissey est une drama queen, explique-t-il. Tous les jours, il arrive des choses horribles à des animaux et la plupart des gens s’en moquent. Dans ce monde de tabloïds, il sait que pour attirer l’attention des masses, le message doit être dramatique. » Mais parfois, Morrissey, qu’on place souvent à l’extrême-droite de l’échiquier politique anglais, va un peu plus loin dans la controverse. Comme lorsqu’il définit le peuple chinois comme une « sous-espèce » du fait de leur traitement des animaux. Une fois de plus, Dan Matthews passe outre. « Brigitte Bardot aussi fait beaucoup pour les animaux, alors qu’elle a aussi des positions d’extrême-droite. Ça peut être gênant, parfois, mais ça ne l’empêche pas d’être une icône de la cause animale. » Chez PETA, on ne regarde pas la couleur politique, mais seulement l’amour des bêtes.