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Timide et sans complexe : Rone va vers la lumière

Timide et sans complexe : Rone va vers la lumière

Dans le petit monde  électronique du Parisien Rone, se mélangent l’influence de l’écrivain de science-fiction Alain Damasio, l’enfance, les rêveries de Michel Gondry et une BO techno pour les mégalopoles imaginaires. A l’occasion de la sortie de son nouvel album Mirapolis et de son passage au Pitchfork Festival, Erwan Castex se raconte et nous décrit tout ce qu’il se passe dans sa tête. Pas une mince affaire.

Creatures, ton précédent album, est sorti il y a deux ans. Comment est-ce que tu as pensé Mirapolis par rapport à celui-ci ?

J'ai réalisé que cet album avait une espèce de noirceur et cette noirceur m’a surpris. C'est un disque assez lourd, pesant. Je crois que je ne me rendais pas compte que ma musique pouvait être si sombre à l'époque où j'ai enregistré Creatures. Du coup, au moment d’aborder ce nouveau disque, je me suis dis qu’il fallait qu’il soit plus solaire. Après, même en rendant les choses plus lumineuses, je reviens toujours à une certaine forme de mélancolie : avec Mirapolis, j’étais persuadé de faire un album très festif, et pourtant autour de moi on me redit « Tiens, tu as encore fait un disque mélancolique... » Il y a sans doute toujours un peu de mélancolie qui traîne. On n’échappe pas à sa nature.

Pourquoi es-tu parti à Berlin (pour Tohu Bohu, ndlr) ou en Bretagne (pour Mirapolis, ndlr) sur tes derniers disques ?

J’avais besoin de m’éloigner de mon quotidien, mais aussi de mon studio qui se trouve à Montreuil (93). J’ai plein de machines là-bas, mais j’ai un peu de mal à y faire le premier jet. C’est un endroit que j’adore pour finaliser les albums, les façonner, mais pour les commencer c’est toujours un peu l’enfer... Un peu comme j’imagine un écrivain à la terrasse d’un café ou un dessinateur qui fait un croquis dans le métro, j’avais envie de bricoler des choses sur mon ordinateur à l’extérieur. C’est Alain Damasio (écrivain de science-fiction avec qui Rone a récemment collaboré, ndlr) qui m’a appris ça : lui, c’est un fou solitaire. Il part plusieurs mois dans une cabane en Corse pour écrire ses livres, et ça m’inspirait beaucoup. Du coup je suis parti dans des chambres d'hôtel ou des AirBnB en Bretagne. Le seul critère pour moi, c’était d’avoir une chambre avec vue sur la mer et, à chaque fois, une machine différente avec moi histoire bien l’utiliser à fond. Normalement, pendant mes périodes d’écriture en studio je passe un temps fou à choisir sur quelle machine je vais bosser. En plus mon studio n’a pas de fenêtres. Résultat : je procrastine.

Les villes dans lesquelles tu cherchais l’inspiration tu les choisissais au pif ?

Un peu ! Comme j’aime beaucoup la Bretagne j’ai pas mal axé mes recherches sur cette région. Mais je suis par exemple allé en baie de Somme à Saint-Valery parce que j’avais vu une photo sur Internet et que le lieu avait l’air cool. Ce qui est drôle c’est que c’est un lieu qui doit être très touristique l’été, sauf que moi j’y étais hors saison. Il n’y avait qu’un bistrot ouvert, et j’allais y prendre mon café du matin là-bas. Je crois que je cherchais aussi une certaine forme d’ennui : Paris c’est toujours speed, on m’appelle, je reçois des mails, et là j’étais dans des coins où il n’y avait rien. Souvent je passais deux trois jours sans toucher aux instruments, je me baladais jusqu’à ce que je commence à paniquer en me disant je n’étais pas non plus venu-là pour glander. Mais bon, il y aussi eu des lieux qui ne m'inspiraient pas du tout. Je me suis planté une fois en allant à Deauville : je passais mon temps au Casino (rires). Mais que je me rappelle aussi d’une chambre qui ne payait pas de mine à Roscoff dans le Finistère et dans laquelle j’étais hyper inspiré, je n’arrêtais pas d’avoir des idées. Du coup j’ai prolongé pendant quinze jours.

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Pourquoi avoir donné le nom du parc de Mirapolis à ton album?

A cause de mes souvenirs d’enfance : moi, à l’arrière de la voiture de mes parents passant devant ce parc d’attraction sans jamais nous y arrêter. Toutes les semaines, je croisais ce Gargantua géant qui trônait au bord de la route. Rétrospectivement, je suis sûr que ça a stimulé mon imagination. Ce souvenir était enfoui dans ma mémoire, jusqu’à ce que je rencontre Michel Gondry. C’est lui qui m’a proposé une pochette avec cette ville du futur, et tout prenait sens puisque le nom de ce parc d’attraction m’évoquait aussi la ville de Metropolis dans le film de Fritz Lang. Du coup pendant la composition j’ai eu en tête cette espèce de ville bricolée, psychédélique et très colorée. Cette ville, je trouve qu’elle est à la fois fascinante, inquiétante, et angoissante. Elle a ce côté attraction/répulsion que je peux avoir avec les grandes villes en général.

Tu te définis comme quelqu’un de timide. Tu dirais que le fait de jouer sur des scènes devant, parfois, des milliers de spectateurs a contribué à vaincre cette timidité ?

Etre aussi timide et monter sur scène ça reste un grand mystère pour moi. Il faut être maso pour se retrouver sur une scène devant 20 000 personnes. J’adore ça, mais c’est pas facile. J’ai un trac dingue, mais quand j’y suis c’est génial. Malgré ça, je suis encore hyper timide et toujours très facilement impressionnable. Dès que je collabore avec quelqu’un j’ai un trac fou, je me demande si je vais être à la hauteur, parce que ce sont des gens que j’admire. Quand j’étais à l’école, je ne faisais jamais d’exposés, ou alors je les évitaient le plus possible. Ça me rendait malade ! Même six mois avant la date de présentation, je ne pensais qu’à ça. Résultat : je me démerdais pour ne pas y aller quitte à avoir zéro. L’idée de me retrouver sur l’estrade devant une classe qui me terrifiait, le silence, le regard des gens, ça m’a toujours fait flipper.

A l’époque où tu as sorti ton album Creatures tu as déclaré que le fait d’être papa avait influencé ta manière de composer. Ca a été pareil pour Mirapolis ?

Oui et non. On va dire que le fait de partir, de m’isoler, c’était aussi pour prendre un peu de distance avec ma famille. C’était un processus nécessaire, mais la vérité c’est qu’au bout de 24h mes enfants me manquent. Ils sont quand même très présents dans l’album : par exemple il y a la la voix de ma fille Alice sur le morceau « Lou ». Elle faisait le cri du loup à longueur de journée à la maison, et j’ai fini par l’enregistrer à l’iPhone. Réussir un morceau accessible pour mes enfants, c’est clair que j’ai dû y penser. Pour ça j’utilise pas pas mal mon téléphone. J’ai même fini par m’acheter un vrai micro. J’enregistre plein de choses que j'insère parfois dans un de mes titres, mais toujours très discrètement : des oiseaux à la Réunion, des bruits de villes à Berlin, des portes qui grincent…

Tes enfants viennent te voir en studio ?

Ils sont assez curieux. Ils veulent savoir à quoi leur père consacre ses journées. Une fois ou deux ils sont venus tripoter les synthés. Ça m’est arrivé d’ailleurs par le passé de leur faire écouter mes tracks technos et d’observer leurs réactions. Bon, à chaque fois, ils tirent une tête bizarre. Faire un morceau accessible pour eux, j’y ai pensé. Je n’ai pas fait l’album pour mes enfants, mais ils ont très certainement créé une forme de douceur dans ma musique. Aujourd’hui quand je réécoute mon premier album que j’ai uniquement enregistré avec un ordinateur, sans aucun synthé, je me dis : « Il n’y a pas assez d’air, ça manque quand même d’humain. »

Rone jouera au Pitchfork Festival ce jeudi 2 novembre