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Allié de Kendrick, jazzman engagé : portrait de Kamasi Washington

Allié de Kendrick, jazzman engagé : portrait de Kamasi Washington

Grâce à un triple album, un EP et des collaborations avec toute la scène rap de Los Angeles, Kamasi Washington a réussi à sortir le jazz de la niche intello dans laquelle il s'était embourbé depuis des années. Au point de faire du saxophoniste ténor une star mainstream comme le jazz n'en a pas connu depuis longtemps. À retrouver au festival Pitchfork ce vendredi.

15 mars 2015. Après presque trois ans d'attente, Kendrick Lamar sort l'un des plus gros blockbusters du rap contemporain. En quelques jours, ce troisième album du rappeur de Compton pulvérise les records de streaming et arrive même - pas un mince exploit - à se classer au sommet des charts de tous les pays anglophones. Un coup d’œil aux crédits de To Pimp a Butterfly suffit d'ailleurs à saisir l'ampleur historique de ce disque. Les noms y tombent comme des médailles : Dr. Dre, Snoop Dog, Pharrell Williams, Georges Clinton, Flying Lotus et même un Tupac Shakur ressuscité le temps d'un dialogue d'outre-tombe avec Kendrick. Mais au final, c'est surtout le blase d'un jeune saxophoniste - en charge des arrangements de cordes et de quelques envolées de ténor – qui interpelle le grand public. Kamasi Washington. Deux mois plus tard, le même homme sort son premier disque solo et, pour tout dire, l'album n'a rien du pari gagné d'avance. Très justement baptisé The Epic, ce projet colossal n'avait rien pour faire chavirer les charts. A preuve, il affiche au compteur 173 minutes de musique répartie sur un triple album de jazz pur et dur joué par un groupe de 10 musiciens, un orchestres de 32 personnes et 20 choristes. Au fil de l'année pourtant le disque commence à décrocher un peu partout les prix et nominations tandis que la presse encense la finesse du travail signé par le complice de Kendrick. L'acmé ? Certains puristes se mettent à évoquer "le retour du jazz, le vrai" et anticipent une chose folle : que les hipsters se mettent à en faire leur nouvelle musique de chevet.

Malgré son envergure, The Epic est donc resté en tout 78 semaines dans les classements Billboard, pointant même au sommet du top jazz d'iTunes et à la troisième position des charts du genre. De quoi faire de Kamasi Washington un nouvel ambassadeur. Il faut dire que le bonhomme en impose. À 36 ans, le ténor californien à davantage la carrure d'un joueur de foot américain que celle d'un soliste délicat de la West Coast. Seul son long dashiki et sa coupe afro permettent de comprendre que le saxophoniste prodige est en fait un rejeton de l'aventure du jazz free des années 60-70. Pour le reste, Kamasi parle peu, mais il joue fort. « Il a toujours été cet imposant personnage au calme un peu mystérieux. Quand je l'ai rencontré pour la première fois, nous avions quinze ans. Il ne parlait pas. Tout ce qu'il voulait, c'était répéter son instrument et jouer du Coltrane ou du McCoy Tyner », commente son contrebassiste Miles Mosley. Loin des rodomontades des rappeurs US ou de l'académisme ennuyeux de ses confrères du jazz, Kamasi Washington a donc réussi à se tailler en silence une place à part dans le paysage musical des trente dernières années. Depuis 1983 et le sacre de Wynton Marsalis, la scène jazz n'enfantait plus que des personnalités consanguines dont l'aura ne dépassait jamais les cercles de puristes. Loin de tout ça, Kamasi Washington est tout simplement devenu une star mondiale, dans un genre qui avait fini par penser que le grand public n'était pas assez bon pour lui.

Good Kid, Mad City

Tout commence à South Central, dans ces quartiers de Los Angeles que les guides déconseillent formellement aux touristes. Kamasi Washington né en 1981, en pleine déferlante de crack sur la ville. Située au 74th and Figueroa street, sa maison est enfoncée tout au fond du ghetto. Jour et nuit, le jeune Kamasi peut entendre les coups de feu que s'échangent copieusement les Bloods et les Crips de son voisinage. Un jour, son père retrouve même le cadavre d'une prostituée en décomposition dans l'arrière-court du domicile familial. Comme tous les gamins grandissant dans cette ville un peu folle, Kamasi tangue alors entre la fascination pour la vie de voyou et la répulsion pour les gangs qui ensanglantent la rue. Poussé par son père saxophoniste, il apprend d'abord la batterie, puis passe à la clarinette et au saxo en jouant régulièrement dans l'église locale. Mais dans sa chambre d'ado, l'apprenti jazzman continue à balancer à plein volume ses disques de N.W.A, poussé par l'atmosphère insurrectionnelle qui règne sur la ville après le passage à tabac de Rodney King. Jusqu'au jour où un ami de son grand-frère lui offre une cassette de Art Blakey and the Jazz Messengers. « C'est là que je me suis vraiment mis au jazz. D'un seul coup, je me suis rendu compte de toute la musique qui m'entourait à la maison », expliquait au New York Times Kamasi Washington, pour mieux détailler comment il s'est ensuite plongé dans la collection de disques de son père. Et lorsqu'il se décide enfin à faire part à son paternel de son désir de devenir musicien de jazz, la réponse est sans appel : « Si tu aimes tant le jazz que ça, prouve-le ! Chante-moi en entier un solo de Charlie Parker ! » Avec application, Kamasi réplique en chantant note à note le thème et le premier solo du classique « Blues for Alice ». Son père est bluffé. Il lui offre son saxophone ténor – un Selmer Mark VI – le seul instrument sur lequel Kamasi ait jamais joué. « À partir de là, son seul gang était la musique », conclue son ami Miles Mosley.

« Son style, c'est la Crip Walk »

À l'Alexander Hamilton High School, Kamasi suit alors le programme de musique et intègre rapidement le Multi-School Jazz Band qui réunit tous les étudiants les plus talentueux de Los Angeles. Miles Mosley, alors contrebassiste du groupe, se rappelle : « J'ai rarement vu des gens travailler autant leur instrument que Kamasi. Nous nous lancions des défis pour savoir qui répéterait le plus d'heures par jour et il était toujours sur un minimum de huit heures quotidiennes. À tel point qu'il fallait se mettre à l'arrière de la maison, pour que les voisins ne râlent pas. » Peu à peu, Washington se trouve un style à la fois inspiré du jazz modal et de ses premiers amours pour le hip-hop. « La première fois que je l'ai entendu jouer, je me suis dit : ''Wow ! Mais c'est le prochain Coltrane !'' Puis à force de l'écouter, j'ai compris que son style tient surtout à autre chose. Quand il joue, on peut entendre le rythme de la Crip Walk (danse popularisée par le gang des Crips à Los Angeles dans les années 80/90, ndlr). Évidemment, il y ajoute plein de notes be-bop mais dans le fond, tout est question de rythme. Le cœur de son style, c'est la Crip Walk », explique le guitariste Gee Mack avec qui il a joué pendant de nombreuses années. En 1999, Kamasi Washington est donc déjà l'un des musiciens à suivre sur la scène jazz de Los Angeles. Cette année-là, il devient aussi l'un des membres du groupe de scène de Snoop Dogg le temps d'une tournée où il apprend à simplifier son jeu et à comprendre les liens entre jazz et rap. « Le hip-hop utilise des samples, alors que le jazz reprend des classiques de Broadway pour en faire quelque chose de différent. Ce sont deux genres dont le principe est de réutiliser des formes musicales déjà existantes », détaille le saxophoniste au New York Times.

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Mais après avoir encaissé leurs premiers cachets en accompagnant les pointures du coin, Kamasi Washington et ses amis musiciens réalisent que le temps passe et qu'ils ne veulent pas se limiter éternellement au rôle de side-men. Ils se trouvent alors un club à Hollywood – le Piano Bar – et s'y établissent pour y jouer leurs compositions tous les mercredis et les vendredis. Là-bas, la majorité du public a tout juste la vingtaine et ne s’intéresse pas vraiment au jazz. Miles Mosley souligne d'ailleurs qu'il n'y a même pas de places assises au Piano Bar. « C'était important pour nous de faire notre musique dans un lieu qui ne soit pas un club pour des fans de jazz un peu traditionalistes. Nous voulions faire de la musique pour les gens de notre age. Le jazz est devenu trop formel. C'est pour ça que nous préférons jouer dans des clubs de rock, de club de goth, d'EDM, de hip-hop. Nous jouons partout mis à part dans les clubs de jazz. » Et la formule fonctionne. À chaque passage de Kamasi Washington et de son groupe, le Piano Bar affiche complet. À tel point que les voisins finissent par se plaindre et demandent à faire fermer le club. Le dernier soir, alors que la police attend la fin du set pour cadenasser les lieux, Miles Mosley remercie la foule : « Mesdames et Messieurs, c'était le West Coast Get Down. » Le nom restera. Il deviendra celui du collectif fondé par les dix musiciens. Ensemble, ils mutualisent les moyens et louent les studios Kingsize Soundlabs pour trente jours. Le principe est simple : chacun enregistre son album solo accompagné par le reste de la troupe. En seulement un mois, 170 morceaux sont finalisés. De ces sessions résultent l'album du tromboniste Ryan Porter, celui du pianiste Cameron Graves, celui de Miles Mosley et bien sûr l'imposant The Epic de Kamasi Washington.

Talkin' all that jazz

Mais si le ténor californien est désormais au sommet du jazz mondial, il semble plus que jamais décidé à ne pas s'y complaire. Le mois dernier, Kamasi Washington et le West Coast Get Down sortaient par exemple Harmony of Difference, un nouvel EP chez Young Turks, label anglais normalement spécialisé dans le rock et les musiques électroniques. Et comme à son habitude, le groupe se lançait au passage dans une tournée qui évite soigneusement les clubs de jazz pour mieux se payer une tête d'affiche au festival Pitchfork de Paris. À croire qu'en 2017, le terme « jazz » serait désormais devenu une limite pour les musiciens. « Je pense que l’appellation 'jazz' fait aujourd'hui un peu peur au grand public, avance Gee Mack. Ce n'est pas vraiment la faute des vieux classiques du genre mais plutôt à cause de tout ce smooth jazz abominable qu'on a entendu pendant les 20 dernières années. C'est atroce. » De son côté Miles Mosley est persuadé que la méfiance qu'inspire parfois ce genre aujourd'hui est avant tout une question de rythmique : « À un moment de son histoire, le jazz a oublié de s’intéresser à la manière dont il fait bouger physiquement les gens. L'aspect physique de cette musique a été trop laissé de côté depuis l'époque du swing. » Kamasi Washington est lui aussi un peu sceptique : « Ce n'était pas une erreur d'appeler la musique de James Brown du 'funk', mais je ne suis pas sûr que c'était une bonne chose pour le jazz. » Dans ce contexte, il n'est donc pas étonnant que New York, bastion historique du genre, soit pointé du doigt. Gregory Tate, considéré aux États-Unis comme le parrain du journalisme hip-hop et grand spécialiste du jazz pour le New York Times, le Washington Post ou le Village Voice n'y va pas par quatre chemins : « New York y est pour beaucoup dans l'embourgeoisement du jazz. Le prix des loyers a explosé dans les années 90 et les quartiers noirs sont devenus des quartiers blancs. La majorité des jeunes jazzmen de New York sont maintenant des blancs plutôt aisés. Du coup, ils sont parfois un peu déconnectés du hip-hop, et donc d'une partie de la jeunesse. »

À l'inverse, depuis quelques années des artistes de Los Angeles comme Flying Lotus, Kendrick Lamar, Thundercat, Tyler The Creator ou Kamasi Washington s'attachent à faire voler en éclats la barrière qui s'est peu à peu construite entre jazz et hip-hop. Et logiquement, comme dans les années 70, les jazzmen de la ville se reconnectent donc aussi aux grandes luttes politiques de leur temps. Pour Gregory Tate, il ne fait aucun doute que « Kamasi Washington est le porte-parole jazz de Black Lives Matter. Sans forcément brandir le drapeau, il a une vraie connexion spirituelle avec cette génération. Une envie de représenter sa communauté à travers la musique. » Le saxophoniste en question reconnaît timidement qu'il est effectivement difficile de ne pas faire ce lien tant sa carrure imposante renvoie à celle des victimes de bavures policières : « Je suis un grand noir, et je suis facilement pris pour cible. Avant que je commence à porter ces vêtements africains, les gens me voyaient comme une menace et pensaient que c'était OK d'être violent envers moi. Il faut regarder la réalité en face. Dans nos communautés, les plus importants des représentants de l'ordre - la police - sont fondamentalement contre nous. » Peut-on donc espérer voir le jazz redevenir cette musique à la fois engagée politiquement et aventurière musicalement ? Certes, les brûlots de Charlie Mingus ou les envolées mystiques de Coltrane sont désormais bien loin. Mais le succès colossal d'albums aussi complexes que To Pimp a Butterfly ou The Epic prouvent que le grand public ne se contente plus seulement d'artistes dont le propos se résume à 140 caractères et deux minutes de musique. Gregory Tate en est sûr, le climat politique et social va lentement mener les artistes vers des musiques « plus sauvages, plus improvisées, plus radicales, plus anarchiques, plus chaotiques. » Nul doute que Kendrick Lamar sera de ces artistes là, à lever rageusement le poing devant la foule et sous les lumières. Mais derrière, dans l'ombre, c'est une silhouette massive aux cheveux crépus qui tiendra discrètement la scène. Car Kamasi parle peu, mais il joue fort. Et son ténor porte loin. Très loin.

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Kamasi Washington se produira sur la scène du Pitchfork Festival le vendredi 3 novembre