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Bryce Dessner, The National et son histoire d'amour avec Paris

Bryce Dessner, The National et son histoire d'amour avec Paris

Alors que The National parcourt le monde pour la tournée accompagnant la sortie de leur nouvel album, Sleep Well Beast, et s’apprête à occuper la scène du Pitchfork Music Festival ce jeudi pour une « One Night by The National » (avec Rone, Ride et Kevin Morby entre autres), le multi-instrumentiste Bryce Dessner revient sur l’enregistrement de l’album, l’incontournable élection de Trump, et sa relation avec Paris, lui le Parisien d’adoption.

Après avoir longtemps habité tous ensemble à Brooklyn, il semble que vous ayez été plus éparpillés entre l’enregistrement de Trouble Will Find Me et celui de Sleep Well Beast. Quelle influence est-ce que ça a eu sur l’album ?

La vérité, c’est que même quand on vivait tous à Brooklyn, on travaillait chacun dans notre coin. Ça nous faisait marrer, d’ailleurs : Matt (Berninger, le chanteur, ndlr) habitait à l’étage en dessous de chez moi, et mon frère (Aaron Dessner, guitariste et clavier du groupe, ndlr) a fini par emménager avec lui, mais on continuait à s’envoyer des fichiers par email, alors qu’on vivait dans la même maison ! On a toujours eu l’impression d‘être à des endroits différents, de toute façon. L’ironie dans tout ça, c’est que même si on vit plus loin les uns des autres aujourd’hui, on a beaucoup plus collaboré sur cet album qu’on ne l’avait fait depuis très longtemps, parce qu’on a construit notre propre studio d’enregistrement.

Diriez-vous que vous avez besoin d’une pause après la longue tournée qui a suivi Trouble Will Find Me ?

Depuis le début, et encore plus depuis que les tournées de plus plus longues et dans des salles toujours plus grandes, c’est important pour nous de couper parce qu'on finit par surjouer notre musique, vous comprenez ? Chaque chanson commence à revêtir une personnalité que vous ne reconnaissez plus vraiment après l’avoir jouée pendant près d’un an. C’est bien de laisser nos chansons respirer et nous en avons besoin nous aussi, parce qu’on ne veut pas écrire des chansons qui parlent de la vie en tournée. Je n’aime pas les groupes qui le font, d’ailleurs, en particulier quand ils ont du succès : c’est très facile de devenir obsédé par son propre mythe ! C’est important de revenir à la vraie vie.

Dans une interview donnée à The Independent en 2012, votre batteur Bryan Devendorf faisait allusion au fait que vous et votre frère Aaron avez tendance à « transformer le Rock and Roll en compétition sportive » ; vous trouvez ça juste ?

Mon frère est toujours le capitaine de l’équipe, il a l’esprit de compétition et il encourage toujours les autres. Moi, j’ai toujours été un peu moins compétitif, peut-être parce que j’ai une vie en dehors du groupe, avec la musique que je fais pour le cinéma, la musique classique… Sur ce terrain-là, on n’est pas vraiment en compétition, mais quand on écrit des chansons ensemble, on veut toujours qu’elles soient les meilleures possibles, et on se pousse. C’est une concurrence assez saine, je crois…

Dans une autre interview, votre chanteur Matt insistait sur le fait que le nouvel album était très influencé par l’endroit où il avait été enregistré. En tant que Parisien, que pensez-vous avoir amené un peu de Paris dans l’album ?

C’est ici à Paris que j’ai fait toute l’orchestration, les boites à rythmes… J’ai embauché un petit orchestre d’environ trente-cinq personnes pour que l’on enregistre aux Studios Saint Germain, un superbe studio d’enregistrement datant des années 60. On y a enregistré avec un super ingénieur du son et une pianiste très connue qui s’appelle Katia Labèque et qui joue à la fin d’une des chansons, donc il y a une petite touche de Paris dans la musique. Puis ma femme est française, nous habitons à Paris et elle est musicienne elle aussi, sous le nom de Mina Tindle, donc elle fait partie intégrante de ma vie de musicien. The National sera toujours associé à New York, et cette ville a été très importante pour nous, mais ça me fait du bien de vivre ici et de trouver une énergie différente, en particulier dans le monde de la musique classique.

Parce que le monde de la musique classique est différent, de New York à Paris ?"

Je trouve que la France a été très avant-gardiste, très excitante avec des gens comme Pierre Boulez, Pierre Henry ou Pierre Schaeffer. Edgar Varèse a aussi beaucoup d’influence sur les jeunes compositeurs aujourd’hui, sans parler de Ravel et Debussy. Il existe une tradition ici en France de la musique dite « historique », mais aussi une tendance à explorer de nouveaux sons, et c’est aussi ça qui fait le génie de Daft Punk, par exemple. Je vais peut-être me faire tirer dessus pour avoir comparé Daft Punk à Pierre Boulez, mais peu importe : l’attention au détail, c’est très français. On parle de musique française, mais la musique d’Afrique de l’Ouest pourrait en faire partie ! En ce sens, il me semble que Paris est encore plus riche et vivante que New York. Il y a une autre différence entre France et États-Unis : ici, pop et musique classique ne se mélangent pas trop, alors qu'à New York, dès les années 60, des compositeurs comme Steve Reich, Philip Glass, Terry Riley ou Meredith Monk ont lancé leurs propres ensembles, ça a favorisé les interactions, les conversations… Je viens de New York, j’ai grandi avec Sonic Youth autant qu’avec Steve Reich, et j’ai d’ailleurs travaillé avec Lee Ranaldo et Steve Reich...

La culture du DIY a donc touché la musique classique autant que le rock aux États-Unis ?

Je suis venu vivre à Paris à la fin des années 90 pour étudier au conservatoire pendant un an avec mon meilleur ami, qui était guitariste lui aussi, et on a organisé notre propre concert, en louant un petit théâtre, en faisant de la promo dans Pariscope, je crois - c’était avant internet. Et bien les profs, mais aussi les autres étudiants, étaient absolument choqués ! Ils se demandaient ce qu’on cherchait à faire, mais on avait une attitude très américaine qui consistait à dire « si personne ne le fait, autant le faire nous mêmes »…

Le financement public de la musique classique est régulièrement remis en question ici en France. Si ses avantages sont évidents, pensez-vous donc qu’il aura aussi contribué à dresser des barrières entre musique classique et musique pop ?

Disons que c’est une question de dosage, parce que le financement public de l’art est une très bonne chose, et qu’il faut séparer la musique elle-même de sa place dans la société. À l’IRCAM, vous avez cinquante génies en train d’inventer des choses dans un sous-sol, et c’est bien qu’ils ne soient pas distraits par la pression de faire un hit pour la radio. C’est pour ça que vous les français vous nous sortez des putains de super musiciens, que l’avant-garde se porte mieux, et c'est parce que ces musiciens peuvent explorer. Peut-être que le fait que la musique classique ne soit pas financée par l’État aux États-Unis fait qu’on fréquente les mêmes salles de concert, ce qui favorise les collaborations. Steve Reich, le compositeur américain le plus connu, connaît les groupes de rock, il parle souvent de The National. Notre conception de la musique est très ouverte : toute la musique compte, toute la musique est importante. Les positions idéologiques sur la musique me fatiguent : on a grandi avec dans l’Amérique des années 80, quand les punks et les hippies n’avaient pas le droit de traîner ensemble. Vous ne pouviez pas écouter Sonic Youth et le Grateful Dead. Mais vous savez quoi ? On le faisait quand même, et les membres de Sonic Youth sont de grands fans du Grateful Dead… Vous pouvez rencontrer un DJ de techno de 18 ans qui s’amuse avec des séquenceurs de façon très complexe, même s’il n’a pas eu une éducation musicale classique. Certains compositeurs font la même chose, alors pourquoi est-ce que l’on ne peut s’intéresser qu’à l’un et pas à l’autre ?

C'est un peu devenu une marotte depuis un an ou deux : dès qu'on discute avec un musicien Américain, le sujet Trump revient sur la table. Vous ne commencez à en avoir marre de parler de Trump ?

Je me demande ce que Taylor Swift va bien pouvoir dire, parce qu’elle n’a rien dit pendant l’élection, et que c’est sans doute pour ça qu’elle évite désormais de donner des interviews. Trop de ses fans sont des électeurs de Trump…

L’élection de Trump vous a-t-elle semblé d’autant plus incroyable vue de France ?

Notre pays s'est construit sur le génocide et l’esclavage, ce qui ne nous empêche pas de nous référer à notre Constitution comme si c’était la Bible, au moment de parler du droit au port d’armes par exemple. Vous, vous avez changé cinq fois de Constitution dans le même temps ! C’est absurde, parce que notre système, notamment électoral, ne marche plus. Le Collège Électoral a été créé pour favoriser les États esclavagistes, moins peuplés à l’époque, et c’est pour cette raison qu’Hillary Clinton a gagné le vote « populaire » et que Donald Trump a remporté le vote au Collège Électoral. Le système est obsolète !

"On a cru avoir progressé"

L’élection de Trump a-t-elle déjà effacé l’espoir suscité par celle d’Obama ?

Peut-être qu’Obama nous a endormi… Pas parce que c’était un président incroyable, mais parce que c’était une personne incroyable : je le croyais, j’aimais l’écouter parler, les mots qu’il choisissait, son attitude… Je n’aimais pas ses frappes de drones mais c’est à peu près tout : je l’ai rencontré plusieurs fois et c’est un vrai bon mec. Nous, l’Amérique blanche de gauche, sommes responsables parce que l’on a cru avoir progressé. Je regardais le documentaire sur Nina Simone récemment, et elle y parle du moment où le mouvement des droits civiques se félicitait de ses acquis, alors qu’elle vivait en France et disait « vous avez tort, les choses ne se sont pas arrangées ». Aujourd’hui, Trump nous a montré à quel point les choses ne se sont pas arrangées : des néo-nazis, des suprématistes blancs et le Ku Klux Klan manifestent en public, et le président des États-Unis les défend !

Vous avez grandi à Brooklyn, que l’on considère désormais comme un cas d’école de la gentrification dans les grandes métropoles au niveau mondial ; quelles similarités voyez-vous désormais avec Paris ?

Je ne crois pas que les deux villes soient similaires en ce sens-là, pour être honnête. New York a la culture de l’argent à tous les niveaux de la société, que vous soyez un artiste en galère, un prof ou un banquier à Wall Street. Les gens parlent d’argent, montrent leur argent, c’est une espèce de course sans fin qui est peut-être liée à l’absence de filet de sécurité : si vous tombez, vous tombez encore plus bas. Nous n’avons pas de système comme celui des intermittents du spectacle, qui permet aux artistes de gagner leur vie dans le métier. On vit dans le Marais, et je me demande toujours qui fait les courses dans ces boutiques super chères… Moi, peut-être, parce que j’y achète des fringues de temps en temps, mais aucun de nos amis n’irait : même les gens que je connais qui ont de l’argent sont assez frugaux. Il y a sans doute des problèmes de diversité, de spéculation immobilière que je ne connais pas assez bien pour en parler sans rester dans les clichés d’Américain, mais je ne vois pas les mêmes tendances qu’à New York, la même culture matérialiste. Je vois des amis issus de la classe moyenne quitter Paris parce qu’ils n’ont plus les moyens d’y habiter, chercher à Vincennes, Bobigny, Saint-Denis ou Saint-Cloud, comme les gens partent habiter de plus en plus loin à Brooklyn, mais je crois vraiment que les Français ont un système de valeurs qui n’est pas basé sur l’argent, et que ça fait toute la différence.

The National jouera au Pitchfork Festival ce jeudi 2 novembre