Greenroom

Laurent Garnier : « Si ça continue, on va finir par tuer la techno »

Trente ans tout rond que Laurent Garnier se bat pour la reconnaissance de la techno et des musiques électroniques en général. Un tel chiffre, ça se fête. Par un DJ set en forme de messe le 8 octobre dernier au Rex, puis par la remise de sa Légion d’Honneur par l’ancien Ministre de la culture Jack Lang. L’occasion de dresser un bilan du monde de la techno et de toute la société qui l’entoure par l’homme que les jeunes pousses electro appellent « tonton ». 

Entre les deux tours des dernières présidentielles, tu as joué au Rex. Ce soir-là, tu as mixé sur « La jeunesse emmerde le Front National » de Bérurier Noir. Une partie de ton public sur place n’a pas vraiment goûté ta démarche. Même constat sur les réseaux sociaux par la suite. Cela t’a surpris ?

La société a beaucoup changé. Ce qui paraissait évident il y a une dizaine d’années ne l’est absolument plus aujourd’hui. Il y a dix ans, les gamins qui évoluaient dans la scène techno ne se seraient pas offusqués que je joue un tel disque. Maintenant, certaines opinions sont maintenant si décomplexées que dans toutes couches de la société, il y doit bien avoir, allez, vingt ou trente pour cents de gens qui votent pour le Front National. Il y a vingt ans, imaginer qu’un mec de la scène techno puisse voter FN, ça aurait été inconcevable. On l’aurait regardé comme un ovni. Le monde de la nuit s’est toujours positionné contre ce genre de parti. Quand tu regardes le programme de Jean-Marie Le Pen en 2002, tu vois écrit noir sur blanc que la techno et le hip-hop seront bannis de toutes aides de l’Etat. Aujourd’hui, tout le monde sait que ce parti veut évincer certaines musiques du paysage et il y malgré tout des jeunes qui pourraient voter pour eux ? Désolé, mais je ne comprends pas. Quand on en arrive là, c’est chaud. A partir de là, ma façon de marquer mon désaccord, c’est de passer des disques. Et il s’avère que certains disques de mon set contiennent un message très clair. La polémique derrière ce set, je ne l’ai pas comprise. J’ai juste joué un disque.

Ce morceau d’ailleurs, tu le joues régulièrement ?

Oui, je l’ai toujours joué ! J’ai toujours été très clair par rapport à ce parti. En 2002, juste après le premier tour, j’avais fait un son qui s’appelait « First Reaction ». Je bossais sur radio Nova, on l’avait mis en playlist, on avait communiqué dessus. Et quinze ans après, les gens soi-disant fans viennent m’écouter et sont choqués que je puisse rester sur mes positions. C’est hallucinant. Quand j’ai réalisé ça, je me suis dit : « Putain, mais personne ne dit rien en fait. » On est en train de voir arriver le FN et les idées liées au FN comme une espèce de mur qu’on va se prendre en pleine gueule, et il n’y a pas un artiste pour dire quelque chose. Le seul que j’ai vu, c’est Nekfeu durant un concert, ça n’a pas choqué personne. Mais moi si. Et en plus, j’ai pris le micro avant de jouer le morceau, j’ai dit : « Bon, maintenant je pense qu’il faut qu’on dise quelque chose. » Je les avais prévenus, je ne les ai pas pris en traître.

Tu avais aussi réagi d’une façon similaire à l’élection de Trump…

Je suis arrivé à New York le jour du muslim ban et je me suis posé la question: « Qu’est-ce que je fais ? » J’avais tout l’a capella du « I Have A Dream » de Martin Luther King. A 4h du matin, j’ai arrêté la musique, et j’ai balancé tout le discours. Pour moi, c’était clair, c’était une manière de dire : « Où sont passées toutes ces belles paroles ? » J’ai vu un noir qui s’est mis à pleurer au milieu de la scène, c’était très fort. De temps en temps, on doit prendre position. Quand j’ai été jouer en Israël, j’ai reçu des menaces très violentes sur mon compte Facebook de la part de gens qui n’écoutent jamais ma musique. Certains messages disaient: « Tu vas faire danser des gens dans des clubs construits sur des cimetières d’enfants, où il y a des ossements… » J’ai commencé à flipper, j’ai contacté les promoteurs là-bas qui m’ont répondu : « Ne t’inquiète pas, c’est toujours comme ça… » D’accord, mais à l’arrivée 30 à 40 % des artistes annulent après avoir pris connaissance de ce genre de pressions. A cette époque, je travaillais avec Abd al Malik. Lui, a toujours la bonne parole par rapport à ce genre de situation. Je l’ai appelé, il m’a dit : « Tu te dois d’y aller, et tu te dois de passer un disque qui va répondre. » J’ai donc été jouer dans un club tenu par un juif et un arabe qui sont en couple. J’ai passé « Promised Land » de Joe Smooth. C’est un titre de house un peu iconique dans le milieu qui prône la paix, le mélange des gens, des genres. Résultat : j’ai eu l’impression que le public comprenait bien mon propos.

On assiste actuellement à un regain de vitalité de la scène techno en France depuis 2010 environ. A Paris, notamment, le monde de la nuit a été complètement chamboulé…

Quand une ville est bouillonnante, elle rayonne. Il y a un noyau de gens qui décident de faire quelque chose, qui ont une sorte de singularité, et ça rayonne sur d’autres gens. La nouvelle génération est arrivée avec l’ouverture des soirées Concrete, etc. Ça a permis à Paris de sortir de cet espèce de marasme. Avant ça, il y avait juste trois clubs avec de la musique pas très intéressante qui se battaient en duel. Le Rex est là depuis longtemps, mais pour une ville comme Paris et sa banlieue, la culture club d’avant 2010, c’était pathétique. J’ai dû aller deux fois au Baron et la deuxième je me suis fait jeter. Le Paris by Night, c’était devenu risible. C’est une des raisons pour lesquelles je suis parti, d’ailleurs. Londres est tombée en désuétude. Manchester aussi. A part les soirées organisées à la Warehouse, il ne s’est rien passé là-bas depuis vingt ans en techno. Tout le monde s’excite sur les années phares du club Hacienda, pendant ces années où Peter Hook et New Order étaient impliqués dans l’histoire. Après, on ne peut pas dire que Manchester c’est une ville qui rayonne pour sa culture techno. La culture techno elle a rayonné à Berlin, puis Francfort pendant un bon moment. La culture techno elle se vit à Tokyo, Paris, Barcelone. En ce moment c’est Amsterdam qui tient le haut du pavé.

Avec les films Eden ou 120 battements par minute, avec les documentaire et les livres sur la French Touch, est-ce que tu as l’impression que les musiques électroniques ont désormais tendance à trop regarder en arrière ?

Tous les genres musicaux le font. Aujourd’hui, dans la techno on explique de plus en plus quel genre de machine il faut utiliser, comment formater le son pour que ça sonne underground… Il y a une formule et ça me fait un peu rire. Le souci si on continue d’intellectualiser la démarche autour de la techno on va la tuer. C’est très bien de connaître l’histoire, mais c’est comme si on allait dans des clubs de rock pour n’écouter que du Velvet Underground. Au départ la techno c’était comme le jazz : une musique qui plongeait complètement dans l’inconnu. Regarde comment le jazz a évolué : quand John Coltrane est mort, beaucoup se sont mis à regarder en arrière et à dire « le jazz c’était mieux avant. » C’est à partir de là qu’on s’est mis à enfermer le jazz dans un style un peu intellectuel. Je trouve qu’on intellectualise beaucoup la techno actuellement. C’est d’autant plus dommage qu’elle a toujours été un mouvement qui regardait vers l’avant. On s’est battus pour que les gens trouvent normal qu’on utilise des ordinateurs pour faire de la musique. On regardait le futur comme quelque chose d’excitant. Aujourd’hui, qu’est ce qu’on fait ? On se prosterne devant le retour du vinyle.

« J’aurais pu rendre les armes »

Tu pourrais dire que la techno s’uniformise ?

En tout cas, j’ai l’impression d’entendre beaucoup d’enfants de Jeff Mills dans toute une frange de la production techno du moment. Là, il y a 50 000 gamins, et tous font du Jeff Mills et j’en ai marre. Jeff a une manière très spécifique de faire de la musique, de manier les sonorités, les boîtes à rythmes… Il y a toute une ambiance autour de sa musique et de son label, Axis Records, que je retrouve dans 50% de la production techno mondiale dite underground. Ce sont les mêmes disques, les mêmes patterns, les mêmes sons, le même trip un peu interstellaire… C’est super funky, très cool, mais moi, j’ai besoin d’un coup de black, d’un coup de blanc, d’un petit coup de marteau. Et puis, à la fin, une petite caresse.

Récemment tu as été décoré de la Légion d’Honneur. Etre le premier deejay à recevoir cette distinction, tu as pris ça comment ?

Quand j’ai su que j’allais la recevoir, je ne me suis pas posé de question. Finalement, plus on a avancé dans le temps, plus je devais recevoir ce truc (rires) et plus je me mettais à cogiter. Mais je crois que je ne me suis jamais fourvoyé, que je n’ai jamais vendu mon âme au diable, j’ai toujours fait ce que je pensais être la bonne chose par rapport à la musique que je défends. Et ça n’a jamais été simple, même très dur à une période. J’aurais pu rendre les armes, mais j’y ai cru, j’y étais à fond, je n’ai jamais pris le chemin le plus facile. Donc, faire rayonner la France par la biais de ma musique, qui n’était d’ailleurs pas facile à défendre, ça ressemble une jolie victoire. Après, je ne dirai pas que c’est ma victoire. Ça me fait plutôt penser à la première Victoire de la musique que j’ai obtenue et à ce moment où on m’a fait jouer à l’Olympia. La Victoire de la musique je ne l’ai pas prise comme un couronnement pour mon disque. En recevant ce prix, j’ai plutôt pensé : « Ça, c’est pour la techno qui arrive dans les rues. » C’est pareil avec la légion d’honneur. Comme, je suis là depuis longtemps, il y a un côté symbolique à me la donner.