JE RECHERCHE
Bobby Jameson, ou l'incarnation humaine de la fin du rêve hippie

Bobby Jameson, ou l'incarnation humaine de la fin du rêve hippie

Dans les années 60, il était vendu comme le « prochain grand phénomène mondial » après les Beatles et a même connu un semblant de célébrité dans quelques villes américaines. Mais le destin fut rude pour Bobby Jameson : entre managers escrocs, amis peu fréquentables, ce singer/songwriter américain est ressorti seul, fauché et suicidaire de son aventure musicale. Aujourd'hui, l'icône freak Ariel Pink lui dédie son dernier album et sa chanson-titre, Dedicated To Bobby Jameson. L'occasion de revenir sur son histoire folle, symbolique de la cruauté d'une industrie et de la chute du rêve hippie.

Autre temps, autres mœurs. Nous sommes le 12 mars 1968 quand le Ministère de l'Information français, anciennement connu sous le nom de « Ministère de la Propagande », publie ce communiqué : « Ce film présente une apologie d'un certain nombre de perversités, dont les drogues et l'homosexualité, et constitue un danger à la santé mentale du public. La Commission propose donc son interdiction totale ». Le film en question ? Mondo Hollywood, sorte de documentaire poétique sur la contre-culture hippie de Los Angeles. Parmi les dizaines de rebelles, artistes et transsexuels qui parcourent cette œuvre bizarre figure un certain Bobby Jameson. On le croise en studio lors de l'enregistrement d'une chanson anti-militariste nommée « Vietnam », puis au centre d'une soirée mondaine, guitare à la main et harmonica à la bouche tel un Bob Dylan époque « Times Are A-Changin' ». La salle est attentive car c'est l'époque où Jameson est connu de tous dans le petit monde d'Hollywood, au point d'être surnommé le « Maire de Sunset Strip », du nom de la rue où se situe le Whisky A Go-Go entre autres grands lieux de fête du Summer Of Love. « Avec Bobby Jameson, on écrivait des chansons et on foutait le bordel » se remémore aujourd'hui le musicien et acteur PJ Proby qui croise la route du troubadour dans la première moitié des années 60. C'est à dire ? « Alcool fort, filles à gogo et coups de poings ». Tout un programme qui ne pouvait que séduire Ariel Pink, grand romantique d'un bouillant Los Angeles qui jouait avec la morale. « Il était le Maire de Sunset Strip, un trans de Tinseltown (surnom de Hollywood, ndlr), le Maire des collines d'Hollywood » va le refrain de la chanson « Dedicated To Bobby Jameson ».

Aux premières loges de la révolution contre-culturelle, Bobby Jameson en a épousé toutes les phases. Dès le début des années 60, à l'âge de 18 ans, il croise la route de l'entrepreneur Tony Alamo qui devient son manager. « Avec moi, tu deviendras une star » lui promet-il. Le jeune Jameson le croit, et pour cause : pendant des semaines, des encarts pub sont placés dans l'omnipotent magazine musical Billboard avec les mots « Bobby Jameson, le prochain phénomène mondial »... alors que celui-ci n'a toujours pas enregistré de chansons. La hype fonctionne cependant, et quand la très jolie ballade pop-folk « She's Lonely » de Jameson sort finalement, elle devient un petit tube. Alamo l'envoie en tournée, notamment en première partie des Beach Boys, mais ne lui filera jamais un centime. Pareil pour les pubs Billboard : jamais payées. Effrayé par les menaces et manipulations d'un manager dont les discours se font de plus en plus mystiques, Jameson s'enfuit à Londres où le célèbre manager des Rolling Stones, Andrew Oldham, l'attend pour lui faire enregistrer une composition de Keith Richards, « All I Want Is My Baby », avec Mick Jagger en choriste de luxe. Déçu par les faibles ventes du morceau, Oldham laisse finalement Jameson tomber, sans aucune rétribution, perdu et fauché en plein Swinging London. Quant à Tony Alamo, il deviendra par la suite célèbre pour sa conversion réussie en leader d'une secte évangéliste, avant de finir condamné pour pédophilie.

Rapatrié à Los Angeles en 1965, Jameson découvre alors la montée du mouvement hippie : « Quelque chose avait changé à mon retour, décrivait-il quelques années plus tard. Au lieu de s'ignorer, on commençait à prendre le temps pour communiquer avec les inconnus dans la rue. La curiosité envers l'autre semblait prendre le pas sur la bête méfiance. On pouvait littéralement descendre Sunset Strip et se faire un tout nouveau tas d'amis. Le monde changeait devant mes yeux. Tout était vivant et électrique. Les choses bougeaient à une vitesse ridicule. Pour un nombre croissant de gens, les drogues faisaient partie d'une expansion de l'esprit et d'un nouveau sentiment de liberté qui balayait l'Amérique et le monde et j'étais, moi, déterminé à être en première ligne de la bataille. J'y croyais sincèrement, même si cet enthousiasme a failli me tuer au final ». Comme un symbole de cette décennie où le rêve hippie allait exploser en vol face à la réalité de la guerre et des overdoses, Jameson sort trois albums en miroir de son époque entre 1965 et 1969 : folk orchestral à la Love avec Songs Of Protest and Anti-Protest, pop psychédélique avec Color Him In, country-blues épuisé avec Working !. Certes confidentiels, ces trois disques inégaux mais générationnels sont devenus avec le temps des raretés convoitées par les collectionneurs.

Une résurrection signée Internet

Un cycle dont Jameson ressort pourtant fou, addict et sans domicile fixe : autour de lui, des amis se suicident ou meurent d'overdoses, d'autres l'oublient, à l'image d'un Frank Zappa qui, lui, touche du doigt le succès, tout comme Gail, la petite amie de Bobby Jameson. Ses années 70 suivront la même dynamique, entre espoirs de résurrection et rechutes dans la rue et ses démons, toujours provoqués par des requins de l'industrie qui trouvent le moyen de ne pas lui accorder ses maigres dus : « J'étais comme un yo-yo humain coincé sur une corde, poétisait Jameson. Je n'ai reçu que misère de l'industrie musicale. Les seules qui m'ont aidé furent les femmes de Californie : elles m'ont accueilli dans leurs lits et leurs cœurs. Elles m'ont sauvé les miches, littéralement, à chaque fois. J'ai vécu avec elles, j'ai aimé avec elles, je me suis battu avec elles, je me suis défoncé avec elles. Sans elles, je serais mort, point final ».

Bobby Jameson décédera finalement en 2015, à l'âge de 70 ans, après une trentaine d'années reclus dans un mobil-home en pleine campagne californienne en compagnie de sa mère et d'un frère malade mental, retiré du monde. C'est là-bas, alors que tout le monde le croyait mort depuis les années 80, que le fondateur du label Now Sounds le retrouve en 2003 après une enquête : Now Sounds publiait alors une réédition de Songs Of Protest and Anti-Protest. Surpris de constater que sa musique intéresse et que tout un tas de légendes circulent à son propos, Jameson décide d'acheter un ordinateur grâce au petit chèque qu'il reçoit grâce à cette réédition. Il commence à échanger avec des fans sur les forums, avant de se mettre à rédiger sa grande œuvre : une autobiographie complète qu'il partage épisode par épisode sur un blog personnel, pour tout mettre au clair et laisser cette trace qu'il voulait imprégner par sa musique. « S'il n'y avait pas eu Internet, je n'aurais été qu'un petit accroc dans l'histoire du rock'n'roll, écrit-il. J'ai été sorti de mon trou et ressuscité dans le monde actuel ».

De son enfance dans l'Arizona entre Indiens et Mormons à ses plusieurs tentatives de suicide dans les 70's, l'auteur met quatre ans et presque 200 épisodes avant d'arriver au point final de son récit, marqué par son départ définitif de Los Angeles, cette « capitale mondiale de la boucherie d'enfants plein de rêves » avec laquelle il entretenait une relation comparable à celle de « deux amants qui ne s'entendaient pas, mais qui avaient de super baises ». Il conclut, aigri : « Tous ces gens m'avaient enculé d'une manière ou d'une autre. Je ne pouvais plus le supporter. Je commençais à devenir cinglé. Il fallait que je quitte cette ville avant de tuer quelqu'un, ou de me tuer moi-même. J'étais prêt à capituler, convaincu également que ma vie n'était rien de plus qu'un rêve puéril ».

"Il y a du Bobby Jameson dans chacun"

A l'image de ces derniers mots, l'autobiographie digitale de Jameson est formidable. Il déballe son destin tragique avec un sens du détail et une honnêteté bouleversante, rythmé par un étonnant talent pour le cliffhanger de fin d'épisode, digne des meilleures séries télévisées. Davantage que sa musique, bobbyjameson.blogspot.com restera comme l’œuvre la plus significative de ce musicien talentueux, charismatique, mais finalement plutôt lambda. Constat que partage également Ariel Pink : « Sa musique était cool, mais ce qui m'intéresse surtout, c'est sa qualité d'écrivain, explique-t-il au sujet de ce projet de lui dédier son nouvel album. Je me suis senti comme Bobby Jameson jusqu'à mes 26 ans, avant d'être finalement reconnu pour ma musique. Pendant la première moitié de ma vie, je voulais juste un peu d'amour et d'attention. Je crois qu'il y a du Bobby Jameson dans chacun d'entre nous ».

Parmi les multiples rebondissements des années 60 dans la vie de Jameson, une anecdote sonne particulièrement d'actualité. Nous sommes en 1966 quand le troubadour trouve un mécène en la personne de Ken Handler, héritier du géant du jouet Mattel. Quelques mois après leur rencontre, le très riche jeune homme invite chez lui son très pauvre protégé. Après avoir discuté en compagnie de la femme enceinte de Handler, ce dernier demande à Jameson de monter dans sa chambre. C'est là qu'il lui propose de « dormir ensemble ». « Ce n'est pas mon genre », répond Jameson. « Tu sais que cette réponse signifie la modification de mes plans avec toi et que tu vas devoir rendre tout ce que je t'ai prêté ? » rétorque Handler. Jameson s'en va, se condamnant à une nouvelle période de galère. Dans la section commentaires du blog, une personne anonyme sort du silence : « Ken Handler n'était pas que gay, c'était un pédophile et un prédateur sexuel. J'avais 15 ans quand il m'a approché et m'a promis de 'm'aider' dans mon rêve de devenir un acteur. Il était transparent sur ce qu'il attendait en échange de son aide. Un pervers dégoûtant ». Jamais inquiété pour ses comportements, Ken Handler n'est autre que celui qui a donné son nom à la fameuse poupée Ken. Une poupée sans sexe.