JE RECHERCHE
Sexisme dans le rap : les rappeuses racontent leur quotidien

Sexisme dans le rap : les rappeuses racontent leur quotidien

À la suite de notre interview de Madame Rap où elle expliquait que la France « est le deuxième marché au monde de rap, et on est l'un des rares pays qui n'a jamais eu une rappeuse superstar », nous avons décidé, dans le climat de libération de la parole féministe après la révélation de « l'affaire Weinstein », d'aller poser la question suivante aux premières intéressées : « Pourquoi n'y a-t-il pas de rappeuse superstar en France aujourd'hui ? » La réponse : être une femme dans l'univers du rap est avant tout un sacré parcours d'obstacles.

Moon’A a eu de multiples occasions de signer un contrat. Après avoir passé des mois à enchaîner les rendez-vous dans les bureaux des labels, et même parfois aux sièges des plus grandes maisons de disque, elle a reçu de nombreuses offres fermes. Presque tous les labels rencontrés voulaient la signer. À un détail près, cela dit. « À chaque fois, on me disait : ‘tu es trop garçon manqué’, explique-t-elle, car pour eux, une femme ne peut pas vendre autant qu’un homme sur un créneau de rap dur ». Par exemple, dans son clip « Blanco Griselda » – qui cumule plus de 710 000 vues sur Youtube – Moon'A n'hésite pas à rapper dans un style féroce, un pistolet 9mm à la main, perchée en haut d'une tour de banlieue parisienne. Et même si depuis quelques temps, la jeune femme s'impose comme une figure montante du rap français, elle doit toujours faire face aux jugements des hommes, comme récemment, avec l’une des grandes stars rap du moment – dont elle ne préfère pas révéler le nom. Une fois dans les locaux de la star en question, et après la diffusion de ses dernières créations, ce « très gros artiste qui explose en ce moment » la trouve « trop kaïra », et même « presque beurette ». Heurtée par l’insulte, elle s’empare de ce qu’elle appelle sa « clé magique » : une clé USB avec des productions dans le style de Stromae où elle met de côté ses punchlines acérées, remplacées par des chants plus consensuels. La rappeuse décrit la scène : « Ils ont halluciné ! Ils m’ont dit ‘ah mais c’est toi qui a fait ça ?’ C’est ce qu’ils attendaient de moi, sauf qu’il y a un million de meufs qui peuvent chanter et faire un tube. Cette musique elle se bouffe et elle se chie ». Et elle se vend, aussi, au vu des efforts déployés par les labels pour modeler les femmes du rap dans une vision de la femme limitée. Certains pontes de l’industrie parlent d'ailleurs de « produit » plutôt que de rappeuses. C’est en tout cas cette même rengaine qui a marqué PunchLyn, une jeune rappeuse de Roubaix qui se dit lassée d’entendre « t’es une femme dans le rap, donc t’es un produit ».

Moon'A

Rares sont les « produits » qui parviennent à s'imposer durablement dans le monde du rap. Si les exceptions existent (Diam's, Casey, Keny Arkana), elles ne font que confirmer la règle absurde qui voudrait qu'une femme, en France, ça ne rappe pas. Les chiffres sont d'ailleurs accablants. Sur les douze disques de diamant remportés historiquement par le rap français, seule une femme est parvenue à décrocher la récompense. L'exploit date d'il y a maintenant plus de dix ans, avec l'album Dans ma bulle de Diam's qui s’était écoulé à plus de 750 000 exemplaires en 2006. Depuis, si les plate-formes comme Deezer ou Spotify battent chaque année des records avec des rappeurs français, les femmes, elles, restent les grandes absentes des classements. Les grandes success-story de ces dernières années – Kaaris, PNL, Sofiane, Vald, MHD et autres – concernent des hommes. Comme Éloïse Bouton, à la tête du blog Madame Rap, nous l'expliquait récemment : « On est en 2017, on est le deuxième marché au monde de rap, et on est l'un des rares pays qui n'a jamais eu une rappeuse superstar ». La faute à qui, alors ? Pas aux rappeuses, dont la production tutoie souvent en qualité celle des artistes masculins malgré les contraintes. Selon les cas, ces dernières évoquent des labels qui refusent de considérer les femmes comme de vraies artistes, des médias les traitant toujours comme des ovnis ou même une forme d’autocensure.  Beaucoup d'entre elles finissent par jeter l'éponge. Si le rap n'est pas par essence plus sexiste que (par exemple) le rock, l'electro ou la chanson française, il détonne pour la raison suivante : le système est, à tous les échelons de la production, entièrement dominé par des hommes. Au final, les rappeuses qui persistent se voient souvent confrontées à des choix auxquels leurs homologues masculins n’auraient jamais été confrontés. Ce qu'elles décrivent, surtout, c'est un véritable parcours du combattant mettant en gage leur corps et leur probité artistique.

Privées de droits d'auteure

Première question cruciale et récurrente pour les rappeuses : où placer le curseur de la féminité ? « Il n'y pas de situation intermédiaire dans le rap en tant que femme, rappelle Illustre, rappeuse indé de Clermont-Ferrand, on est soit du côté de la brute de décoffrage, soit à montrer ses seins. Tout est dans l'extrême et ça manque de mesure. » Alors que Nicki Minaj ou Cardi B atteignent le sommet des charts aux États-Unis avec des textes ouvertement sexuels, en France, la vulgarité et les lyrics classés X restent malheureusement un créneau qui semble interdit aux femmes. Seule Liza Monet, ancienne actrice porno, s'en approche, même si elle admet avoir « un peu lissé le propos à un moment ». Elle aimerait que « comme les mecs », les rappeuses aient le droit « d'être vulgaires et de parler de sexe ». Cette démarcation pousse les rappeuses assumant plus frontalement un style à la fois hardcore et sexy à encaisser un bashing bien de chez nous. Moon'A déballe les épithètes les plus fréquents utilisés à son encontre : « Pute », « michetonneuse », « matérialiste », « kaïra », « comédienne ». Suka, qui n'hésite pourtant pas à s'aventurer dans un style trap très cru, développe : « Quand Damso dit : 'sucer, c'est pas tromper', les gens rigolent, ils kiffent. Mais si je disais : 'le cuni, c'est pas tromper', je me ferais lyncher sur les réseaux sociaux. Tout le monde me traiterait de pute. » La conséquence ? Une certaine forme d'auto-censure, à l'entendre.

Cela dit, celles qui ne jouent pas le jeu d'une féminité assumée se font elles aussi malmener. Lors d'un freestyle en live sur Facebook, la rappeuse suisse KT Gorique – star du film Brooklyn de Pascal Tessaud en 2014 – se rappelle encore des commentaires des hommes sur sa tenue : « Pourquoi elle est habillée comme un mec ? » De son côté, PunchLyn a eu droit au même discours de la part d'un rappeur de sa région : « Il me demandait d'avoir des poses un peu plus lascives et de parler un peu plus comme une allumeuse. » Pour elle, ce problème réside surtout dans l'incapacité de certains hommes à voir plus loin que les clichés sur la figure de la « rappeuse garçon manqué » d'un côté et celle de la « rappeuse strippeuse » de l'autre : « J'ai l'impression qu'ils ne comprennent pas qu'il y a différentes nuances dans la féminité. » Une défaillance dans la conception de la féminité dans le rap qui a une conséquence fréquente : le glissement vers le R'n'B, un style plus doux, plus chanté. Plus « féminin », selon l'industrie. Liza Monet : « À cause de cette pression, les filles vont faire un ou deux clips à leur image et puis après elles vont changer, parce qu'elles en auront marre de se faire traiter de tous les noms. Les mecs vont leur rappeler qu'ici on est en France, on est pas aux States. Et du coup, au bout du deuxième clip la meuf lâche l'affaire et va faire sur du R'n'B ». Illustre développe : « Le rap, c'est revendicateur, donc si on ne peut pas assumer notre image, on ne peut pas faire de rap. Du coup, si on se lance dans le rap en tant que femme, c'est forcément à mi chemin entre le rap et le R'n'B ».

Suka

Voilà l'un des autres dilemmes fréquemment évoqués par les rappeuses : dois-je rester fidèle à mes choix musicaux ou bien diluer mes ambitions artistiques pour me conformer aux exigences du « produit » ? Le premier choix équivaut souvent à rester dans l'ombre. Et même dans le second cas, le succès est loin d'être assuré. Comme nous l'ont décrit plusieurs rappeuses, une collaboration entre un producteur et une artiste commence souvent de la même manière suivante : le premier propose à sa signature de faire une « cover ». C’est-à-dire une reprise d'un titre publié par un rappeur à succès – toujours un homme – avant d'en modifier légèrement la partie instrumentale et le ton, avant de publier ça sur les réseaux, à la manière de ce qu'a fait la chanteuse Lyna Mahyem à ses débuts. « On ne demanderait jamais ça à un mec ! D’ailleurs, aucun mec ne voudrait le faire », précise PunchLyn. Une méthode facile pour des producteurs voulant s’assurer quelques revenus sans trop investir de temps et de moyens dans une jeune pousse. Les rappeuses interrogées expliquent qu'en outre, pour maximiser leurs revenus, les producteurs livrent des morceaux clé en main à ces artistes pourtant tout à fait capables d'écrire leurs textes. Une manière de les reléguer au simple rang « d’interprète », et ainsi de les priver de droits d’auteur. La pratique s’est généralisée dans le milieu, au point que même Shay, la nouvelle star du moment, n’échapperait apparemment pas à la règle. Pour cette raison, Moon’A refuse toujours ce genre de contrats. Elle hausse le ton : « Je fais quoi sinon moi ? Je viens juste chanter, je m'assois sur mes droits d'auteurs et quand ça ne marche plus je vais faire vendeuse chez Zara ? »sexisme-rap_2La rhétorique du « produit » et les clichés concernant l'attitude des femmes poussent souvent les rappeuses à abandonner en route. Suka est de celles qui ont décidé de persévérer malgré tout. Avec ses titres comme « C’est la guerre », elle associe combi camouflage, Louboutin et fusils d’assaut, et accumule maintenant des centaines de milliers de vues sur YouTube. Malgré le soutien de certains pairs masculins, elle est encore régulièrement considérée comme une proie potentielle. « Récemment, je suis allée chez un clippeur pour assister au montage d'une vidéo. J'ai eu beau venir avec une copine, le type a tout de même essayé de m’embrasser ! Pour l’éviter, j’ai tourné la tête mais il me l’a tenue pour me forcer. Il a seulement arrêté quand il a vu que j’étais vraiment énervée. » Surtout, son histoire illustre l'effet que peuvent avoir ce que PunchLyn appelle « des bâtons dans les roues, même quand on marche à pied » sur la carrière de celles qui débutent. Si Suka fait ses premiers pas dans le rap en 2012, elle commence à percer depuis quelques mois seulement. Elle évoque un milieu qui la perçoit avant tout comme « une femme » et non comme une artiste. Elle parle de ces ingénieurs du son qui s'adressent à elle avant même qu’elle ne débute le refrain de son titre (« Tu as quelqu’un dans la vie ? ») et qui, une fois les avances refusées, bâclent le travail, se mettent à fumer derrière leur table de mixage, ou bien téléphonent pendant des heures au lieu d'avancer sur le mixage.

Si bien qu'il lui est vite devenu difficile de trouver un studio pour enregistrer ses morceaux (dans le même genre, Liza Monet raconte qu'en six ans de carrière, elle a dû changer au moins autant de fois d'équipe). Après des années de découragement et une carrière à deux doigts de vriller, Suka a trouvé un studio à Neuilly-Plaisance, en Seine-Saint-Denis, où elle se sent « enfin respectée ». Comme le montre son anecdote du clippeur qui a cherché à l'embrasser, rien n'est encore gagné pour elle. Et même lorsque l'un des pontes du rap lui rend un hommage, difficile de savoir s'il ne s'agirait pas plutôt d'une vanne : récemment, Booba postait sur son compte Instagram l'un des clips de Suka, avec un texte en accompagnement : « J'en connais une qui a pas fait la vaisselle. XD XD XD Si même les mères se mettent à niquer des mères on va plus s'en sortir !!! #forceàelle. » Depuis, Suka a sorti un nouveau morceau. Il s'appelle « NDM », pour « Nique Des Mères ». Et dans son clip, la rappeuse a choisi un homme pour faire sa vaisselle.