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King Krule est un homme de valeurs dans un monde insensé

King Krule est un homme de valeurs dans un monde insensé

King Krule a envoyé balader une collaboration avec Kanye West. A la place il a préféré peaufiner The Ooz, son deuxième album, en compagnie d'un obscur saxophoniste argentin. Derrière l'actuel golden-boy made in England se cache donc un homme intègre avec sa façon de voir les choses et son sens de l'hospitalité. Rencontre et portrait au long cours avec un rouquin dans les veines duquel coule autant l'Angleterre éternelle que les valeurs des troubadours rock et folk des années de contre-culture. 

Plusieurs heures maintenant qu’Archy Marshall n’a pas bougé de son lit. Dans la maison de sa mère du quartier d’East Dulwich dans le sud-est de Londres, le jeune Anglais de 23 ans savoure la tranquillité de cette journée de l’été 2017 et la présence d’une jeune femme calmement étendue à ses côtés. Après des mois passés à enregistrer des dizaines d’heures de musique, il peut se le permettre. Son ordinateur posé sur les genoux, il fait défiler les messages accumulés dans sa boîte de réception et un en particulier retient son attention : « Je viens de fêter mes 18 ans, et je veux me suicider ». Archy pianote rapidement sur son clavier : « Si tu veux te suicider, vieillis un peu au moins. Tu le feras à ce moment-là ! A 18 ans, tu as encore des expériences à faire. » Depuis, les deux se partagent régulièrement films, vidéos virales, et musique. Le jeune homme a suivi l’honnête conseil d’Archy, qu’il connaît plutôt sous le nom King Krule, le principal alias de l’artiste à qui l’appel à l’aide était destiné. Noyé dans un large canapé de l’est parisien, Archy Marshall/King Krule rejoue la scène : « J’avais pas mal de temps libre à l’époque. Et je me suis inspiré du bouquin Lettres à Jeune Poète de Rilke (l’histoire d’une correspondance épistolaire entre un poète et un jeune admirateur, ndlr) pour répondre à ce message. Pas de jugement, une approche humble ». Outre cet épisode anormal, Marshall reçoit des centaines de messages de fans, parfois intimes, parfois limité à un « il faut que tu viennes jouer dans ma ville ! » Dans tous les cas, le Britannique prend le temps de répondre, conscient de la portée émotionnelle de sa musique chez certains, et animé par une exigence : celle de construire un lien pur et honnête entre lui et son public.

King Krule peut sûrement s’attendre à voir sa boîte aux lettres exploser après la sortie de son deuxième album, The Ooz, très attendu après le succès du premier, 6 Feet Beneath The Moon, en 2013. Quatre ans de quasi-silence rythmé par des projets épars sous des noms d’emprunt, avant de refaire parler de lui avec ce disque incongru : dix-neuf chansons, plus d’une heure de musique, des titres (« Bermondsey Bosom ») slammés en anglais et en espagnol qui ont déjà titillé la curiosité des médias internationaux. Pour dire vrai l'œuvre est inspirée d’histoires personnelles, de relations amoureuses chaotiques (« I’m a waste baby/And I’m alone » sur "Slushy Puppy"), et de sensations suscitées par plusieurs mois passés avec cette jeune femme espagnole qu’il ne nommera jamais autrement que comme « sa muse ». C’est elle qui lui a permis de trouver sa « bonne zone », celle où il pouvait se remettre à écrire et composer. Celle aussi qui, après un break de quelques années, lui redonnera l'allant de continuer à faire ce « métier dont (il) rêvait déjà à l’âge de 8 ans ».

A l’époque, celui qui ne s’appelait pas encore King Krule vit déjà entre les mêmes murs du sud-est de Londres. Cette maison d’East Dulwich est souvent témoin des soirées survoltées qu’organise sa mère designer dans le textile. C’est là qu’il laisse traîner son oreille sur des œuvres du pape de l’afro beat Fela Kuti et s'entiche du leader de Nirvana Kurt Cobain. Résultat : avant même d’être entré au collège le jeune homme possède une culture musicale assez stratosphérique. Pas négligeable quand la scolarité, en question, ressemble au talon d’Achille du rouquin. Pour dire vrai, Archy a été progressivement viré de tous les établissements où il mettait les pieds. En conséquence, le voilà qui consacre son temps libre forcé à fumer des cigarettes à grande vitesse, et à se plonger dans toutes sortes de compilations dédiées aux années 2000. Certains pourraient voir cette jeunesse comme une impasse. Archy va pourtant la transformer en nouveau départ. A la fin de cette même décennie, la BRIT School - fameuse école des enfants à haut potentiel créatif - le récupère au vol. Cela ne va pourtant pas durer longtemps.

"Le signer quoi qu'il arrive"

Il faut dire qu'Archy Marshall a décidé de griller les étapes. Au même moment, il se met à peaufiner des compositions personnelles. Naturellement il trouve quelques bars de nature à lui offrir un semblant de scène pour se lancer. Sur place l'adolescent rejoue la figure du musicien bohémien comme Pete Doherty avant lui ou encore le jeune Bob Dylan lancé à la conquête du quartier de Greenwich Village à New York. Il brûle littéralement. Aujourd’hui encore, le songwriter se souvient de « la violence » et de « l’émotion » qui suintait de ces performances. « Au début, comme je jouais dans des bars presque vides, relate-t-il, je fixais les quelques personnes dans les yeux et je leur hurlais dessus, littéralement. » A 15 ans, il met sur pieds son EP U.F.O.W.A.V.E. C'est ce disque qui le propulse d'abord dans les radars de la presse musicale avec son titre phare « Out Getting Ribs », puis dans ceux, décisifs, de Dean Bein. Bein, trentenaire, gère le label True Panther Sounds (Tobias Jesso Jr). Quand il rencontre Archy un an plus tard, l’homme sait déjà qu’il n’a pas affaire à un ado lambda tâtonnant sur sa guitare et sa table de mixage. A vrai dire, King Krule a déjà la sagesse et la détermination des honnêtes folk singers. Le tout accompagné d'une consommation de tabac, pour tout dire, frénétique comme le précise le patron du label (« je n’avais jamais vu quelqu’un de cet âge fumer autant en si peu de temps »). Ceci posé Bein rembobine : « Je l’ai rencontré dans un pub au milieu de la semaine, avec son frère et sa mère replace Bein Je n’arrivais pas à croire à quel point sa culture musicale était profonde et détaillée. Ce jeune ado me jouait des démos et l’attention portée à la qualité musicale était remarquable ! » Une fois la rencontre faite, Dean Bein fonce chez lui et écrit un mail à ses collègues de True Panther Sounds : « Maintenant que je l’ai rencontré, je suis moins certain de sa viabilité commerciale, et bien plus certain qu’on doit le signer quoiqu’il arrive ».

La sortie du premier album 6 Feet Beneath The Moon, le jour de ses 19 ans, va pourtant rassurer quant à la 'viabilité économique' du jeune Krule. Non seulement ce disque a tout d’un succès critique et public comme le monde de la musique en connaît de moins en moins, mais surtout King Krule a imposé au monde de la musique ses propres règles. Austères, et aussi loin que possible de la culture du selfie, les règles. Dean Bein encore sous le charme : « Il n’a jamais fait la couverture d’un magazine parce que ça lui apportait de la publicité facile, il a toujours voulu faire les choses de manière authentique ». Même si cela implique, par exemple, de refuser une proposition de featuring avec Kanye West. Refus qui n'a pas surpris grand monde dans son cercle proche. Andy Ramsey gère le studio dans lequel les deux derniers albums ont été enregistrés pendant de longs mois. Sa voix rauque fait un bond au souvenir de cette histoire : « Ces gens sont des suceurs de sang. Ils veulent aspirer toutes ses bonnes idées ! Archy, lui, préfère collaborer avec un musicien de rue qu’il pourrait rencontrer en allant prendre le métro."  Vrai. Et c'est d'ailleurs ce qu'a fait King Krule sur son deuxième album "The Ooz" en faisant rentrer dans son cercle d'intimes le musicien de rue Ignacio Salvadores. Cette rencontre avec celui qui est devenu son saxophoniste attitré ne s’est pas tout à fait passée dans la rue. Plutôt sur les réseaux sociaux. Pour cela, il a fallu visionner une simple vidéo où quelques notes résonnent sous un pont londonien. Immédiatement, King Krule décide de faire venir l’auteur de cette musique en studio. A l'arrivée, le résultat de cette collaboration sonne comme du pur King Krule soit une musique qui navigue entre plusieurs influences mais reste frontale et intense, que ce soit dans la frappe ou la fragilité.

Auberge anglaise et film psyché mexicain

« Le King Krule en studio et celui en concert sont complètement différents, précise Krule en contemplant une tasse de café vide et les miettes de croissant qui parsèment son plateau repas. De nouveau il s'affale sur son canapé parisien et livre une description du musicien qu'il est devenu... à la troisième personne du singulier Le King Krule en concert donc c'est un mec hyper intense et physique, il voyage tous les jours et découvre de nouveaux endroits, c'est un freak qui vit la nuit, joue la nuit,  fait la fête et la refera le lendemain dans la prochaine ville. C'est comme un cirque, ce récit me plaît. » Pour cette tournée, Marshall est entouré d'un groupe de quatre musiciens. Ignacio fait partie de l'aventure ça va de soi. Car si King Krule reste un artiste introspectif, il n'en a pas moins besoin des autres, au point d'être toujours entouré. Possible même que le garçon n'ait qu'une envie : créer, puis adapter à son rythme de vie une sorte de communauté artistique. Invité à squatter son canapé d’East Dulwich, le jour de sa rencontre avec l'intense Archy, le musicien argentin sourit : « Cette période passée avec lui, je la décrirais comme une 'une école de l'inattendu', une expression je tire de mon écrivain sud-américain préféré Roberto Bolaño." Une pause, puis Ignacio relance  : "J'étais à l'étranger, loin de ma famille, et je passais mon temps à rencontrer plein de nouvelles personnes qui entraient et sortaient de chez Archy. Ils passaient jouer de la musique dans le petit studio qu'il a mis en place chez lui, mais aussi dans le salon et dans le jardin, toujours avec des bières et des joints ».

Ignacio est loin d'être le seul musicien à avoir dormi chez Marshall. Des rappeurs comme Loyle Carner, Rejjie Snow ou encore Wiki ont tous été accueillis par le grand rouquin. A chaque fois une ambiance qui tient autant de l'auberge à l'anglaise que de la Factory des années Andy Warhol. « J'ai fait un paquet de rencontres lors de mes dix jours passés chez Archy ! se marre ainsi le rappeur new-yorkais Wiki de son sourire édenté. Il y avait des potes, des filles, et on passait notre temps à mater des films sur un rétro-projecteur, à cuisiner et à fumer pendant qu'Archy passait ses nuits à faire des beats sur son MPC. C'est drôle parce que de loin, t'imagines King Krule comme ce poète torturé à la guitare, mais en fait il fait justes des beats toute la nuit ! Il crée tellement de musique, c'est insensé. C'était vraiment dix jours très fun... » D’ailleurs, c'est ce sens du contact et de l’imprévu qui fait de lui un homme très ancré dans son quartier du sud de Londres. En plus d'inviter les artistes de ce coin en état avancé de gentrification, il arrive à King Krule d’organiser des concerts dans les pubs du quartier, voire à monter des soirées cinéma où sont diffusées, à en croire le producteur de l’album Dilip Harris, des films plutôt expérimentaux : « Je me rappellerai toujours de ce film mexicain, El Topo, c’était une sorte de western existentiel qui se métamorphose en une bizarre ode à la liberté, c'était splendide ! » Qu'ils soient anglais, américains ou argentins, ceux qui crèchent chez Marshall sont toujours baladés aux quatre coins de son quartier au long d'étonnantes promenades qui empruntent des chemins et tunnels oubliés, des voies ferrés abandonnées ou des collines habituellement contournées. Ignacio : « Archy m'emmenait en hauteur dans la nuit pour observer le lever du soleil sur Londres. La vue était magnifique, comme un havre de paix au sein du monstre londonien ».

Mais être un bohémien adepte de la pensée libre est une chose. Assimiler toutes les problématiques liées au monde actuel en est une autre. A l’évidence, le King Krule 2017 en veut davantage. Lors de l'enregistrement de 6 Feet Beneath The Moon, alors que sa situation est toujours précaire, entre « manque d'argent et activités criminelles », Marshall se met à s'intéresser activement à la politique, surtout par la lecture de bouquins d'histoire et de sociologie. Un intérêt qui n'a fait que croître depuis, notamment à cause des récentes turbulences de la politique britannique et occidentale. Dilip Harris, aux premières loges de cet éveil : « Je l'ai vu s'engager de plus en plus, on a beaucoup râlé ensemble sur la politique, surtout que c'était devenu un sujet important en Angleterre. On a partagé des théories, des trucs marxistes de toutes sortes... » Aux dernières élections, Marshall a voté gauche radicale, même s'il apprécie le travail de Jeremy Corbyn au sein du Parti Travailliste : « Voilà un mec qui prend le bus tous les jours, qui va à la télé pour débattre face à une Theresa May venant de nulle part, propulsée au pouvoir juste à cause de la bêtise et couardise de Cameron. Elle ressemble au méchant dans les films de science-fiction et refuse de parler aux gens, même après le désastre de la tour HLM de Greenfell ! »

« C'est important que quelqu'un comme Archy, qui a les oreilles de la jeunesse, puisse parler politique en ces temps troubles » espère aujourd'hui Dilip Harris. The Ooz ébauche d'ailleurs déjà une certaine critique du consumérisme capitaliste, notamment sur le morceau d'ouverture « Biscuit Town » et son « Fuck, that's Coca-Cola / As TV sports the Olympic ebola ». Réaction de Marshall ? Un pas de côté histoire de ne pas se laisser enfermer dans un rôle de porte-parole générationnel. « Je suis très méfiant du côté moralisateur de la musique engagée, et je crois au rôle sociétal de l'art qui est d'emmener les gens autre part, loin du quotidien... Mais peut-être que je ne suis qu'une poule mouillée, peut-être que j'ai trop peur pour le moment, peut-être que je ne me sens pas encore assez légitime... Je ne veux pas qu’on se souvienne de moi comme un musicien, mais comme un poète ». Un poète qui a appris à croire dans la singularité de sa musique et qui ne joue surtout pas sur le registre de la fausse modestie : « Personne d'autre de ma génération ne met autant d'intensité et d'émotion dans sa musique. La première fois que j'ai écouté le produit fini de The Ooz, j'étais seul dans ma chambre, au bord des larmes... » A ce moment, une lueur de défiance s'allume sur le visage du rouquin. Elle souligne que cet enfant appartient bien à l'Angleterre des Oliver Twist et The Streets. « J'ai fait ça, alors qu'une fille m'attendait à côté. »