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Rockeur syrien, réfugié à Berlin, Anas Maghrebi fait encore des cauchemars

Rockeur syrien, réfugié à Berlin, Anas Maghrebi fait encore des cauchemars

De Damas à Berlin, Anas Maghrebi, chanteur du groupe syrien Khebez Dawle, a sauvé sa peau, fait connaître son groupe, changé de vie, est devenu une star, puis finalement a tout envoyé balader. Il tente désormais de se reconstruire à Berlin, en écrivant des chansons et en se demandant : peut-on aujourd’hui être musicien et syrien sans être un musicien syrien ?

Été 2015. La scène se déroule sur l’île grecque de Lesbos. Ici les châteaux, monastères et kilomètres de plage de l’île attirent les touristes en nombre tous les étés. En pleine journée d’août, ceux-là voient s’approcher un petit bateau à moteur en plastique. En descendent seize jeunes hommes souriants. Ils ont la vingtaine, des barbes de trois jours. Tous portent des petits sacs légers. Alors que les touristes relèvent leurs lunettes de soleil, surpris, l’un d’eux fait le tour de la plage. Commence une distribution de CD. “On est un groupe et c’est notre premier album”, lance-t-il à la ronde. Ce grand garçon brun aux yeux noirs qui ne sait pas bien que faire de ses longs bras, c’est Anas Maghrebi. Né à Damas en Syrie, il vient enfin d’atteindre l’Europe. “Comparé à d’autres parcours de réfugiés, on a eu beaucoup de chance", remet-il en buvant un thé, engoncé dans un pull tricoté. Normalement, les passeurs remplissent ces bateaux avec quarante personnes, mais ce jour-là, ils ont accepté de réduire ce nombre à seize. Un ami d'Anas conduit le bateau. “Il faisait jour et le trajet n’est censé durer qu’environ 30 minutes. Mais le moteur a surchauffé et s’est arrêté au milieu, on a dû attendre quelques temps au milieu de la mer”. Pour ce passage en Europe, Anas, les trois autres membres de son groupe Khebez Dawle, quatre amis et huit inconnus, ont payé un peu plus de 1000 euros chacun. “Il y a un commissariat où il faut se rendre pour se déclarer, mais il y avait trop de monde. Alors, on a dû rester à Lesbos pendant cinq jours, en dormant dans des tentes dans la forêt”. Sur l’île, il y a 5 000 réfugiés comme eux. Mais Anas, comme les autres, sait que l’été 2015 représentait la dernière fenêtre pour passer en Europe. Quelques mois plus tard, les frontières se fermaient.

Berlin, c’est le Damas qu’on aurait voulu

Les cheveux bouclés, les doigts fins roulant une cigarette, Anas Maghrebi se tient dans un jardin du nord de Berlin, sur le campus de Bard College. A 28 ans, c’est désormais là qu’il vit et étudie depuis la rentrée de septembre. Il bénéficie d’une bourse qui lui offre une chambre et trois repas par jour. “Ça fait économiser beaucoup de temps !” S’il parle anglais et arabe, Anas n’a pas encore eu le temps d’apprendre la langue de son pays d’accueil : il faut dire qu’il est arrivé “fatigué”. C’était il y a deux ans. Anas a obtenu ses papiers officiels à l’été 2016, ce qui lui permet de quitter l’Allemagne, mais depuis, il n’a fait qu’un court tour à Amsterdam. “Berlin c’était l’endroit idéal pour nous, ça ne ressemble pas au reste de l’Allemagne, c’est plus libre. Même en tant qu’étranger on s’y sent chez soi. Berlin c’est un peu comme Damas, si Damas était une démocratie avec des droits de l’Homme. C’est le Damas qu’on aurait voulu”. En octobre 2015, lorsque Khebez Dawle rejoint Berlin, le groupe n’est pas exactement anonyme. “On a enregistré l’album lorsqu’on était tous les quatre à Beyrouth en 2014. Il y a eu quelques bonnes critiques alors quand on a fait savoir qu’on comptait passer en Europe, les médias s’y sont intéressés. Les demandes d’interviews se sont multipliées. Il y a eu beaucoup d’articles sur notre voyage, et puis après un concert à Zagreb où il y avait l’AFP et des médias européens, c’est devenu vraiment dingue. On nous proposait des concerts partout en Europe, et même aux Etats-Unis et au Canada. En arrivant à Berlin, on a fait appel à une agence parce que je ne pouvais plus gérer l’organisation tout seul”.

 

A peine arrivé, Khebez Dawle enchaîne les concerts en Allemagne : ils se produisent au SO36 de Kreuzberg, le mythique club qui a vu passer Iggy Pop et David Bowie et remplissent le stade de Cologne lors d’un festival. Mais quelque chose ne va pas. “Après un an à tourner en Allemagne, nous étions vraiment épuisés. On avait l’impression que ce qui arrivait était l’opposé de ce que nous voulions. La façon dont les médias traitaient notre groupe comme “le groupe de réfugiés” me mettait mal à l’aise. Je n’étais pas heureux”. Khebez Dawle tient ses engagements sur les deux mois suivants puis annule tout, dont une tournée partout en Europe. Leur dernier concert a eu lieu en janvier 2017. Aujourd’hui, deux autres membres de Khebez Dawle ont recrée un groupe, et Anas a dans ses tiroirs un album solo terminé. “Ça s’appellera ‘the night book’, c’est comme ça qu’on appelle le livre pour faire ses devoirs à la maison en Syrie. Je ne sais pas encore quand je vais le sortir. Quand je serai prêt”.

Alors Anas se replonge dans ses souvenirs encore à vif de musicien né et élevé à la musique en Syrie. A la fin des années 2000, le jeune homme crée son premier groupe de rock. Nom de la formation : Ana. Spécialité : tout un tas de concerts dans des bars clandestins où le mélange rock à guitares et ornements orientaux prend toute sa dimension. A cette époque, il étudie l’économie à la fac de Damas, sans passion, rend visite à sa famille dans une campagne à mi-chemin de Homs. Février 2011, dans la foulée du Printemps Arabe, les premières manifestations éclatent en Syrie. Le régime arrête et torture alors deux adolescents accusés d’écrire des slogans révolutionnaires dans les rues. “Quand ça a commencé, on savait qu’il y aurait plus de violence et de sang que dans les autres pays, avance Anas. Mais on se disait qu’on finirait quand même par y arriver”. Si tous les musiciens d’Ana –les mêmes que les futurs membres de Khebez Dawle- vont aux manifestations anti-régime, seul Rabia, le batteur, fait figure de véritable activiste. Pour lui le renversement de Bachar al-Assad n'était qu’une question de jours, voire de semaines.

Malheureusement en mai 2012, Rabia est retrouvé mort dans une ruelle de Damas. Une balle dans la nuque. “Aujourd’hui encore, sa famille ne sait pas exactement ce qu’il s’est passé, on pense que c’est une milice pro-régime qui l’a assassiné”. Par la force des choses le groupe Ana cesse d’exister. Anas n’a alors que 23 ans. Le bassiste Bazz et le guitariste Hekmat prennent la tangente direction Beyrouth au moment où les manifestations sont en train de se muer en dangereuse guerre civile. Pire, tous les jeunes qui n’étudient ou ne travaillent pas sont appelés dans l’armée. Pour échapper à la conscription, Anas se terre dans sa cave et enregistre deux morceaux qu’il publie sur internet, sous le pseudo de Khebez Dawle. “Je voulais juste faire quelque chose”, se justifie-t-il. Les deux morceaux font 5 000 vues la première semaine, alors Bazz et Hekmat lui conseillent de les rejoindre à Beyrouth pour reprendre la musique. Anas veut d’abord dire au revoir à sa famille, à Nabek. “La ville était sous le contrôle de l’Armée Syrienne Libre depuis un an, mais le jour où je suis arrivé, ils ont annulé le cessez-le-feu et repris les combats”. Sous les tirs, Anas se réfugie dans un cyber café et envoie à Bazz sa dernière composition, tout en lui parlant sur Skype. Une bombe explose, la connexion est coupée. Bazz n’aura des nouvelles que quelques heures plus tard, mais Anas survit et rejoint sa famille. “Je ne comptais pas rester, mais les combats m’ont obligé à rester une semaine sur place”. Bientôt ce sera Damas, puis Beyrouth.

L’homme restera deux ans et demi au Liban. Quand Bachar Darwish, le quatrième membre de la bande, décide de fuir l’armée pour les rejoindre, Khebez Dawle est au complet. “Au Liban, nous étions des immigrés illégaux. C’est un tout petit pays qui connaît aussi la crise. Trop de syriens s’y sont réfugiés. Il n’y a pas de travail, et peu d’opportunités pour les musiciens”. Alors, au début de l’été 2015, la décision est prise : il faut partir en Europe. Anas attendra jusqu’à la sortie de leur premier en août pour fourrer une vingtaine d’exemplaires dans son sac avec quelques vêtements, vendre toutes ses possessions afin de payer le voyage, et embarquer pour Istanbul. Une semaine plus tard, ils embarquent à 16 sur le bateau gonflable, direction Lesbos. Mais le voyage ne sera pas plus simple une fois en terre européenne : le petit groupe mettra plus d’un mois à atteindre l’Allemagne, après cinq jours à Athènes, un bus en Macédoine, puis un taxi jusqu’à Belgrade, en Serbie. Là, ils connaîtront trois jours de marche sous la pluie. “Nous étions dans l’inconnu, on savait seulement dans quelle direction marcher, mais on ne savait pas ce qu’il y aurait de l’autre côté. C’était juste de la forêt. On était vaguement conscients qu’il y avait des champs de mines pas loin”. Arrivés à la frontière croate, surprise : ils sont les premiers à essayer de rejoindre l’Allemagne par ce chemin. “En fait, jusqu’à ce moment là les réfugiés passaient par la Hongrie mais ils venaient de fermer cette frontière alors on a improvisé. Sauf qu’étant les premiers, on a été obligés de demander des visas croates”. Le groupe reste une trentaine d’heures au poste, l’occasion de se faire un ami en la personne d’un policier croate amateur de batterie. Dans un commissariat de la petite ville de Katina, le mélange improbable d’individus écoute plusieurs heures des chansons qui parlent de prison et de liberté. Ce contre-temps est en réalité une chance. Des activistes locaux leur demandent de jouer un concert dans un camp de réfugiés à 50km de la capitale. C’est un succès, et la rumeur se répand jusqu’à Zagreb, où un propriétaire de salle leur demande bientôt de venir jouer. C’est le premier gros concert de Khebez Dawle en Europe : la salle est complète.

Des criminels en costume

On a été très chanceux de rencontrer partout des gens passionnés qui se battent pour l’égalité”, relance aujourd’hui Anas. En disant ça, il fixe son regard sur un point imaginaire puis explique, un peu amer : “Malheureusement ce ne sont pas ces gens qui dirigent le monde. Penser qu’après six ans de bain de sang, avec tant de gens morts ou en prison, le régime siège toujours à l’ONU, c’est ridicule”. Comme souvent, ses propres paroles entrainement vers un énervement croissant : “Le monde est contrôlé par des criminels en costume. Bien sûr Angela Merkel a donné de l’espoir en acceptant d’ouvrir les frontières de l’Allemagne, mais même elle a dû y renoncer au bout d’un moment : la solution n’est pas d’accueillir des réfugiés, c’est de régler le problème sur place ! Ils auraient le pouvoir de virer cet enfoiré de Bachar al-Assad s’ils le voulaient ! Aussi longtemps qu’il sera en place, les gens fuiront.” En Allemagne depuis deux ans, Anas tente pourtant de laisser la Syrie derrière lui.

Je connais des gens tellement traumatisés qu’ils ne peuvent même pas en parler. Mon oncle est mort sous la torture parce qu’on l’avait dénoncé en tant qu’anti-régime. Beaucoup de syriens, moi y compris, n’ont plus peur de la mort. Personnellement j’ai fait la paix avec l’idée de la mort. Mais on est toujours terrifiés à l’idée d’être arrêté. Le mec juste derrière moi, là” –il désigne un camarade de classe à la barbe brune, souriant, qui avale son dîner en discutant avec son voisin- “ce mec a été arrêté trois fois, trois fois torturé. C’est un miracle qu’il soit encore en vie”. En racontant cette histoire Anas Maghrebi insiste : pour lui, arrêter Khebez Dawle, c’est arrêter un peu d’être considéré comme un réfugié. Après avoir vécu un an et demi dans un petit appartement du quartier berlinois de Neukölln, cette rentrée marque le début d’une nouvelle ère. “Je ne sais pas si on rejouera en tant que Khebez Dawle un jour. Le batteur avec qui on a enregistré l’album est toujours bloqué au Liban, il voudrait venir ici mais l’Europe ne délivre plus de visa.” En attendant, Anas étudie les sciences sociales, perfectionne ses morceaux solo, envisage un séjour en France prochainement. Seul son sommeil est toujours entrecoupé de cauchemars récurrents. “Je rêve que je suis toujours en Syrie, pourchassé par le régime, effrayé. J’ai fait ce même rêve au moins quarante fois. Mais je me réveille au milieu de la nuit, et je suis à Berlin. Et c’est là que j’ai envie de rester”.