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Adolescentes, voilées et metalleuses : la belle histoire de Voice of Baceprot

Adolescentes, voilées et metalleuses : la belle histoire de Voice of Baceprot

Elles sont adolescentes, viennent d'Indonésie, portent le hijab et jouent du metal : voici Voice of Baceprot, un groupe qui fait souffler un vent frais sur le petit monde un peu figé du metal, et surtout dans le plus grand pays musulman au monde.

Firdda est un peu embarrassée lorsqu'elle admet qu'à la maison, on écoute principalement du dangdut. « C'est un genre indonésien que les parents adorent », souffle l’adolescente. Folklorique et populaire, fortement inspiré par la musique indienne, le dangdut est le plus grand pourvoyeur de hits sucrés et surproduits en Indonésie. Au grand dam de Firdda, qui a décidé d'adopter un virage à 180 degrés depuis 2014 en montant le trio Voice of Baceprot (« baceprot » signifie « bruit » dans le dialecte soundanais). La recette de VoB ? Trois adolescentes en hijab qui envoient du metal à la figure d'un public pas toujours averti. En Occident, où les questions identitaires reliées au port du voile sont encore loin d'être résolues, les médias se sont rapidement emparés de cette histoire feelgood. Firdda, Siti et Widi se sont ainsi retrouvées dans le Guardian, le New York Times, en passant par le web hispanophone et l'antenne d'Europe 1. Pourtant, dans leur discours, les jeunes femmes voient surtout dans leur musique une source d'inspiration pour les jeunes garçons et filles du pays : « En tout cas nous l'espérons, grâce à Dieu nous comptons beaucoup d'adolescents parmi nos fans. Ils nous disent que VoB leur donne la force de briser les stéréotypes ».

Si les adolescentes, âgées de 16 et 17 ans, n'ont pas forcément envie d'être réduites à leur statut de « gamines voilées qui jouent du metal », elles ont décidé d'en profiter pour lancer leur carrière. Sans scrupules et déjà rodée, Firdda avoue se délecter du fait que « les médias nous font une très bonne pub ». Pourtant, les filles n'ont pas encore capitalisé sur ce début de hype : elles travaillent encore sur leur premier album, et répètent dans la maison non sonorisée d'Ezra Satia, leur ancien prof de musique qui les a initiées au metal. « Il nous a fait écouter la chanson "Toxicity" de System Of A Down. Nous sommes toutes les trois tombées amoureuses du metal à cet instant précis, et on a tout appris de zéro à partir de là », se remémore la chanteuse. A ce moment-là, les trois jeunes filles sont de leur propre aveu des élèves difficiles. C'est d'ailleurs dans le but de les rendre plus réceptives à l'enseignement que leur prof, qui est aujourd'hui leur « mentor » et producteur, a mis System of a Down sur leur chemin.

Firdda, Siti et Widi se connaissent depuis 2014, et un passage au pensionnat islamique du Garut. Cette école est située dans la région du sud de l'île de Java, non loin de Singajaya, leur village natal, une zone de l'Indonésie dominée par un islam qualifié de traditionnel. Leurs parents sont fermiers et ont élevé des familles d'au moins trois enfants chacune. Un background qui n'a rien à voir avec le cliché du groupe de metal qui se forme dans un pavillon de banlieue. Un véritable choc quasi-spirituel, à en croire Firdda. « En écoutant du metal, confie-t-elle, nous avons eu la sensation de découvrir quelque chose de très différent, un peu comme si on découvrait la vérité au fond de notre âme. » Aujourd'hui, si elles écoutent toutes sortes de musiques, elles se déclarent surtout influencées par des groupes de metal américains qui ont connu le triomphe entre les nineties et le début des années 2000 : Rage Against The Machine, Slipknot, Lamb Of God et toujours System Of A Down. Percussive, mélodique et étonnamment groovy, la musique qu'elles composent porte les marques de leurs pères tutélaires. Leurs paroles abordent aussi des sujets sociaux qui feraient la joie de Zack de la Rocha ou Serj Tankian : elles chantent « la tolérance » et « la paix » et expliquent que la fermeture d'esprit est sans doute la semence de toutes les guerres sur la planète.

Pour le moment, et malgré sa musique radicale en comparaison avec le dangdut, Voice of Baceprot a commencé à se faire un (tout petit) nom dans les médias mainstream de son propre pays : les filles ont joué cet été dans la capitale Jakarta devant un public de 2 000 personnes et ont déjà eu les honneurs de la télévision indonésienne à plusieurs reprises. Sans misérabilisme, Firdda informe qu'en « Indonésie, il y a pas mal de filles qui portent le hijab et jouent du metal, tout comme nous. Forcément, certains pensent que ce n'est pas bien pour une musulmane et ils sont libres de leur opinion. Mais nous croyons aussi que nous avons la liberté d'être créatives de la manière dont nous le concevons ». La jeune femme ne marche pas sur des œufs sans raison. Même si Joko Widodo, Président d'Indonésie depuis 2014, est un grand fan de metal, le plus grand pays musulman au monde condamne encore des individus pour blasphème et le wahhabisme Saoudien cherche à y étendre son influence culturelle. De fait, les adolescentes ont ainsi rapidement été exposées aux trolls intégristes sur Internet, mais ont aussi subi à plusieurs reprises des agressions physiques et reçu des menaces de mort. « Oui, il nous arrive de lire des commentaires sur les réseaux sociaux exigeant que nous cessions notre activité musicale... Certains disent que la musique est interdite aux musulmans. » Peut-être pour éviter d'en attirer davantage, Firdda montre une attitude détachée : « Mais je ne pense pas que nous courions un danger. Du moins c'est comme ça que nous le voyons. »

"Quel est le problème, au juste ?"

Et pourtant, la question de Satan n'est pas anodine lorsqu'on parle du genre musical qui a accouché de Slayer, de Deicide et qui est indirectement responsable de la vague d'incendies d'églises en Norvège dans les années 90. La pratique de l'Islam est sérieuse à leurs yeux, mais les trois jeunes filles apportent peu de crédit à cet aspect sulfureux du metal. Elles se montrent même plutôt détendues sur la représentation du Malin. « Nous voyons plus ça comme un symbole, une expression qui a été utilisée au cours de l'histoire du metal. Bien entendu, parfois on écoute des groupes qui s'emparent de ce genre de références », explique Firdda. Elles n'ont toutefois encore jamais partagé l'affiche avec un groupe ouvertement sataniste. « Pas encore », en tout cas, élude-t-elle. A ce titre, il a bien fallu qu'on aborde la question du voile. L'apparente décontraction avec laquelle ces jeunes femmes arborent le symbole de leur foi nous renvoie une image peu glorieuse de notre société. Alors lorsqu'on leur parle du malaise, du jugement, voire de l'exclusion qui accompagnent le hijab en France, Firdda a une réponse directe et définitive : « Le hijab est pour moi une [façon de montrer son] identité, sa liberté. Je dis toujours que oui, nous portons le hijab car nous sommes musulmanes. Et oui, nous jouons la musique que nous aimons pour explorer notre créativité et une façon d'être libres. Alors quel est le problème, au juste ? Voyez-nous comme des musiciennes, écoutez nos chansons et pensez ce que vous voulez. »