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Bernard Lavilliers : "Les époques molles, c’est pas terrible"

Bernard Lavilliers : "Les époques molles, c’est pas terrible"

Il y a eu le Bernard rock, blouson de cuir, Pigalle la nuit et poésie à hauteur de bitume. Il y a aussi eu le Bernard sono mondiale, immédiatement connecté à la salsa, au reggae et aux musiques venues de l’hémisphère sud. Ces jours-ci, celui qui reste un des chanteurs français les plus intéressants et insaisissables de l’époque revient avec un excellent nouvel album sous le bras. L’occasion d’ouvrir le micro pour recueillir la substantifique moelle de la pensée Nanardienne.

Bernard et la gentrification

« A une époque je vivais à l’hôtel. J’organisais toute ma vie professionnelle dans le hall d’un hôtel. J’étais toujours en voyage. Parfois à Los Angeles. Parfois au Brésil. C’était il y a dix-sept ans. Maintenant, c’est fini. Je suis sédentarisé et je suis bien dans le 11e. Tu as des salles de concerts sympa : Nouveau Casino, 9 Billards, vers la rue Saint Maur. Le seul truc qui m’angoisse c’est de voir que ça devient un endroit avec des bars. Tous les dix mètres, il y a des bars. A chaque fois qu’une petite épicerie ou une librairie ferment, paf, ça devient un bar. Si ça se trouve, d’ici quelques temps, ici il n’y aura plus que des bars. Je ne sais pas comment ils s’en sortent, les patrons de bars, parce qu’ils sont quand même très nombreux. Je me suis dit : « Est-ce qu’ils blanchissent de l’oseille ? Bah, oui, sans doute qu’il doit y avoir un truc dans le genre… » Là, je me suis installé dans une ancienne usine sur plusieurs étages avec le studio qui va avec au deuxième sous-sol. Bon, ça ressemble à une clinique d’acariens mais ça reste assez utile. Résultat : maintenant, je donne toujours rendez-vous dans ce rade (Le Mecano, rue d’Oberkampf, ndlr). Je connais tout le monde, personne ne vient pour me prendre la tête. Parfois, je passe des soirées sur place à refaire le monde avec Mélenchon. L’attachement, à ce coin de Paris, il est simple à comprendre : tous mes potes sont installés là. Ceux qui bossent dans la vidéo ou le cinoche, ils se sont domiciliés rue Moret. Les potes graphistes de ma femme, les peintres... Ce qui me plaît ici c’est qu’on peut voir tout un tas de gens à pied.  »

Bernard et le cinéma

« Le cinéma, je n’y vais pratiquement plus. Déjà parce que j’ai des acouphènes et que le son dans les salles est beaucoup trop fort. Ensuite, parce que la magie du cinéma, pour moi, elle s’est un peu perdue en route. Moi, je suis un mec qui a aimé à la folie Orson Welles, Fellini, tous les grands réalisateurs italiens... Le seul que j’aime bien aujourd’hui, et que je considère comme un grand c’est ce Mexicain qui a réalisé Amours Chiennes et Babel (Alejandro Gonzalez Inarritu, ndlr). Pas mal, l’école mexicaine… La musique au cinéma c’est pas souvent réussi. Je mets West Side Story de côté. On peut me dire : « Oui, mais West Side Story, ça fait daté, c’est juste l’histoire de Roméo & Juliette avec des chansons. » Je ne suis pas d’accord. C’est super balèze West Side Story. Déjà, ça swingue à fond, ensuite il n’y a que des tubes, et, enfin, je suis désolé mais ça reste un vrai film politique. L’histoire racontée du point de vue des immigrés portoricains, c’est quand même pas rien… Plein de mecs sont venus me voir pour me proposer de faire du cinéma. A chaque fois je refuse. A ceux qui me sollicitent, je réponds : « Non seulement, je vais vous faire perdre votre temps, mais en plus je suis trop occupé avec la musique. » D’une part, j’avais peur de la caméra, mais en plus mon agenda était toujours plein : composition, tournées, promotion. De toute façon, on me proposait que des rôles de gangsters. En 1981, on m’a quand même proposé le premier rôle dans Une chambre en ville de Jacques Demy. Demy, une des productrices - qui était la sœur de Danielle Mitterrand - et même Roger Hanin avaient essayé de m’embobiner. Ils m’avaient emmené déjeuner du côté de Montmartre, dans un restaurant qui appartenait au frère de Dalida. J’ai lu le scénario et j’ai demandé : « Mais tout est chanté dans ce film ? » Là, on me répond : « Oui, oui. » Moi : « Ah alors, pas possible ça. Je ne vais pas me mettre à chanter au cinéma. De toute façon, je ne joue pas dans un film que je ne vais pas voir. » Citez-moi beaucoup de chanteurs français qui ont fait du cinéma sans être ridicules ? Jacques Dutronc ? Ouais, mais c’est normal, parce qu’il n’a pas chanté tant que ça. Donc, il est crédible en tant qu’acteur. »

Bernard comprend les « djeunz »

« J’aime bien mes vieilles chansons : Idées noires, Pigalle la blanche, Nightbird. Elles vieillissent pas mal je trouve. Elles sont visuelles. Elles passent les époques. Vous avez entendu la reprise de Nightbird qu’a fait Fishbach ? Moi, je l’appelle Fishbarrrrre en roulant bien le « r ». Après, j’aime beaucoup sa version. Elle a fait un truc en accord avec son époque, elle a innové. Pareil quand je travaille avec Feu Chatterton, sur mon nouvel album : ils me connaissent, mais ils ne viennent pas dans mes chansons avec trop de respect. Interdit, le respect ! On a bossé ensemble. Quand on fait la chanson Charleroi, je les laisse mener la barque. Ce genre de morceau, moi, je connais par cœur, donc si je prend la main ça va être chiant. Si je délègue, au contraire, il y a moyen qu’on obtienne quelque chose de plus surprenant. Maintenant j’ai mon âge, je m’en bats les couilles. Comme je ne suis pas un « djeunz », j’ai envie que les choses aillent vite. Sur cet album j’ai bossé avec Benjamin Biolay et ça a bien accroché entre nous. Déjà, je suis le seul à savoir comment s’appellent les gens qui habitent la ville où il est né. Il est de Villefranche-sur-Saône. Quand on s’est rencontré, je lui ai dit : « Toi, tu es un Caladois ! » Ça l’a fait marrer que je connaisse ce genre de détail. Après, bon, Biolay, qu’est-ce que je peux en dire… Pas vraiment un chanteur. Il s’améliore sur scène, c’est sûr, mais tu sens qu’à l’origine ce n’est pas complètement son truc. Par contre, c’est un très bon compositeur et auteur. Peut-être le meilleur en France. En fait, Biolay, il me fait penser à Marcelo Mastroianni. Un peu le même genre de tronche et le même genre d’élégance. »

Bernard a vu le punk en direct...

« En 1979, je suis à New York pour enregistrer Traffic. Forcément j’ai vu pas mal de groupes et d’artistes. Je traînais avec le photographe Robert Mapplethorpe. On était souvent avec Marianne Faithfull d’ailleurs. A cette époque, elle ne pouvait même plus monter un escalier. Sur place, j’ai vu les Talking Heads en concert, Patti Smith, les New York Dolls aussi. Ça se passait souvent au CBGB, à l’époque où ce club était tenu par des Hell's Angels et des mafieux italiens. C’était marrant cette ambiance avec des mecs tatoués et tout ça. Bon, moi, ça ne m’impressionne pas. Par contre le punk, ouais, super. Les mecs avaient envie de mettre le bordel dans l’industrie de la musique qui était devenue le domaine réservé des vieux baba cool. »

... et lui a appris à danser la salsa

« Le leader des Talking Heads, David Byrne, je l’ai rencontré en 1981. A cette époque j’ai déjà mélangé le rock’n’roll et la salsa. En un mois j’ai sorti quatre morceaux dans ce genre là : New York Rock City, La Salsa, Traffic. Tout ça enregistré dans le studio Power Station avec des visions de la 42e rue, de ses dealers, de ses prostitués. Donc David Byrne, c’est Robert Mapplethorpe, encore lui, qui me le présente. Je lui fais écouter mes trucs et là je le vois halluciner, direct : « Mais comment t’as pu faire ça ? Tu en as vendu des disques avec cette musique ? » Moi : « Ouais, ouais, j’en ai vendu. Bien sûr que j’en ai vendu. Qu’est ce que tu crois. » A partir de là, je lui explique que c’est quand même bizarre que lui, le petit new-yorkais, il n’aille pas faire un tour du côté de ces musiques. Il y a tout à New York. Tu n’as qu’à aller faire un tour à Spanish Harlem. Tu te baisses et toutes ces musiques latinas sont à ta portée. A l’arrivée, il l’a fait et on connaît le résultat. »

Bernard ne sera jamais une vieille canaille

« Au départ, je n’ai jamais été pro The Beatles. Trop mièvre. Trop gentil. Moi, mon truc c’étaient les Rolling Stones et The Doors. Les yéyés c’est pas du tout mon truc. Hallyday et compagnie, il n’y a quand même pas beaucoup de créateurs dans cette bande. Il n’y a que des interprètes. Leur truc, ça ne m’attendrit pas du tout, et ce n’est pas seulement une question générationnelle. En plus ce sont des gens qui n’ont fait que des reprises américaines ou des adaptations. C’est vraiment un truc coincé, leur musique, leur attitude. Ça ne s’ouvre pas sur le monde. La tournée des Vieilles Canailles, moi je n’irai jamais traîner dans des choses comme ça. C’est comme un truc de préretraite ou réserver sa concession au cimetière. Je veux continuer à remplir des Zenith à moi seul. Jacques Higelin et moi on n’a rien à voir avec cette génération, alors qu’on a quatre ou cinq ans d’écart avec ces mecs. Nous, on écoutait The Doors, on s’intéressait pleinement à la contre culture, mais avec nos armes de français. Plus Rimbaldiens, je dirais. On ne passait jamais à la radio. Nous, on est des gens de l’expérimentation. »

Bernard n’aime pas les étiquettes

« Je ne me considère pas comme un chanteur des années Mitterrand, comme certains le pensent. La revendication d’un son new wave, d’une attitude, franchement, c’était pas mon truc. J’ai toujours bien fait attention à ne pas me raccrocher à une génération. Dès que j’ai l’impression d’avoir fait le tour d’un truc je passe à autre chose. Comment je fais avec les époques molles ? Bah, comme tout le monde, en fait. Je me reconnecte à ce qui se faisait de mieux dans le passé. Aujourd’hui, les gamins se remettent à décortiquer le son de Pink Floyd, celui de l’album Dark Side Of The Moon. Ça, je le pige totalement. On a besoin de reprendre pied dans les années 70 pour ne pas trop s’emmerder. Les époques molles c’est pas terrible. Quand tu es artiste, l’époque molle c’est le grand piège. C’est la contrainte qui crée de l’artistique. »