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Alb racontent comment passer sa musique à la machine

Alb racontent comment passer sa musique à la machine

Après le succès du second album, Come Out ! It's Beautiful, ALB revient avec un nouveau disque, Deux. D’ailleurs, derrière ALB, Clément Daquin n’est plus seul, mais accompagné maintenant de Raphael Jeanne. Ensemble, les deux reviennent sur leur processus créatif, le travail en duo, le rapport entre le musicien et la technologie, et plus généralement sur le rapport entre l’homme et la machine. 

Comment ça vous est venu cet intérêt soudain pour la programmation ?

Raphaël : Ca nous vient depuis qu'on est gamins. Mais c'est surtout un moyen d'arriver à nos fins, de réaliser nos idées. cheap nolvadexOn pense tout le temps à plein de trucs en terme d'image, mettre un jeu Mario, utiliser le flux instagram, faire un programme à partir de Street Fighter, et on a envie de le faire nous même.

Mais sur l’album précédent, vous n’étiez pas autant à fond sur le développement de logiciels ?

R : Sur le premier album, on avait un live où on jouait vraiment de la musique et c'est tout. Et au fur et à mesure, on s'est dit qu'on pourrait avoir un peu plus d'interaction avec la lumière. Là, la nouveauté, c'est qu'on a tout élaboré en même temps, la musique et le visuel : des morceaux ont été étiré, d'autres réduits pour aller avec l'image, des sons de jeux vidéos qui interviennent en plus.

Qu'est ce qui arrive le premier dans le processus créatif, la musique ou la vidéo ?

Clément : Là, si on enlève la vidéo, le live ne fonctionne plus. Parce qu'il y a des interactions entre nous et l'écran qui sont présentes dans la musique, ce qui n'était pas le cas avant. Les morceaux sonneraient pareil sans la vidéo, mais ne seraient pas pareil dans leur rendu final, il n'y aurait pas la même structure...

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Il y a des groupes qui vous ont inspirées dans leurs shows en live ?

R : Nine Inch Nails, j'avais pris une grosse tarte. Dernièrement, j’ai trouvé le show de Justice assez fou aussi.

C : C'est ce genre de concerts qu'on regarde, et dont on s'inspire à notre niveau : on va d'abord vers la démesure pour après adapter le tout à nos moyens et notre écran de 8 mètres qu'on peut trimballer dans notre petit camion de neuf places avec nos techniciens. Et ça nous a mis deux ans à développer ça, il a fallu penser à un écran facilement transportable. Là, on a un écran de 8 mètres qui tient dans un Traffic !

R : À la base, cet objet ce sont six écrans qui se rangent en trois, et qui sont super imposants, 600 kilos quand même. Ils se séparent en deux, comme un espèce de serpentin, avec une manivelle qui les fait monter. Le problème avec les écrans, c’est que quand tu les éteints, il ne reste qu’un affreux mur noir. Du coup, il faut tout le temps les allumer, et ça devient un ciné-concert : les types sont hyper dépendants de l’image. Nous, ce qu'on voulait c'était piloter l'écran comme on veut, comme si c'était un autre synthé : si on s’arrête ça fait stop, si ce soir on veut pas jouer un morceau l'écran va suivre, on peut rendre la séquence vidéo plus longue etc...

Sur cet album, on dirait que vous avez travaillé beaucoup plus vite. Pourquoi ? 

C : Le défi de cet album, c'était qu'il n'y ait pas plus de trois ans qui sépare les deux disques. Et la présence d'autres intervenants comme Raphael a été bénéfique : avant, je ne me souciais pas du temps que prenaient les choses, sur le disque d'avant j'avais 10 ou 15 versions de certains morceaux ; là, on avait un an : je ne pouvais plus fonctionner comme ça. Avec Raphael, une fois acté que le projet était un duo, il est arrivé au moment des maquettes pour bosser sur la musique, je ne lui demandais pas juste de faire des parties de batterie.

On voulait savoir comment va Daisy ? (Alb a composé un morceau avec une voix entièrement générée par des logiciels, voix qu’ils ont baptisé Daisy, ndlr). Elle va bien ?

C :Honnêtement ? C'est un peu chaud là. On avait mis un terme à notre relation, au point qu'on est obligé de mettre des bandes en live, elle ne veut plus chanter avec nous. Je crois qu'elle a rencontré quelqu'un, elle a en parallèle 8752 relations dans 54 langues différentes.

L'idée de cette femme robot qui chante sur le disque vous est-elle venu en visionnant le film Her (Spike Jonze, 2014) ?

C : Oui complètement. Enfin... C'est venu du fait que j'étais en train de bricoler avec un logiciel de synthèse vocal depuis quelque temps en studio, quand un pote est passé prendre un café parce qu'il était dans les parages. Il m'a dit « Ça me fait vachement penser au film Her, tu connais ? ». Le soir je rentre chez moi, je me le mets, et je me suis dis « Mais c'est exactement ça !! » (rires).

Donc si on a bien compris, la voix est générée par le logiciel...

C : Ce n'est pas une intelligence artificielle. Tu maitrises tout dans le moindre détail.

R : Ce sont des cordes vocales virtuelles en fait.

C : Avec tous les paramètres possibles pour chaque intonation, en réglant avec un peu plus de respiration, un peu moins de pincé. Tu modèles une voix comme tu le veux, j'ai vraiment fait ma Daisy ! Le plus gros du travail c’était de rendre cette voix un peu humaine. Rien que pour le refrain d'une phrase, ça m'a pris deux semaines de boulot sur les petits détails d'inflexion de la voix pour la faire sortir du robot et pour qu'elle soit le plus humaine possible.

Mais du coup vous aviez carrément une projection physique de Daisy, de ce à quoi elle pourrait ressembler ?

C : Non et d’ailleurs ça a été hyper emmerdant pour le clip. Au moment de le tourner, je n'avais pas particulièrement envie d'avoir une boite de conserve qui chante avec moi, mais il a fallu la représenter quand même.

R : Le robot tel que l’on se l'imagine est plus inscrit dans l'imaginaire collectif des années 70 et 80. Parfois quand je réfléchis à ce à quoi pourrait ressembler un robot dans 25 ans, je me dis : « Le robot aura pris l’apparence totale d’un être humain ». On ressemblera à des androïdes.

Vous avez aussi utilisé l'intelligence artificielle pour composer un morceau...

C : Le morceau en question n'a pas fini sur le disque. C'était dans le même ordre d'idée que Daisy, une curiosité pour les nouvelles technologies, et là c'était la co-composition avec une intelligence artificielle. Mais en vrai on en est encore aux bribes, c'est très assisté.

Parce que l'ordinateur créait des choses un peu bizarres que vous n’aviez pas prévu à la base ?

C : On a rentré toutes les partitions des morceaux que j'avais écris jusqu'à présent dans le logiciel, Flow Machines. Il fonctionne comme ça, tu lui choisis un répertoire et tu lui dis « fais moi un mélange de toute ça ». Et en fonction de la sélection, il va remplir une partition d'accords et de notes. J'ai fais exprès de le faire avec des morceaux que je connaissais sur le bout des doigts pour voir ce qu'il allait me donner. Au final, c’est un drôle de bazar, il y avait des mélodies hyper reconnaissables qu'il avait été cherché sur l’un de mes morceaux mais harmonisé sur la suite d'accords d'un autre morceau. C'est effectivement des suites d'accord à moi, mais je ne les aurais jamais mis dans ce sens là. Pour réussir à faire un morceau de trois minutes, ce n'est vraiment pas encore ça.

R : L'ordinateur n'a aucun fondement sur la façon d'engendrer une composition, il ne sait pas encore faire une intro, des couplets, un refrain…

On dit souvent que les machines vont remplacer l'humain, et là pour l'instant c'est juste un outil qui agrandit votre terrain de jeu en fait ?

C : Surtout, tu as le choix : ce n'est jamais la machine qui aura le dernier mot, c'est nous qui décidons en tant qu'humains.

R : Ce serait hyper intéressant de mettre un bot opérateur de ces logiciels, qui limiteraient les choix de l’humain, et qui prendrait lui-même la décision. Flow Machines, lui, ne prend pas de décisions.

C : Là où ça deviendra rigolo, c'est quand on donnera des partitions de Flow Machines à Flow Machines…

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Du coup, sur quels critères l'ordinateur choisirait ce qui est le mieux ?

R : Pour le moment, ce logiciel là n'est pas autonome par rapport à la prise de décision. C'est pour ça que ça serait très intéressant quand il y’aura une intelligence artificielle qui dira « Voilà, ça ça va être le tube de 2025 ».

C : La prochaine étape ce sera quand des robots écouteront de la musique de robot, donc pour le moment pas de panique !

On va quand même pas tous finir comme dans Terminator...

C : On est quand même bien partis pour. Franchement, les drones, moi, je ne les avais pas vus venir. Les voitures ne volent toujours pas, mais on a quand même les imprimantes 3D... D’ailleurs, on en a utilisé une pour faire la miniature de notre live avec les petites figurines qu'on a dans notre studio.

R : Le truc vraiment flippant, ce sont les drones avec permis de tuer. Je ne sais pas si vous avez vu ça, mais c'est inquiétant... Il y a une commission d'éthique internationale pour interdire ces trucs là. Les prototypes sont quasi prêts et ils étaient prévus pour entrer sur le marché des armées en 2019-2020. Ça, il faut vraiment l'interdire, imagine quelqu'un le pirate à distance…

Et est-ce que l'ordinateur pourrait avoir la conscience de désobéir ?

C : Le futur c'est quand même un mélange de Waterworld et Terminator. Allez, soyons optimistes : de Wall-E et Terminator ! (rires) Wall-E c'est ma vision du futur la plus plausible. C'était en 2007, on était pas encore autant sur nos smartphones et Facebook, et toute la scène ou ils communiquent comme ça sur leur tablette alors qu'ils sont les uns à côté des autres, c'était hyper bien vu...

Dans votre rapport à la technologie et la musique, vous semblez à la fois très à l'aise, mais on sent quand même que vous gardez une certaine angoisse,…

R : Cette angoisse justifie d’ailleurs pas mal notre jusqu'au boûtisme technologique. On veut comprendre comment ça fonctionne pour ne pas se retrouver con devant une machine. On a envie de dompter un peu cette technologie pour être plus fort qu'elle, ça nous rassure.

C : Entre Raphael et moi, il y a un écart de génération. Raphael est né avec internet et moi non. Ça change les références, et cette habitude de facilité à tout de suite obtenir ce qu'on veut.

R : Avec Google à portée de smartphones, je ne mémorise plus les choses, et ça change vachement la manière d'être au quotidien.

C : Alors que moi je me rappelle de tous les numéros de fixes de mes copains quand j'étais petit.

R : Au fur et à mesure qu’on est plus aidés par la technologie on a une fâcheuse tendance à plus procrastiner. Par exemple, depuis que j’utilise internet il m’arrive encore de lire plein d'articles, mais j’ai de plus en plus de mal à me poser avec un bouquin.

Contrairement à d'autres artistes, vous avez l'air moins attaché au format album. Est-ce que vous diriez que vous êtes devenus plus réalistes par rapport à la manière dont les gens écoutent de la musique aujourd’hui ?

C : Je connais plein encore des gens qui achètent des albums, collectionnent les vinyles et écoutent de la musique religieusement. Et je trouve ça génial, mais aujourd’hui, on est parasités par de la musique en permanence maintenant, dans nos téléphones, les hauts parleurs, les magasins... Le soir, parfois, je n’ai même pas envie d'écouter de la musique. Parfois, je me fais même des super phases de silence : ça m'arrive de ranger mon studio pendant une journée et je me rends compte en milieu d'après midi que j'ai pas écouté un seul morceau. J'ai même vu débarquer une tendance sur Internet, le « slow listening ». Ecouter un album entier devient une activité à part entière…

(Alb sera entre autres en concert à la Cigale le 19 octobre, au MaMa Festival)