JE RECHERCHE
Si la cumbia a fait son entrée dans les clubs, c'est grâce à ce label

Si la cumbia a fait son entrée dans les clubs, c'est grâce à ce label

A Buenos Aires tout le monde connait le label ZZK.cheap Bentyl Ce qui n'empêche pas ceux qui ont crée la structure en 2006 de se présenter ainsi "Nous sommes des bâtards de la musique". D'accord, mais les "bâtards" en question ont beaucoup fait pour la club culture d'Amérique latine. Des soirées emblématiques. Un label défricheur. Tout ça au son de la vieille cumbia revue et corrigée en sonorité nouvelle et intéressante. Qué fiesta ! 

Mercredi soir d’octobre 2006 à Buenos Aires. La scène se passe dans une petite salle de tango du quartier populaire de San Telmo où les vieux couples de danseurs ont laissé place à des dizaines de jeunes tous déchaînés sous une boule de disco. Derrière cette soirée freestyle tous les genres musicaux et tous les looks vestimentaires se mélangent les débuts des soirées hebdomadaires Zizek Club, qui donneront naissance, quelques années plus tard, au plus grand label de musique électronique d’Amérique latine, ZZK Records. Prononcez "Zizek", comme le philosophe slovène Slavoj Zizek. Un label que son fondateur, le producteur américain Grant C. Dull rationalise d’un simple “Tout est né d’une simple rencontre entre trois mordus de musique”. Vrai mais un peu court. Installé à Buenos Aires depuis 2004, cet ancien professeur d’anglais décide dès son arrivée de lancer une plateforme d’actualité culturelle, qui lui ouvrira les portes des meilleures soirées de la capitale. C’est là qu’il fait connaissance de Guillermo Canale et Diego Bulacio, ou plutôt DJ Nim et Villa Diamante, deux références de la scène underground de l’époque. Dix ans plus tard, le trio est à la tête d’un des plus gros labels d’Amérique latine. Mais avant d'en arriver à cette reconnaissance, il y a eu plusieurs étapes que les principaux intéressés ont accepté de rembobiner.

1 - ZZK Sound Vol. 1: Les années souterraines de la cumbia digitale 

zzk-001-zzk-sound-vol-1-cover-art

Créer un espace alternatif. Voilà la vision tout droit sortie de l'esprit du triumvirat Grant, Diego et Guillermo, et ceci dès leur première rencontre. Au vrai, les trio a même une envie très claire : que les DJs puissent présenter au public des mashups incongrus, de nouvelles expériences rythmiques. C’est ainsi que naît Zizek Club, qui va faire office de laboratoire musical pour la scène argentine de l’époque. Diego, aujourd'hui âgé de 38 ans rembobine  : “Moi par exemple je mélangeais The Cure avec du reggaeton, ou Misty Boys avec de la cumbia”. Chaque semaine, les producteurs invitent de nouveaux artistes à présenter leurs cocktails aux rythmes toujours plus innovants. A mesure que les soirées Zizek Club affichent complet, elles deviennent une référence de la vie nocturne à Buenos Aires. Au bout de seulement deux mois, les 24 Hour Party People se voient ouvrir les portes de Niceto, la Mecque de la scène musicale de Buenos Aires. En plus de leur soirée hebdomadaire, ils ajoutent une Super ZZK un samedi par mois. Le succès est tel que le mot se propage bien au delà des frontières argentines. Le prestigieux quotidien New York Times leur consacre un article. Conséquence : les voilà invités au festival favori des hipsters, le SXSW à Texas. Dès lors moins d'un an sera nécessaire pour passer de l'underground à la reconnaissance internationale. “Là on s’est rendus compte qu’on générait des contenus incroyables avec plein de nouveaux artistes, mais qu’il n’existait aucun label pour les produire”, raconte Diego.

_mg_8532

C’est ainsi que naît en 2008 l’album ZZK Sound Vol. 1, une compilation éclectique d’artistes des soirées Zizek Club. Et avec elle le label ZZK Records. “On s’est lancés là-dedans un peu par hasard, on y connaissait rien”, avoue le DJ argentin en rigolant. “Sur le CD on a écrit que c’était de la cumbia digitale pour montrer que c’était quelque chose de différent, et sans le savoir on a créé un sous-genre musical”. Lancé sur un coup de tête, ZZK Sound Vol. 1 va parcourir des kilomètres et propulser ses fondateurs au devant de la scène électronique mondiale. Des soirées de cumbia digitale voient le jour aux Pays-Bas, et ZZK Records commence à attirer l’attention des grands noms de l’électro européenne. Pas peu fier, Diego écarquille les yeux : “Apparement le producteur du duo allemand Modeselektor se baladait toujours avec des exemplaires de ZZK Sound Vol. 1 dans sa banane pour les distribuer à ses amis”

2 - Pibe Cosmo - El Remolón: Faire danser l'Argentine des années 2000

url

Ce n’était pas gagné d’avance. Les soirées Zizek Club ont été un bol d’air frais pour la vie nocturne de la capitale argentine au moment où cette dernière traverse une période de flottement dans les années 2000. D’abord mise à genou par la terrible crise économique de 2001, Buenos Aires la fêtarde a fini d’être achevée en 2004 par le plus grand accident non-naturel de l’histoire du pays. Lors d’un concert de rock, la boîte de nuit Cromañón a pris feu faisant 194 morts et 1432 blessés. Résultat: la majorité des établissements nocturnes se sont vus retirer leurs licences pour non-respect des normes de sécurité.

“On s’est retrouvés dans une drôle de situation, où tout ce qui était relié à la danse était interdit”, replace Diego, alias Villa Diamante. “Quand je jouais dans les bars de la ville, on me demandait de mettre de la musique qui ne fasse pas danser”, raconte-t-il aujourd’hui avec le sourire. Alors quand “Guille”, le troisième de la bande, déniche la petite salle de tango du quartier de San Telmo, c’est le succès garanti.

“En réalité sur le plan musical, on a rien inventé”, assure Grant, confortablement installé dans le canapé de son salon. “Il y avait déjà une scène underground importante de cumbia expérimentale, mais il pas d’endroit pour la danser”. C’est là le secret de la recette ZZK: réunir plusieurs “tribus” urbaines en un unique incubateur d’artistes, et leur donner un lieu où se produire. Car si certains avaient déjà commencé à jouer avec les rythmes traditionnels de la cumbia, elle était loin de faire l’unanimité chez les jeunes argentins.

_mg_2432

Diego a redécouvert ce style musical associé aux classes les plus défavorisées et aux marginaux au début des années 2000. “En Argentine, la cumbia est beaucoup stigmatisée socialement. Même la classe moyenne la snobait, donc si tu voulais danser de la cumbia il fallait aller dans les fêtes populaires, les bailantesVrai. Et c'est d'ailleurs pour cela que cette musique tient son appellation de “cumbia villera”, les villas étant le nom donné aux bidonvilles.

Les soirées des Zizek Clubs sont donc devenues “the place to be” pour les amateurs de cumbia refoulés. Grant rigole : “Je n’oublierai jamais ce moment hallucinant où un ami, qui était musicien dans un grand groupe de rock, m’a remercié d’avoir créé un espace où quelqu’un comme lui pouvait venir danser ouvertement de la cumbia”. 

L’album “El Pibe Cosmo” de El Remolón sorti en 2009 représente bien cette évolution des mentalités. Andrés Schteingart a été producteur d’électro minimale et d’IDM pendant dix ans, avant de s’initier aux rythmes de la cumbia sous l’influence de la joyeuse bande de ZZK. “Sa musique a marqué un tournant pour la cumbia digitale, car avec les influences de l’électro il a baissé le tempo classique de la cumbia de 120 à 80 pulsations par minute”, affirme Diego. D’où son nom de scène, El Remolón, le tire-au-flanc.

Grâce à leurs soirées anti-préjugés, le trio de producteurs a réussi à redorer l’image de la cumbia en Argentine. “Voilà d’où vient l’appellation Zizek, qui à la base est le nom d’un grand philosophe slovène”, explique Diego. “En mélangeant l’électro avec de la cumbia et du reggaeton, on déforme la culture populaire pour ensuite la reconstruire, ce qui fait de nous des bâtards de la musique”.

3 - Río Arriba - Chancha Vía Circuito: les clubeurs et les laborantins 

url-1

“Pedro, le frère de Guillermo, nous aidait à vendre les tickets à l’entrée, mais un jour il est venu me voir avec un disque sur lequel il avait gravé trois de ses productions personnelles”, se souvient Diego. “Un truc incroyable!”, assure-t-il. C’est comme ça que Pedro a lâché son t-shirt de staff, pour devenir Chancha Vía Circuito.

“J’ai trouvé dans les Zizek Clubs un endroit où tester pour la première fois sur un public mes expérimentations avec la musique latino-américaine”, raconte Pedro Canale, alias Chancha Vía Circuito. “Au départ j’ai rejoint l’équipe pour leur filer un coup de main, mais ça m’a surtout permis de me faire une place dans cet univers et cotoyer les artistes”. C’était en 2006, un an après son voyage en sac à dos dans le nord de l’Argentine, où il se laisse séduire par les rythmes andins et commence à les retravailler à sa sauce.

“Quand j’ai réuni quatre morceaux dans mon répertoire, je me suis mis à embêter mon frère pour qu’il me laisse monter sur scène”, continue Pedro. Très vite, il rejoint El Remolón, Faauna, Frikstailers, King Coya et bien d’autres dans les rangs de cette nouvelle armée musicale, la ZZK crew. Au total ce sont une petite cinquantaine d’artistes - DJs, VJs et cinéastes - qui gravitent autour de ces soirées.

chancha-via-circuito2

“On avait tout le temps de conversations dignes de nerds musicaux”, affirme Grant. “On échangeait nos connaissances et nos idées, comme dans un grand bouillon culturel où chacun se nourrit des nouvelles propositions du voisin”. De ce laboratoire musical naissent de nombreux mashups et collaborations entre artistes. “On s’est fait emporter par un train d’énergie positive”, résume Grant.

“On s’invitait les uns chez les autres pour se montrer des nouvelles techniques, on échangeait des instruments visuels”, se souvient aussi Pedro. “C’était comme une école, et c’est ce qui a permis au collectif ZZK de générer ce nouveau style si frais, fruit d’amitiés et de collaborations”. Chancha Vía Circuito fait par exemple appel à la VJ Paula Duró, également membre de la ZZK crew, pour la pochette de son deuxième album Río Arriba, qui va faire le tour du monde.

4 - Viene de Mi - La Yegros: quand ZZK se mondialise 

url-2

Si la famille ZZK est principalement masculine, à l’image de la cumbia, c’est une femme qui va devenir la première ambassadrice mondiale du label en 2013. Originaire de la province de Misiones, La Yegros est repérée par l’artiste King Coya, DJ résident des Zizek Club, et produit son premier album Viene de Mi avec ZZK Records. Deux mois après sa sortie en Argentine, ses chansons tournent en boucle sur les radios françaises, et attirent l’attention de la maison de disque EMI France qui lui propose de lancer sa carrière en Europe. La Yegros fait un carton dans l’hexagone, et enchaîne quatre tournées européennes en quelques mois, plaçant ZZK Records en premières loges sur la scène internationale. “C’est la conséquence d’un groupe désireux de montrer ses racines, qui a eu la chance de se produire au moment opportun”, dit la chanteuse Mariana Yegros pour expliquer son succès. “Ensuite le public a pris le relai, et la magie s’est produite”, assure-t-elle. “On est une niche dans une niche dans une niche”, relance Grant, pour expliquer pourquoi très peu d’artistes de ZZK passent à la radio.

5 - Prender el Alma - Nicola Cruz: et maintenant cap sur l’Equateur

zzk-035-nicola-cruz-prender-el-alma-cover

Peut-être que le coup de maître qui va consolider le couronnement international de ZZK s'est produit en 2015. Cette année Prender el Alma, le premier album de Nicola Cruz va en effet devenur la nouvelle pépite du label. Ce jeune équatorien est le petit protégé du célèbre DJ américano-chilien, Nicolas Jaar, poids lourd de la scène électronique mondiale. Son arrivée dans la ZZK crew marque un grand tournant pour le label, qui prouve encore une fois sa capacité à toujours innover.

“Nicola Cruz vient de la lignée de Chancha Vía Circuito rationalise Diego mais de par son passé musical il est plus ancré dans l’univers de l’électro, ce qui le rend plus grand public”. Le succès est immédiat. Adoubé par les médias du monde entier, les festivals se l’arrachent et il enchaîne des tournées qui le mènent jusqu’en Asie. Avec un nouveau style baptisé "Andes step", Nicola Cruz offre “une expérience honnêtement hallucinante”, selon la plateforme Noisey.

“Il ne s’agit pas suivre les styles existants, il faut savoir se créer sa propre scène”, déclare d’entrée Nicola Cruz, qui a propulsé le label dans une ère ZZK 2.0 en s’éloignant de la cumbia digitale des débuts. Né en France de parents équatoriens, Nicola s'initie d’abord à la house et la techno avant de s’intéresser à la musique sud-américaine en 2013. “L’électro par définition demande sans cesse de nouvelles expérimentations”, explique-t-il modestement.

Entre paysages andins, forêt amazonienne et rythmes afro, l’Equateur est le “nouveau trésor culturel” d’Amérique latine selon Grant. “Le pays est en train de vivre ce qu’a vécu l’Argentine il y a dix ans”, affirme le fondateur de ZZK. “Un groupe costaud d’artistes s’est engouffré derrière Nicola Cruz, en testant la musique autochtone avec des sonorités vraiment contemporaines”.

Le producteur américain y croit tellement qu’il a créé une nouvelle branche de ZZK spécialement dédiée à l’Equateur: AYA Records. Parmi les nouveaux talents dénichés se trouvent notamment Matteo Kingman, EVHA et Rio Mira, qui modernisent les rythmes traditionnels en les croisant avec du hip hop, rock et pop. Le mot de la fin à Nicola Cruz : “Je pense que si le folklore digital séduit autant c’est grâce à la sincérité de notre succès, le succès étant synonyme de bonheur. Quand le travail est bien fait, qu’il est expressif, qu’il transmet un message, alors la musique arrive loin”