Greenroom

Retour dans la rue où a été tourné le clip de Bitter Sweet Symphony

Il y a vingt ans sortait Urban Hymns, le grand album du groupe The Verve, aujourd’hui considéré comme un des sommets de la britpop. Forcément le succès de ce disque n’aurait pas été le même sans le premier single « Bittersweet Symphony » et sans son clip tourné dans le quartier d’Hoxton, dans l’est de Londres. Un quartier qui a bien changé et connait la signification réelle de l’expression « doux-amer ». 

« C’était très répétitif. Regarder Richard marcher dans la rue une centaine de fois. Il faisait un peu froid, la première prise était assez tôt le matin. On ne comprenait pas trop le clip. On n’y voyait qu’un plagiat de celui de Massive Attack pour Unfinished Sympathy. » Celui qui parle s’appelle Simon Tong. En 1997, cet homme a occupé la fonction de guitariste rythmique au sein du groupe The Verve. Il a connu les années de relatives galères du temps où le groupe végétait dans le ventre mou de la britpop et voyait passer devant lui Oasis, Blur, Pulp et même Supergrass. Il a aussi connu le point de basculement entre juin et septembre 1997.

Pour The Verve il y a bien eu un avant et un après la chanson Bittersweet Symphony.  Un avant et un après cette fameuse vidéo filmée dans les rues de l’est londonien et réalisée par le dénommé Walter Stern surtout. Le changement de braquet s’est joué entre Shoreditch et Dalston, à l’angle avec Falkirk Street. Au rythme de marche d’un homme aux épaules voutées et aux bras ballants. L’homme ? Il s’appelle Richard Ashcroft et il remplit la triple fonction de chanteur, leader et « gueule » de The Verve. Le jour du tournage de la vidéo de Bittersweet Symphony, il porte un blouson en cuir un peu étriqué. Il a son regard est noir et presque sous influence. Il sillonne Hoxton Street de bas en haut et fait bien attention à bousculer celles et ceux qui sont dans son passage. « Cette attitude, ce n’était pas du tout Richard pose pourtant Simon Tong en soupirant Il était doux, gentil. On se demandait si le réalisateur ne l’avait pas confondu avec Liam Gallagher… »

Que reste-t-il de la fameuse vidéo de « Bitter Sweet Symphony » dans le quartier d’Hoxton 2017 ? De la fierté ? Des souvenirs ? Des vannes comme on s’en balance si souvent en forçant bien sur son accent cockney ? Un peu de tout ça, en fait. Derrière son comptoir Muhammad, le patron de chicken shop au début du clip, depuis renommé Hoxton Chicken & Pizza a les yeux fatigués et évacue quand on vient lui parler de « Bitter Sweet Symphony » : « Ça fait trois ans que je suis là, comment voulez-vous que je connaisse ? » Pour dire vrai, Muhammad se concentre sur ses affaires, qui ne marchent pas trop mal. Sa clientèle se répartit entre les élèves en uniformes verts d’une école voisine, des locataires de HLM et les jeunes sortant aussi affamés que bourrés des bars de Shoreditch le samedi soir. Son chef, au crâne rasé, tablier blanc sale et dents tordues, est lui plus au courant de cette petite histoire de la pop qui s’est invitée dans son quartier. « Un soir, un habitué m’a demandé si je connaissais The Verve, narre-t-il avec un fort accent roumain. C’est un vieux rocker, maigre et très grand. Il m’a montré le clip sur son portable. » Son visage s’illumine. « J’ai bloqué, reprend-t-il. Je ne suis ici que depuis 2 ans, donc je ne savais pas. C’est une très belle vidéo. Maintenant je comprends pourquoi autant de gens de passages dans le coin s’arrêtent et prennent des photos ici ! »

Sur Internet, on trouve des traces de selfies ou vidéos saisies dans les pas d’Ashcroft. Une manière de voyager dans le temps depuis un quartier qui a beaucoup changé. Prochain commerce sur la route du leader des Verve, la vieille laverie a fermé. A sa place désormais, The Bach Hoxton, un brunch aux bancs en bois clair qui serre salades et bières néo-zélandaises sur du Sex Pistols ou du Al Green. Cet établissement, les historiques du quartier le critiquent à demi-mot. Plus en tout cas que le magasin à bières ou la boutique de vélo artisanaux qui ont ouvert sur le court chemin du clip. À même pas 100 mètres, Boris Witzenfeld fait visiter l’institution dont il est un des managers. Le Hoxton Hall, un music-hall victorien, accueille sans discontinuer des artistes en tout genre depuis son ouverture en 1863. Parmi les plus récents, on peut citer The xx ou Ellie Goulding. L’an dernier, la salle recevait une boîte de production shootant une parodie du clip de Bitter Sweet Symphony pour célébrer le retour du DJ Chris Moyles sur Radio X. Tout de gris vêtu, du polo à ses boots en passant par son jean slim, Boris s’exprime avec un phrasé qui rappelle celui de Tobby Kebbell, acteur vu dans Rock’n’Rolla ou Black Mirror. « Le Bach vise à offrir au client une expérience sur-mesure proche de celle d’une cabane de plage néo-zélandaise, crache-t-il, moqueur. Tu ne peux pas faire plus éloigné d’une laverie. Aujourd’hui, à Hackney, les gens se battent pour qu’on ne ferme plus de laveries. Parce que les gens qui vivent au-dessus n’ont pas forcément de machine à laver. C’est de la gentrification pure. »

Bien avant que des mannequins en tenue de sport dégustent un cappuccino les yeux rivés sur leur tablette au Bach, Hoxton Street n’attirait pas grand monde. Seuls les gens du coin glissaient sur ses vieux trottoirs sales. Et quelques gros fêtards, jusqu’aux squats du coin. L’un des plus célèbres se situait dans un immeuble adjacent au Hoxton Hall, dont la direction a repris les lieux pour les changer en bureaux accueillant diverses associations. « Dans les 90’s, cet immeuble était utilisé par un collectif d’artistes allemands qui faisaient des raves illégales replace Boris, en prenant un ton d’historien Les voisins n’étaient pas ravis. Il y avait beaucoup de casse et ils avaient une vieille ambulance à l’entrée. Ils faisaient sonner la sirène pour alerter qu’une soirée allait avoir lieu. Si tu mets tes enfants au lit à ce moment-là, c’est pas terrible. »

Ambulances et dealers énervés

Descendu de Leeds à 18 ans comme beaucoup de jeunes Anglais à la recherche d’une gloire promise par les clichés du rock’n’roll, Andy Baxter a loupé de peu cette époque. Ce qui ne l’a pas empêché de faire d’Hoxton Street son quartier. Première signature du label français Kill The DJ, avec son groupe Battant, plus tard produit par Andrew Weatherall, Andy vend désormais des basses vintage à des musiciens de studios ou à Mani des Stone Roses. Il garde de l’époque cette coupe à la Johnny Marr, qui, il tient à rappeler, est avant tout inspirée de l’ère des Beatles. Affalé dans un fauteuil de cuir rouge, il fredonne l’air de Bitter Sweet Symphony puis se marre : « Une nuit, à 5h du matin, on descendait vers Shoreditch avec un pote. Complètement défoncés, à péter les plombs. On a capté qu’on était sur Hoxton Street et on a commencé à chanter cette chanson. Je ne suis même pas un immense fan des Verve. Cet album est trop pop, je préférais prendre de la drogue et écouter le premier. On n’allait pas là exprès, mais quand les gens passaient par Hoxton Street, ils y pensaient forcément. » Aujourd’hui, Andy a 39 ans et ne touche plus à rien. S’il assure « ne pas être fan de la gentrification », il avoue que le quartier de sa jeunesse ne lui manque pas vraiment pour autant. « Aucun branché ne serait venu ici pour un verre, assure-t-il. Ça craignait. Rien à voir avec aujourd’hui. Tu n’avais pas de magasins de guitares, pas de bars. Il y avait juste un pub à l’ancienne, pour la classe ouvrière du quartier. J’y allais juste parce que je me droguais. » Un peu fier d’avoir connu Hoxton Street dans sa version brute, Andy aime qu’on lui soutire quelque souvenirs de guerre. Du temps auquel il bossait à l’entrée du 333, un des rares clubs de la zone, il se souvient des dealers du coin recalés, qui revenaient avec des renforts piller les caisses de la boîte, pendant qu’il observait la scène sur les écrans de surveillance. Habituellement, la gentrification est censée aller de pair avec une sécurisation du quartier. Hors, Andy assure : « Ça reste un quartier difficile. Tu peux toujours te prendre un coup de couteau. Il y a toujours plein d’idiots dans le coin. »

Tristement, il dit vrai. En 2015, juste devant Hoxton Chicken & Pizza, un gamin de 12 ans était poignardé à plusieurs reprises dans le dos et la poitrine. Il n’était là que pour ramener à manger à sa mère, qui, quelques instants plus tard, alertée par les cris, dévalait les 8 étages du HLM voisin pour secourir son fils. « J’étais là, la rue était bloquée, c’était horrible, souffle-Boris. Heureusement, il a survécu. » D’autres n’ont pas eu cette chance. La même année, Marcel Addai, 18 ans, était lui poignardé à mort à quelques rues. En 2010, à l’intérieur du fast food, une écolière, Agnes Sina-Inakoju recevait une balle en pleine nuque. Le tireur passait en vélo, muni d’une arme utilisée par les forces spéciales croates dans les années 90. « Les problèmes sont toujours là, se désole-Boris. Les gangs des années 90 sont toujours là. Pas forcément avec les mêmes noms mais avec les mêmes démarcations territoriales. Et le même business : la drogue. »

 Coups de couteaux et anguilles en gelée

Alors que la criminalité n’a jamais quitté les trottoirs d’Hoxton Street, ses habitants et vieux commerces, eux, tendent à s’envoler, montée des loyers oblige. Tellement qu’hors le Hoxton Hall, seuls trois établissements présents dans le clip sont toujours debout. Un curieux triangle de résistants, tous voisins, dont font parties les pompes funèbres Hayes & English et un salon de coiffure, Katie Youngs. Devant la vitrine, qui affiche fièrement la longévité du commerce, ouvert en 1992, Emma, 49 ans, confirme avec joie la présence de son employeur dans la vidéo. « Mais on ne l’a pas vu passé (Ashcroft), s’amuse-t-elle, les cheveux mouillés d’après-shampoing. On nous a dit que le tournage avait eu lieu très tôt et on n’ouvre qu’à 10 heures. » Étrangement, la vidéo présageait quelque part du future d’Hoxton Street. « On n’a reconnu personne dans le clip, dévoile-t-elle. J’imagine que c’était tous des acteurs. À l’époque, tu n’avais pas beaucoup de jeunes. Ce n’était pas trendy. Tu avais surtout des vieilles dames avec leurs chariots qui faisaient la queue pour acheter du pain. » L’information est confirmée par Simon Tong : « Il n’y avait que des extras. On avait transformé la rue en scène de tournage, elle était bloquée. La lumière n’était même pas naturelle, ce n’était pas une situation naturelle. Si Richard avait bousculé les gens dans cette rue-là à l’époque, il aurait pris une rouste. »

Le dernier membre du triangle, le pie & mash shop F Cooke, est aussi le plus emblématique de l’East End londonien. Dans ces établissements traditionnels, on mange depuis le XVIIIe siècle des tartes au bœuf, servies avec de la purée, mais aussi des anguilles en gelée. Une gastronomie à faire pâlir le touriste, mais un cadre assez engageant. Le miracle de F Cooke tient peut-être en partie à ça : l’esthétique traditionnelle des pie & mash rejoint étrangement celle des cafés à la mode des 2010s. Sur un banc en bois cloué au sol, le patron, Joe, la panse tendue sous un tablier à rayures marine et blanc, coupe des carottes sur une planche à découper rose. « Pour nos clients véganes, » renseigne-t-il, sans un sourire. Quand on lui demande s’il vit dans le quartier, il pose sa main sur la table en marbre et regarde l’interlocuteur dans les yeux : « J’ai une tête de milliardaire ? Pour vivre sur Hoxton Street, tu dois être un milliardaire. Alors que ce n’est pas plus sûr qu’avant. Quand j’étais gamin, les gangs, c’était dix gars. Maintenant, ils sont une centaine. » Le clip de Bitter Sweet Symphony ? Il s’en souvient, mais n’a pas grand chose à en dire. « Je n’aime pas The Verve, taquine-t-il, sous sa moustache blanche bien taillée. Je crois qu’ils sont venus ici. Des gars du Nord, c’est bien ça ? Ce n’est pas mon genre de musique. Déjà, moi, je suis un pianiste. J’aime Chopin, Schubert, Rachmaninov. Puis le jazz et les musiciens country comme Dolly Parton. »

Des évolutions naturelles

Sur Hoxton Street, plus personne ne passe de Dolly Parton depuis longtemps. Même pas F Cooke, qui joue 10cc. Pour Joe, les variations du quartier sont toutes aussi naturelles que celles des goûts musicaux de ses habitants. « Les langues sont vivantes, les villes aussi, philosophe-t-il. Ces changements, je ne sais pas si ils sont bons ou mauvais. Ça a changé depuis mon enfance, mais ça a aussi changé depuis la semaine dernière. C’est totalement hors de notre contrôle. » Et là où Joe a trouvé du bonheur, la nouvelle génération en trouve aussi. Devant chez Bach, la cantine néo-zélandaise, Alessandro, 22 ans, dreadlocks et clope roulée, est tout sourire : « Je travaille ici depuis 3 mois et regarde : tout est indépendant ! Tout est en dehors du circuit mainstream. Des gens ouvrent des magasins de vinyles, des pizzerie. C’est une petite communauté avec beaucoup de personnalité. On n’est pas à Shoreditch ! » Il est vrai que malgré l’éclosion de quelques magasins qu’Hoxton Street n’aurait pas connu en 97, on n’y rencontre ni Starbucks, ni Apple store, ni aucune autre sorte de chaîne. Ce qu’on y trouve, en revanche, est une réelle vie de quartier.

Dans son canapé en cuir, Andy, le vendeur de basses, est interrompu par la sonnette. À l’entrée se tient Maurice, 66 ans, le crâne dégarni, un pantalon de survêt’ tombant sur de vieilles baskets. Il est passé dire bonjour avant de remonter les courses. À la sortie d’Urban Hymns, ce gamin de l’East End était chauffeur de taxi illégal en Californie. Dans sa voiture jaune, il jouait les cassettes que ses amis d’Hoxton lui envoyaient. « Sur l’une d’elle, il y avait Bitter Sweet Symphony, sourit-il, mélancolique. La première fois que j’ai vu le clip, je n’en revenais pas. J’ai reconnu le pie & mash, ça m’emplissait de chaleur. Quand je parlais à ma famille, à mes amis, ça allait. La seule chose qui me donnait vraiment envie de rentrer, c’était d’entendre cette chanson. J’avais le mal du pays à chaque fois. » Joe a finit par rentrer, entre autre pour s’occuper de sa mère. Son pays, il ne l’a pas totalement retrouvé. Il n’en reste que des vestiges, comme il ne reste que des traces de son visage d’ado, enseveli sous les rides.

En tout, Richard Ashcroft ne marche que 600 mètres. Après le local du magasin d’Andy, il passe devant le Hoxton Garden, avant de faire demi-tour à l’angle de Purcell Street et retourner à son point de départ. Mais pourquoi cette rue, parmi tant d’autres ? « Peut-être que le réalisateur savait qu’elle allait évoluer, théorise-Simon Tong. Cette époque était un tournant pour le pays et Londres en particulier. Le New Labour arrivait au pouvoir. Londres a toujours eu des zones aisées, mais elles ont commencées à s’étendre à cette époque. » À s’étendre principalement à l’Est et donc à Hoxton Street. « La rue était beaucoup plus pauvre, reprend-t-il. Facile a bloquer. Ça ne demandait que quelques sous. Il devait trouver ça cool de filmer dans ce genre d’endroit. » Finalement, ce qui a attiré l’équipe du clip n’est pas bien différent de ce qui a appâté les enseignes branchées du coin. Soit un quartier à bas coût, avec une ambiance authentique, qui sent encore le danger et les petites gens. Le clip de Bitter Sweet Symphony reste l’œuvre la plus culte de The Verve. Malgré le peu d’amour que lui porte les membres du groupe. « On n’a jamais trop aimé cette vidéo, assure-Simon. Mais elle a fait parler de la chanson. Pendant 10 ans, Richard ne pouvait plus marcher dans une rue sans que les gens ne se mettent à le bousculer en se marrant. »