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Catalogne : les musiciens pour l'indépendance prennent la parole

Catalogne : les musiciens pour l'indépendance prennent la parole

Aujourd'hui 1er Octobre, le referendum sur l’indépendance de la Catalogne pourrait ne pas avoir lieu. Ceci malgré le bruit des milliers de Catalans chez qui la répression renforce souvent un souhait : celui de vouloir décider de l’avenir de cette nation sans état.purchase atarax Mais comment la situation est-elle vécue par le monde de la musique catalane en ce jour où tout peut basculer ?


 

Esther Margarit est la bassiste et chanteuse du groupe Me and the Bees. Son batteur vient de Cantabria et son guitariste est né à Madrid. Son père supporte l’indépendance, mais sa mère, d’Estrémadure, hésite. Ni patriote, ni nationaliste, elle souhaite que le referendum ait lieu.

« Je vis dans un studio à Sants, une petite ville à la périphérie de Barcelone, aux loyers plutôt abordables. Un quartier où l’on ne voit jamais de touristes. Quand je regarde par ma fenêtre, presque tous les balcons ont un drapeau catalan accroché, ou des pancartes disant « SI ! » ou « Democracia. » Dès le matin, des jeunes chantent dans la rue. Ils chantent des choses des choses qui tournent en dérision le fait que Madrid retire les bulletins de vote. Les gens dansent et chantent, c’est comme une grande fête contestataire. À la télé, j’ai vu que dans trois endroits différents en Espagne, des gens chantaient des choses violentes. Je ne me sens pas « super-Catalane. » Mon père est Catalan, il veut l’indépendance. Ma mère vient d’Estrémadure et ne veut pas de problèmes. Les médias catalans disent que c’est un crime, ce que nous sommes en train de vivre et que le referendum est une bonne chose. Quand la police a saisi les bulletins de votes, les voisins sont descendus frapper leur casseroles, leurs poêles et scandaient: « nous voulons voter. » Depuis ce jour, un voisin joue de son saxo chaque jour à la même heure : 22h. Qu’il le fasse à la même heure, et qu’il en sorte ce son bizarre, qui sonne comme un chat en chaleur, me fait dire qu’il exprime une déception plus qu’autre chose. La déception qu’on ne le laisse pas voter. Si je n’avais pas un chien qui n’aime pas le bruit, je jouerai de ma basse en même temps que lui. »


 

Gunsal H. Moreno, alias BeGun, 34 ans est artiste électronique. Si la scène folk a une tradition pro-indépendance, la scène électronique est elle bien plus partagée. D’ailleurs il tient à répéter : « je ne suis pas super-indépendantiste ! »

« Je vis dans une rue étroite du quartier de Raval (Barcelone), à côté du MACBA, le musée d'art contemporain. Là, je te parle avec le bruit en continu d’un hélicoptère qui survole le quartier depuis 9h ce matin. Je suis passé devant le collège où je suis censé voter et il y avait des policiers espagnols, pistolet à la ceinture. Ils avaient l’air de s’emmerder. Ils dorment sur le ferry, ils mangent de la merde. Ils en ont envoyé 6000 et tu vois que même pas eux ont envie d’être là. Dans certaines rues d’Espagne, la foule les a applaudi, des drapeaux à la main, en chantant « allez-les chercher ! » comme au stade. J'ai un ami qui était à une conférence à Badalona, une station balnéaire au Nord-Est de Barcelone. Il m'a raconté que la police a confisqué les drapeaux, les bulletins de vote, puis l’échelle qu’ils avaient pour poser les posters et la colle. Confisqués aussi.

Sont-ils stupides au point de penser qu’envoyer la police est une bonne idée ? Un ami comptait voter « non. » Il vient d’Andalousie, il ne parle pas Catalan, il n’a jamais été intéressé par la politique. Mais quand ils ont voulu arrêter les manifestations, quand ils ont commencé à arrêter des membres du gouvernement catalan, il a changé d’avis. Il ira voter « oui ». Il m’a même envoyé une photo de lui en train de placarder un poster pro-démocratie sur un mur en brique. Je me sens à la fois Catalan et Espagnol. Mais cette répression, fait que des gens comme moi, se sentent de plus en plus uniquement Catalans. Un pote avec qui je travaille jouait à Murcie cette semaine. Le promoteur l’a pris pour l’amener jouer et à de suite a voulu aborder le sujet. Quand mon pote a essayé d’esquiver, il lui a dit « ces Catalans, tous des fils de putes. Il faut envoyer la police et arrêter tout le monde. » Putain mec, relax. Ça me rappelle un promoteur de Santander qui m’a un jour dit : « Dommage que tu sois de Barcelone. C’est une belle ville, mais pleine de Catalans. » Sachant que j’étais Catalan. Le 24, on célébrait la MERCE à Barcelone. Une fête annuelle en l’honneur de Notre-Dame de la Grâce. On avait les chars, avec les géants de Catalogne en papier mâché mais des gens scandaient « voterem. » Il y a deux drapeaux Catalans : celui avec les bandes rouges et jaune,  reconnu par l’Espagne et un autre avec l’étoile blanche et le triangle bleu sur le côté. Cette année, à MERCE, on ne voyait que ce dernier.  »


 

Arnau Pi Bonamy, 36 ans est graphiste pour le compte d’Hivern Discs, Bscore et plusieurs autres labels catalans. L’impact de l’indépendance sur son travail et l’économie en général ne semble pas l’effrayer.

« Je travaille dans le centre-ville, sur la Plaça de la Universitat, pas loin des Ramblas. C’est toujours très animé, mais il y a beaucoup plus de monde ces temps-ci. Au moment où je te parle, on a les fermiers qui défilent avec leurs tracteurs ! En soutien au referendum, l’Université juste à côté a fermé, de mardi jusqu’à ce samedi. Il y a beaucoup d’activités à la place. Par exemple ils ont diffusé une vidéo conférence entre Julian Assange et les étudiants, sur un immense écran, dans la rue. Les jeunes expliquent aussi aux plus âgés où voter.Depuis que j’ai une conscience politique, je me sens seulement Catalan. Tous les jours, je suis fier de protester et de chanter notre hymne national. Ce n’est qu’un hymne, la sensation que tu as quand tant de gens le chantent en même temps, ça me bouleverse. Je sens que je fais partie de quelque chose de beaucoup plus grand, d’un mouvement très fort pour la liberté. Ensuite, je préfère changer Els carrers seràn sempre nostres (les rues seront toujours à nous) ou No passaran. Deux hymnes l’antifascistes. Les gens chantent aussi L’Estaca, une chanson de Lluis Llach, très revendicatrice qui date de l’ère de Franco.La plus belle chose que j’ai vue dans la rue, c’était lors de la grande marche du 20 septembre. Sur la Rambla Catalunya. Sur un banc, un homme très vieux, les cheveux blancs, tout recroquevillé dans sa veste verte, tenait un drapeau catalan sur ses genoux. On était avec deux amis et on s’est arrêté pour le regarder. Il y a beaucoup de personnes âgées dans ces manifestations, pas que des jeunes. Des personnes qui ont connu le Franquisme. Ils ont du se battre. On ressent beaucoup d’empathie. Notre désir d’obtenir l’indépendance, il est aussi pour eux. »

Antoni Gorgues, 45 ans, est à la tête du festival folk futuriste Músiques Disperses. Il ne veut jamais y voir de drapeau ou entendre de chants politiques. Antoni ne manifeste jamais. Ce n’est que suite à la répression du gouvernement espagnol qu’il a décidé de, lui aussi, descendre dans la rue.

« Je vis à Lleida, une ville de 150 000 habitants, à l’ouest de Barcelone et à 25 kilomètres de la « frontière espagnole. » Comme partout, on voit des tonnes de drapeaux accrochés aux balcons. Dans ma rue, tous les magasins chinois en vendent.  J’ai une connexion avec la culture espagnole, mais je ne me sens pas Espagnol pour autant. Je me sens Catalan, depuis toujours. Mes parents sont nés juste après la Guerre Civile et ont vécu 40 ans sous la dictature de Franco qui était allergique à tout ce qui était Catalan. Ils ont vécu toute leur vie en tant que Catalans, sans penser qu’ils pourraient un jour en avoir le statut. Alors que ma mère et ma grand-mère ne parlent même pas très bien Espagnol. Le 20 septembre, je travaillais au bureau et j’ai vu sur Internet qu’on arrêtait des personnalités politiques catalanes sous de fausses accusations. Puis qu’ils envoyaient la police. J’ai vu des images de gens qui, dans certaines rues d’Espagne, donnaient des consignes à la police. Comme s’ils allaient protéger leurs colonies. « Allez-nous les chercher ! », ils criaient. J’ai ressenti un mélange de tristesse et de colère. Alors je suis sorti dans la rue et j’ai appelé ma femme. La dernière fois que j’ai manifesté c’était contre la participation de l’Espagne à la guerre en Irak. Quand tu manifestes, c’est que tu penses que ça peut pousser les choses dans le bon sens. Est-ce que l’indépendance rendrait ma vie meilleure ? Franchement, je n’en sais rien. Sans doute que ça compliquerait la situation pour plusieurs années. Mais je suis persuadé que nos enfants et les générations futures auront, eux, une vie meilleure. »


 

Arnau Sabaté, 33 ans, s’occupe du label Foehn Records. Né dans famille nationaliste sur plusieurs générations, il préfère parler démocratie qu’indépendance.

« Le patron de RyanAir a dit que si la Catalogne devient indépendante, ça ne changera rien pour son business. Ce serait pareil pour les autres industries, dont celle de la musique. Nous continuerons à faire de la musique en Catalogne, nos grands festivals ne s’arrêteront pas. Personne ne veut pas mettre une frontière entre la Catalogne et l’Espagne. Pour ma part je me sens Catalan, comme la plupart de mes amis. Je ne me suis jamais senti Espagnol, même si c’est ce que dit mon passeport. Depuis les Bourbons, le pouvoir espagnol suit une longue tradition de centralisation. Madrid toujours eu du mal à accepter que l’Espagne est un état plurinational. Ils n’ont jamais accepté pas qu’on puisse se sentir Espagnol mais peut-être aussi plus Basque ou plus Galicien. La Catalogne a ses propres institutions, sa langue, son système d’éducation. Je pense que l’indépendance serait bénéfique. Nous avons tous les outils pour devenir un pays comme les autres. La vie en Catalogne est déjà bonne, elle ne le deviendrait pas seulement grâce à l’indépendance. On pourrait juste mieux s’organiser. Je crois que la société idéale se construit dans une petite nation, membre de l’UE. »