Greenroom

Les soeurs Ibeyi ne vont pas changer le monde, mais elles l’écoutent

Révélées avec leur premier album en 2015, les soeurs franco-cubaines Ibeyi reviennent avec Ash un deuxième disque dans lequel on croise le saxophone de Kamasi Washington, mais aussi des discours engagés empruntés à Michelle Obama ou Frida Kahlo. Lancer un entretien autour de l’état du monde paraissait presque évident.

Sur votre premier album, vous parliez beaucoup de vous, de choses personnelles, de votre passé. Là on dirait que vous parlez beaucoup plus…

Lisa : (elle coupe) …du monde oui, c’est plus ouvert. On a tourné pendant deux ans, et on est allées dans le monde entier, on a rencontré des gens, écouté leurs histoires, et c’est vraiment ce qui en est ressorti. Quand tu te mets à ouvrir tes yeux et tes oreilles, que tu vois ce qu’il se passe partout dans le monde, forcément ça te touche. On a commencé l’enregistrement de ce disque en novembre 2016, soit en pleines élections américaines.

Vous vous souvenez du jour où Donald Trump a été élu ?

Naomi : Oh oui, on s’en souvient même très bien.

Lisa : La veille de son élection on a écrit le premier morceau du disque, « Ash », dans lequel on dit « We can feel something’s wrong, but we keep going on« . Et le lendemain on était toutes les deux habillées en noir (rires). On s’est levées, on avait des lunettes de soleil avec des fringues noires. Je ne dis pas qu’on sentait que Trump avait des chances de devenir Président des Etats-Unis, mais bon, ne serait-ce que le fait qu’il soit dans la course, c’était déjà incompréhensible. Un mec qui parle d’attraper les femmes par la chatte, pour moi c’est de la science-fiction. Mais d’ailleurs, ce n’est pas que pour nous, c’est pareil pour la majorité des gens. On est dans un moment où à chaque fois qu’il y a des élections tout le monde a mal au ventre. On se demande de quel côté ça va tomber.

Vous étiez en France au moment des élections françaises ?

Lisa : Non on était à Londres ! (Lisa a déménagé là-bas, ndlr)

Du coup vous avez vécu le psychodrame autour du Brexit quasiment en direct ?

Lisa : Si on pouvait ne pas parler de ça… Le Brexit a été voté deux jours après que j’ai annoncé à tout le monde que je partais vivre à Londres. Donc j’étais hyper contente ! Ils avaient vraiment envie de moi (rires). Plus sérieusement, on était au festival Glastonbury pendant le Brexit, et je peux te promettre qu’au moment où ils ont annoncé le Brexit, on est tous rentrés dans nos tentes. Ils ont tué l’ambiance. Tout le monde est rentré chez soi. Après le Brexit, je me suis dit qu’il y avait vraiment un problème. Mais j’ai été très agréablement surprise de voir que Marine Le Pen n’a pas été élue présidente de la France. Je vais te dire un truc : depuis l’année dernière, je n’ai jamais rencontré autant d’Américains qui suivent les élections européennes. Pour une fois, tout le monde suit les élections de tout le monde, c’est quand même extraordinaire. Avant on n’avait parfois rien à faire de ce qu’il se passait ailleurs, maintenant tout le monde flippe pour tout le monde.

Comment se fait-il alors que dans ce contexte votre musique reste assez optimiste ? 

Lisa : Parce qu’au fond on est optimistes ! En tournée on a écouté les histoires des gens, on s’est rendu compte que le monde allait très mal, et on est devenues hyper pessimistes. Pendant notre tournée aux Etats-Unis par exemple, cela nous est arrivé de nous faire aborder par des jeunes filles sur le mode : « Je suis tellement contente d’avoir pu assister à votre concert, de pouvoir vous parler. Vous ne pourriez même pas imaginer pendant combien de temps j’ai dû économiser pour venir vous voir sur scène… » Les filles qui nous ont dit ça étaient à la fac. Elles n’ont même pas forcément assez pour payer leur semestre, alors imagine ce que ça leur coûte de se payer une place de concert. Cette histoire, on l’a entendue partout. Donc, à partir d’un moment, tu te mets à baisser les bras, tu te dis : « De toute manière on ne peut pas changer le monde, donc on ne va rien faire ». C’est en pensant à ce genre d’histoires qu’on s’est mises à imaginer l’album. Alors oui, bien sûr, on ne peut plus changer le monde avec de la musique. Par contre, faire chanter « We are deathless » à des gens tous les soirs, leurs faire se sentir forts, ça nous a rendues optimistes de nouveau.

Quand on écoute votre musique ou quand on voit vos photos, vous renvoyez quelque chose de très “parfait’. On a l’impression de l’extérieur que vous ne vous tapez jamais le petit orteil contre un meuble ou que vous ne faites jamais tomber la tartine du mauvais côté…

Lisa : Ça m’étonnerait que quand tu regardes notre clip « Deathless » tu te dises qu’on est juste des filles jolies en photo. Et si tu viens nous voir sur scène, tu ne peux pas penser ça.

Naomi : Il y a eu tellement de demandes qu’on a refusé… J’adore la mode, et j’en ferai peut être plus de mon côté aussi, mais je ne ferai jamais ça avec Ibeyi. D’autant plus qu’à l’ère des réseaux sociaux il y a un risque à jouer ainsi avec son image. Un artiste doit savoir exactement quoi choisir : on a par exemple effectivement choisi de bosser avec Chanel, mais on a ouvert le défilé en faisant un chant Yoruba en pleine rue à La Havane. C’est cohérent quand même !

Lisa : À la base j’étais très récalcitrante à travailler avec des marques. Mais je commence à me rendre compte qu’il y a une manière de travailler avec elles qui peut être intéressante pour l’artiste tout en créant quelque chose d’artistique. Peut-être qu’on va travailler un peu plus avec des marques maintenant, mais je pense qu’on a construit jusqu’à présent une base assez solide pour que les gens ne se disent pas « ok, elles ne font que de la mode ». Globalement on la joue old-school : on tourne beaucoup, on est que deux sur scène, sans artifices, c’est une base artistique claire. Personne ne peut venir en face de nous et nous dire que c’est du commercial.

Vous n’avez pas l’impression que ce problème se pose plus chez les femmes que chez les hommes ?

Lisa : C’est insupportable d’ailleurs. Jay-Z fait des pubs pour des montres ou son champagne et personne ne lui dit rien. Un mec qui est vieux et qui continue à mettre des cols en V, on ne dira rien non plus. Alors que quand Madonna se met en short, tout le monde lui dira qu’elle n’a plus l’âge. Il y a un double standard pour les hommes et les femmes qui est vraiment dégueulasse.

D’ailleurs, en tant que Cubaines, vous avez noté des changements dans les relations de votre pays avec les Etats-Unis sous Obama ?

Lisa : Oui il y en a eu, après ce n’est pas non plus flagrant. Il y a Internet dans les parcs quand même maintenant ! Les gens ont plus de facilité à communiquer avec leurs familles. Mais en même temps avec Trump qui vient d’arriver au pouvoir…

Ca peut faire revenir le pays en arrière ?

Naomi : On attend de voir. Comme tout le monde.

Lisa : C’est ça qui est décevant en politique, ce n’est plus que de la stratégie. Les gens haut placés dans le pétrole t’ont élu, du coup tu vas faire des lois qui sont en accord avec ces gens là. On est plus du tout dans la représentation de ce que veut le peuple. Et on l’a vu au moment où Obama a levé l’embargo : tout le monde est parti à Cuba direct ! Cuba pour les noirs-américains, c’est ce qui est le plus proche de l’Afrique. Le nombre de noirs américains qui sont partis à Cuba et qui ont eu l’impression de retrouver leurs racines…

Pouvez-vous nous parler de ce système El Paquete que vous avez utilisé pour diffuser votre album ? (système de diffusion illégal – mais toléré par le gouvernement – de clés USB contenant des films, séries, disques à travers Cuba, ndlr)

Lisa : Oui ! On l’a refait la dernière fois qu’on y était d’ailleurs. On a donné à un « dealer » de El Paquete nos nouveaux morceaux, nos nouvelles photos promo, et lui l’a mis dans un serveur qui envoie ça ensuite partout dans l’île chez des particuliers qui les mettent sur des clés USB et se les partagent entre eux. Dans les Paquetes il n’y a pas que de la musique. Tu as aussi des séries télé, des films, de tout… Enfin, tout sauf de la politique…

C’est grâce à ce système que vous avez réussi à vous faire connaître à Cuba au moment du premier album ?

Lisa : En partie, oui. Avant ça, un étudiant en architecture de La Havane avait rapporté une clé USB des États Unis avec notre premier album dessus et l’avait fait passer dans toute son université. Donc en fait on a d’abord été connues par les étudiants de l’île et ensuite par le reste des habitants

Naomi : Le Cubain, dès qu’il part de l’île pour aller travailler, il télécharge tout ce qu’il peut sur place. Après, il retourne à Cuba pour garder tout ce qu’il a récupéré pour lui et le faire passer à ses potes.

Vous y allez encore régulièrement ?

Naomi : Au moins trois ou quatre fois par an. On a une maison, on a nos amis d’enfance là-bas… Comme on ne peut pas être propriétaire à Cuba, on a échangé notre ancienne maison avec une nouvelle. En même temps, on dormait dans le même lit et dans la même chambre…