Greenroom

Le club qui a éveillé Berlin à la techno et réunifié l’Allemagne

Alors que les allemands s’apprêtent à réélire calmement Angela Merkel à la tête du Bundestag, retour sur une époque où les politiciens allemands étaient trop occupés à clôturer la guerre froide pour se préoccuper de l’avenir de la capitale, laissant alors aux Dimitri Hegemann de la terre le plus beau des terrains de jeux : un Berlin en ruines, une zone de non-droit juridique, et une jeunesse qui a de bonnes raisons de faire la fête.

16 avril 2005. Dès la nuit tombée, une interminable queue dépasse du trottoir de Leipziger Strasse à quelques mètres de la Postdamer Platz. Des jeunes en pull-over ou en haut de maillot de bain piétinent, impatients mais respectueux des règles de la nuit berlinoise. Certains ont le logo rond du club tatoué sur la peau.atarax without prescription Devant la caméra de Tilmann Künzel (Sub Berlin : The Story of Tresor, sorti en 2008), un jeune homme découvre son tatouage sur l’épaule : “je l’ai fait il y a deux ans quand mon père est mort. Cet endroit représente ma jeunesse, ce soir je vais la célébrer en dansant jusqu’à l’effondrement, et quand les portes se fermeront, ma jeunesse sera terminée”. A l’intérieur, il fait noir, humide comme si les murs suintaient de tous les excès de ces quatorze dernières années et il fait chaud. Très chaud. Des barres de fer traversent la pièce, perdues dans une fumée opaque. Des lumières blanches découpent les mouvements des danseurs, les verres tremblent au son des DJ historiques des lieux. Les gens transpirent et sourient. Ce soir seulement, on les laissera prendre quelques photos et vidéos avec leurs téléphones. Ce n’est pas un soir comme les autres : c’est la dernière soirée du Tresor Club de Berlin, ouvert en 1991, presque sur les ruines du mur, de la guerre froide et de l’ancien monde. La fête se finira officiellement le mardi 19 au matin. Tout quinquagénaire qu’il soit, Dimitri Hegemann, le maître des lieux, est encore là au matin, il danse ému derrière le DJ. 14 000 personnes seront venues danser pendant le weekend. En réalité, les “closing parties” se sont succédées tout le mois d’avril : difficile de savoir vraiment à quelle heure, quel soir, le Tresor a commencé à fêter sa propre mort. En sortant alors que le soleil est déjà levé, les derniers danseurs versent des larmes sur le trottoir. C’est la ville de Berlin qui fait fermer le Trésor, cette ville qui, d’après les torrents de jeunes ou moins jeunes gens qui sortent de cette institution de la techno, lui doit pourtant sa renaissance.

UFO et roulette turque

A l’hiver 1985, le quartier berlinois de Kreuzberg ressemble à celui d’une ville toujours en guerre. Il y fait sombre, les rues sont souvent désertes, l’odeur du charbon qui sert à chauffer les squats s’accroche aux trottoirs. Jusqu’à la fin des années soixante-dix, la ville était si vieillissante et à l’abandon que la municipalité offrait une petite somme de “bienvenue” à chaque nouvel habitant, jeune de préférence. Mais Berlin n’a plus vraiment les moyens. La scène punk de l’ouest s’est peu à peu délitée, le disco s’est vite essoufflé, Dschungel, le club à la mode un peu plus au nord ne passe plus qu’un mélange de funk et de soul ironique. “Berlin a commencé à stagner en 1985”, pose Mark Reeder, musicien et producteur anglais arrivé dans la capitale en 1978 dans le livre Der Klang der Familie (Felix Denk et Sven von Thülen, 2014). “La spontanéité s’était épuisée. Les gens tombaient dans la drogue. Il y avait trop d’alcool. J’étais frustré”. Kati Schwind, l’une des premières organisatrices de la Love Parade de Berlin, revient d’un an et demi aux Etats-Unis : “j’ai eu le choc de ma vie en rentrant” raconte-t-elle à Denk et von Thülen, “j’étais toute excitée par le hip-hop américain et je me suis dit : que s’est-il passé ici ? Les bars ne passaient que Sisters of Mercy. Tout était glauque et déprimant”. Dimitri Hegemann a 30 ans, on lui a prêté une petite chambre froide sur Lübbener Strasse.

Il y avait beaucoup de suicides autour de moi”, raconte-t-il dans Der Klang der Familie. Dimitri est arrivé à Berlin, depuis une campagne de l’ouest, en 1978. Ce fils d’instituteur est attiré par les idéaux libertaires, Jimi Hendrix et les cheveux longs. Mais sept ans plus tard, la vague punk semble passer et son Berlin Atonal Festival fait une pause : lui même est dans ce qu’il appelle “une sérieuse crise”. Un jour comme les autres, Dimitri passe devant une vieille cordonnerie : la patronne en a sa claque de cette triste ville, elle propose de lui revendre les lieux pour 200 marks. Du coup, Dimitri ne se suicide pas, et ouvre Fischburo, un genre de café aux inspirations dadaïste, où l’on discute, déclame et débat. “Pour nous, c’était surtout un lieu pour échanger, au lieu de faire la queue quelque part dans le froid, voir un film incompréhensible pour 10 marks et rentrer chez soi seul”. Au sous-sol, il ouvre l’UFO club, une capacité de 100 personnes et une entrée via une trappe et une échelle. Il raconte à Tsugi : “Le gourou du LSD Timothy Leary était venu donner une lecture, on faisait aussi du yoga, on dansait la valse, on écrivait un manifeste… Un gars avait trouvé une connexion telex dans le lieu et décryptait des messages secrets de la Pravda de Moscou…” Et puis, un soir, Dimitri “perd le lieu à la roulette avec des Turcs”. A défaut d’arrêter la roulette, Dimitri retient une leçon de l’époque UFO : “le plus important dans un lieu, c’est son réalisme magique”.

Dimitri perd l’UFO en 1989. Quelques mois plus tard, la Hongrie ouvre son “rideau de fer” et sous prétexte de vacances à Budapest, 25 000 citoyens de la RDA rejoignent alors la RFA par la Hongrie puis l’Autriche. A Prague et à Varsovie, les ambassades de la RFA sont prises d’assaut. Des manifestations pour la paix s’organisent à Leipzig, puis à Berlin-Est où un million d’allemands se réunissent à Alexanderplatz le 4 novembre. Dans la nuit du jeudi 9 au vendredi 10, le Mur tombe. Et avec lui, l’ordre. “Quand le mur est tombé” narre Künzel dans son documentaire, “les autorités ne s’intéressaient plus à ce que l’on faisait, il y avait un sentiment de pouvoir tout ce qu’on voulait”. “A l’Est, l’administration s’est effondrée, l’ancienne capitale est devenue une zone ‘temporairement indépendante’”, ajoute Felix Denk dans sa préface. Pour Dimitri Hegemann, face à la caméra de Künzel : “d’un jour à l’autre, Berlin est devenue deux fois plus grande. En 1990 c’était un chaos total, le pays n’était pas encore réunifié officiellement, c’était donc toujours la RDA. On pouvait traverser mais c’était toujours deux états”. Pour les habitués de l’ouest, l’est fait flipper : on ne sait jamais ce qu’il peut s’y passer. Mais Dimitri et ses amis s’y aventurent parfois.

Ce jour-là, il est avec Achim Kohlberger, un ancien de l’UFO, et Johnnie Stieler, un mec de l’est rencontré il y a peu. “On était dans des bouchons vers Potsdamer Platz”, raconte Stieler dans Sub Berlin, “on s’ennuyait et on se disait ‘mais tous les buildings ici sont vides, il doit bien y avoir un endroit où ouvrir un club’. Achim me fait : ‘genre là ?’”. Les trois hommes se garent. “Avant même d’avoir vu l’endroit, il y avait quelque chose de spécial dans l’air. On est descendus, il y avait une planche en bois qui bloquait l’entrée alors on l’a retirée. De l’air de 40 ou 50 ans en arrière est sorti comme on a ouvert. On a descendu l’escalier avec un briquet. On a su tout de suite que c’était incroyable. C’était magique”. C’est grand, froid, il fait sombre, et il y a un mur entier de vieux coffres en métal avec des cadenas. Dimitri, Achim et Johnnie sont dans les anciens coffres fort de la Wertheim Bank, une ancienne banque détruite pendant la guerre. L’administration ne sait pas à qui appartiennent ces bâtiments, la police ne sait plus ce qui est légal et ce qui n’est l’est pas. Tous les jours, les gens s’aventurent dans des buildings abandonnés en plein centre ville, pour jeter un coup d’œil ou pour y créer un bar ou une galerie d’art. Un club naît même dans d’anciennes toilettes d’une station de métro abandonnée. A l’est, le régime a fait construire une mini ville en sous-terrain en cas de bombardements, les caves ne manquent donc pas et les fêtes dans les bunkers ne sont pas rares. Alors la cave de la Wertheim Bank devient le Tresor.

Fêter leur liberté

Le Tresor Club ouvre un soir de mars 1991. Etant donné la nature illégale de l’endroit, Dimitri et son équipe ne font pas de promotion. Il n’y a pas d’éclairage public, pas de voiture dans les rues, pourtant quand ils ouvrent les portes, la queue est longue. Au début des années 90, Berlin a crée des “party lines”, c’est à dire un numéro à appeler quand on a envie de sortir, qui indique les meilleures soirées underground du soir. Tous ceux qui étaient là ce premier soir sont d’accords pour dire que l’endroit est assez flippant : on n’y voit rien, on y respire mal –certains DJ prendront l’habitude de venir avec une réserve d’oxygène pour tenir plusieurs heures- et il y fait très chaud. Mais c’est là, au sous-sol, que l’est et l’ouest vont se rencontrer. “Après la chute du mur, c’était le seul club qui a été instantanément accepté par les jeunes de l’est et de l’ouest”, assure Regina Baer, manageur du Tresor pendant toutes ces années. On y trouve en effet des ouvriers, des artistes, des musiciens, des étudiants, des jeunes et des moins jeunes, on s’y habille comme on veut et on s’y demande sans détour d’où l’on vient. Il fait tellement froid dans les appartements berlinois chauffés au charbon que le club est le seul endroit où l’on peut se réchauffer. La techno est nouvelle pour tout le monde : c’est, enfin, une expérience commune. “Pour tous les jeunes de l’est, il n’y avait que la musique, c’était notre seule drogue”, pose Stieler. Finalement, l’heure est à l’optimisme. “Les jeunes voulaient juste fêter leur nouvelle liberté”, raconte Hegemann, “et il se trouve que nous avions la bonne sountdtrack”. Pas encore célébrés dans leur pays, c’est au Tresor que les DJ de Détroit trouvent leur premier public. Jeff Mills et Mike Grant y explosent. Quand les enceintes de la cave ne cessent de lâcher, le patron de Bose en personne se rend à Berlin en jet privé pour se pencher sur le problème. Verdict : les vibrations trop fortes vont fondre le système.

 Musée de la techno 

Mais le rêve de réunification autour de la techno ne survivra pas au retour des autorités en ville. En septembre 2003, la police improvise un grand raid au Tresor, arrête 16 personnes pour possession de drogues, croise quelques mineurs au passage et ferme le club un temps. Puis, c’est la gentrification qui fait son effet : Berlin reconstruit, les projets urbains pullulent, l’étau se resserre. En 2005, Tresor est obligé de fermer. Pour les autorités locales, peu importe que le club, et la techno en général, ait ravivé le quartier, fait venir des touristes et placé Berlin sur la mappemonde de la musique mondiale. Chose que Hegemann digère moyennement, comme il l’explique à Star2 en 2016 : “aucun des plans établis pour le développement de la ville suite à la chute du Mur n’a réellement abouti. Une économie de niche est née à la place : ouvrir un club, ou un restaurant, etc. Ces niches se sont mises à montrer la voie de ce qui devait se faire, et c’est ce qui a rendu Berlin si attractif”. Peu importe, le Tresor a ré-ouvert en mai 2007 dans Köpenicker Strasse, dans le quartier de Mitte. Plus ouvert que le Berghain, plus taxé de club pour touristes aussi, le Tresor continue d’accueillir des fêtes qui durent tout le weekend au son des derniers DJ de Détroit. C’est d’ailleurs là qu’Hegemann traîne ces temps-ci : après l’annonce de l’ouverture d’un “musée de la techno” dans le même immeuble que l’actuel Tresor, l’allemand visitait cet été de vieux bâtiments en ruine à la recherche de la perle rare. Il a dans l’idée de fonder le club qui réveillera la ville américaine touchée par la banqueroute en 2013. Et il se pourrait bien qu’il ait trouvé son bonheur au Detroit’s Fisher Body Plant N°21, un immeuble de six étages en ruine complète. Sur le trottoir la tête en l’air, l’allemand déclarait à EDMTunes : “ça doit pouvoir se faire”.