JE RECHERCHE
Les juggalos n'ont pas fini d'emmerder l'Amérique toute entière

Les juggalos n'ont pas fini d'emmerder l'Amérique toute entière

Les juggalos ont bien mérité leur statut de culture « la plus détestée au monde ». Alors qu'ils ont manifesté à Washington la semaine dernière, ce fan-club des rappeurs Insane Clown Posse agace le puritanisme américain par un mauvais goût assumé et des déguisements de clowns un peu ridicules. Au point d'entrer, depuis 2011, dans le collimateur du FBI qui le qualifie de "gang". Aujourd'hui, ils se battent pour se sortir d'une situation bien étrange. L'Amérique, quoi...

Cette année, à Washington, les marches du Capitole auront décidément vu passer du monde. Samedi dernier, c'est même un véritable cirque qui s'agitait devant le Congrès américain. En plus des nez rouges et des maquillages de clowns, les manifestants avaient emporté des masques de catcheurs mexicains, des déguisements de zombies, des faux accessoires de tueurs en série ou des drapeaux américains (pas mal de photos sont disponibles par ici). Sur les pelouses du Lincoln Memorial, certains criaient à tue-tête « Montrez-nous votre trou du cul ! » tandis que d'autres étaient déjà presque nus. L'ambiance n'était de toute évidence pas vraiment à la politique, même si quelques pancartes « Juggalo Lives Matter » étaient de sortie. D'autres affichaient des slogans plus potaches : « I'm a princess, 4 kids, not a gang member », « Make America whoop again ! », « Grab America by the posse », « Music is not a crime ». Surtout, sur les bras, les torses, les mollets ou les nuques, on pouvait apercevoir un peu partout le même tatouage, celui du Hatchetman, un personnage qui court armé d'un hachoir. Et pour cause, depuis 2011, cet emblème est tout simplement interdit depuis que le FBI a classifié comme gang la communauté des juggalos à laquelle il fait référence.

Pourtant, dans les faits, les juggalos ne sont qu'un simple fan club du groupe Insane Clown Posse, un duo rap de Détroit qui surfe depuis des années sur l'imagerie des clowns maléfiques à la Stephen King. Dans un interview accordé au magazine Rolling Stone il y a quelques jours, ceux que leurs fans surnomment plus simplement ICP expliquaient ce qui les a poussé à organiser cette marche sur Washington : « Ce qui nous arrive n'est jamais arrivé à aucun autre groupe dans l'histoire du rock'n'roll. Et si personne ne veut nous aider, c'est parce que tout le monde pense que nous ne sommes que des clowns, que nous ne voulons pas vraiment le respect. Nous sommes les gens les plus détestés au monde. À qui d'autre est-ce qu'une telle situation pourrait arriver ? Nous avons vendu presque huit millions d'albums et tous les gens qui nous suivent sont officiellement considérés comme un gang par les autorités. » Au point d'avoir à endurer selon le groupe « des peines de prison plus longues, de perdre la garde de nos enfants, de se faire virer de nos boulots, de ne pas avoir le droit d'entrer dans l'armée, etc, etc... » Visiblement, la communautés des juggalos n'est plus d'humeur à la blague.

Textes gore, imagerie carnavalesque et rap fêlé, c'est grâce à ce délirant cocktail que Violent J et Shaggy 2 Dope, les deux rappeurs du groupe Insane Clown Posse, se sont créés l'un des fan clubs le plus singuliers au monde. Mais loin de se reposer sur l'originalité de ce mélange barjot, les membres d'Insane Clown Posse ont en réalité fédéré la communauté de leurs adorateurs en développant et en mettant en scène une véritable marque. Depuis les premiers enregistrements cassette du duo jusqu'au label pluridisciplinaire Psychopathic Records qui annonce un bénéfice annuel de dix millions de dollars, Insane Clown Posse peut en effet se targuer d'avoir su créer sa propre industrie avec une aisance d’hommes d’affaires avisés. Après la création de leur label en 1991, les membres du duo ont élargi leurs activités dans le domaine de la radio, des produits dérivés (vêtements, comics, films) ou du catch, créant ainsi un conglomérat toujours plus à même d'abreuver leurs fans en produits labellisés ICP. Mais le coup de génie de cette stratégie juggalo à 360 degrés réside surtout dans la création d'un festival aux couleurs du groupe : The Gathering of the Juggalos. Inauguré en 2000 avec pour but avoué d'en faire un Woodstock pour juggalos, le Gathering a rapidement rassemblé les admirateurs d'ICP autour d'un événement servant à la fois de point de rencontre, de défouloir et de promotion massive pour Psychopathic Records. En plus de l'intégralité des groupes du label, le festival a accueilli au fil des années une foule de rappeurs légendaires comme Ol' Dirty Bastard, Three-6-Mafia, Bone Thugs-N-Harmony, Method Man & Redman, Ice Cube, Scarface, Busta Rhymes, the Pharcyde, Raekwon ou encore Danny Brown.

America's most wanted

Cela dit, au delà de cet impeccable palmarès, le Gathering dépasse très largement le simple cadre musical pour se poser en rassemblement annuel célébrant le mode de vie juggalo dans toute sa transversalité. Des familles entières de fans n’hésitent pas à traverser les États-Unis pour venir camper au milieu de nulle part, se faire tatouer le logo du Hatchetman, partager leurs galères personnelles et expérimenter tous les types de drogues possibles. Le terrain du festival étant privé, la police ne peut pas intervenir sans mandat et l’événement prend alors souvent des allures de springbreak du Midwest. On a par exemple pu voir en 2012 une horde de juggalos exploser à la masse la voiture d’un festivalier voleur, avant de s’amuser à déféquer sur la carcasse du véhicule. En filigrane de cette folie délirante des juggalos et de leur mauvais goût assumé, c'est avant tout un esprit de famille prodigieux qui se forge au rythme de rituels écervelés comme s’asperger de soda, montrer systématiquement ses seins ou boire comme un trou. Au final, cet événement au nihilisme provocateur assure la dissolution des individualités et des problèmes d'ego dans une trademark au nez rouge et aux yeux de dollars. Car plus on est de fous, plus on rit.

« Les juggalos, un gang hybride à l'organisation vague, se développent rapidement dans beaucoup de communautés américaines. Bien qu'ils ne soient reconnus comme tel que dans seulement quatre États, de nombreux groupes de juggalos adoptent des comportements de gangs et s'engagent dans des activités criminelles et de violence. » C'est sur ces mots que s'ouvre le premier des nombreux paragraphes que consacre le National Gang Threat Assessment à la culture juggalo. Rédigé en 2011 par le centre anti-gangs du FBI après une série de meurtres perpétrés par des fans du groupe, ce rapport est à l'origine d'un véritable séisme qui a secoué soudainement les milliers de fans d'Insane Clown Posse. En le recensant comme un gang aux yeux de la loi, ce texte officiel a transformé en seulement quelques lignes un fan club organisé en regroupement criminel et dangereux. Conséquence directe, de nombreux juggalos se plaignent depuis maintenant plusieurs années d'incessants contrôles policiers ou de discriminations à l'embauche sur l'unique critère d'un tatouage du Hatchetman, d'un tee-shirt d'ICP ou d'un goût un peu trop affiché pour le rap des deux clowns de Détroit. « J'ai été placé en détention uniquement parce que j'avais un logo Hatchetman à l'arrière de mon camion, raconte Mark Parsons, routier victime de ce harcèlement soudain. Dans un pays comme les États-Unis, nous devrions avoir le droit d'écouter la musique de notre choix sans avoir de soucis avec la police. Ce qui m'est arrivé est grave, mais il faut savoir que ça arrive aussi à beaucoup d'autres juggalos. »

United States of Juggalos

Décidés à défendre leurs fans et leur culture, les rappeurs d'Insane Clown Posse, soutenus par l'Association Américaine pour les Droits Civiques, ont donc entamé en 2014 des poursuites judiciaires contre le FBI afin que l’appellation de « gang » soit retirée des textes officiels. Conséquence directe de cette action en justice, le FBI se refuse à tout commentaire concernant les juggalos tant que l'affaire est en cours. « Comment combattre ce terme de gang ? Évidemment, le FBI n'en a rien à foutre de nous, » s'énerve Violent J dans les pages de Rolling Stone. La marche sur Washington du 16 septembre a déclenché une infinité d'articles sur les juggalos aux États-Unis, dans lesquels ces derniers, comme Mark Parsons, dévoilent tous des histoires d'embrouilles avec le FBI pour un sticker, un tatouage, un vêtement. Dans l'élan amorcé par leur groupe préféré, quatre juggalos ont eux aussi intenté un procès au FBI. Parmi eux, Robert Hellin est un militaire qui craint aujourd'hui de se faire réformer en raison de son affiliation au mouvement. Ce caporal mobilisé en Corée du Sud a décidé d'attaquer le FBI en justice. « J'avais mon drapeau du Hatchetman lorsque j'étais en Afghanistan au début de mon service. Quitter l'armée autrement qu'avec les honneurs serait pour moi très douloureux. J'ai risqué ma vie pour défendre notre nation, notre constitution et le peuple américain, explique-t-il. Y compris les juggalos et les juggalettes. » Ce qu'il reproche aux autorités américaines ? Avant tout de ne pas avoir su voir les visages derrière les peintures macabres.