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Rap et féminisme : deux mondes vraiment irréconciliables ?

En juillet, plusieurs groupes féministes tentaient d’empêcher la tenue d’un concert du rappeur Lorenzo à Dijon. Elles pointaient la violence de ses textes, envers les femmes notamment. Lui, s’est marré. Ce n’est que le dernier exemple en date d’un dialogue de sourd entre monde du rap, et les groupes de défense des droits des femmes. Éloïse Bouton est une ancienne Femen, et anime Madame Rap – un site sur les femmes du rap -, et elle explique surtout pourquoi « un rappeur et une féministe peuvent discuter ». Entretien.


Vous êtes féministe et fan de rap. Comment êtes-vous perçue dans ces deux milieux distincts et qui se mélangent assez peu ?

Je note que le fait que je sois féministe et que j’aime le rap est en fait beaucoup mieux perçu côté rap que côté féministes. Les rappeurs, ou des gens dans l’univers du rap, vont totalement comprendre mon positionnement, même s’ils ne sont pas d’accord. Il va y avoir une espèce de pont entre nous : peut-être qu’on combat quelque chose de commun. On combat une forme de domination commune qui serait incarnée par un homme de type hétérosexuel, blanc, de 50 ans, dominant. Et que quelque part, on est oppressé par la même personne. Alors que côté féministe, j’ai été perçue dans certains milieux comme une traîtresse à la cause. En mode « comment tu peux écouter du rap et être féministe ? T’es une fausse féministe ! »

On a récemment reparl du traitement des femmes dans le rap à l’occasion de cette pétition visant à interdire un concert de Lorenzo à Dijon. Qu’avez-vous pensé de cette polémique ? 

Le rap est toujours la cible facile. Et en même temps, ce type de polémique a toujours existé au sens large. Pas que dans le rap, mais à l’échelle de l’artiste. Cette question fondamentale, c’est : qu’est-ce qu’on fait d’un artiste polémique ? Qu’est-ce qu’on fait de Louis-Ferdinand Céline et de son antisémitisme ? Est-ce qu’on fait comme s’il existait pas ? Et qu’est-ce qu’on fait de Polanski ? Est-ce qu’on regarde ses films ? Les questions sont les mêmes, textes de rap inclus. Des propos deviennent-ils acceptables lorsqu’un artiste les prononce ? Où est la liberté d’expression de l’artiste ? Ce sont de vrais débats de société qui méritent qu’on s’arrête et qu’on y réfléchisse tous ensemble, et pas avec des pétitions à gauche à droite, en trois clics sur Internet.

Pourquoi on se focalise tout de même souvent sur le rap alors ? 

C’est plus visible dans le rap, parce que ce genre repose sur un langage très cash, frontal. Un rappeur ne va pas tourner autour du pot, il va souvent appeler un chat un chat, une salope une salope. Donc ça va être tout de suite identifiable. C’est pas comme d’aller lire entre les lignes de Benjamin Biolay par exemple. C’est pas le même genre d’écriture. Le rap utilise abondamment l’idée du « game », d’avoir un alter ego un peu fictif, un personnage qui n’est pas tout à fait soi. Est-ce que c’est ce personnage qui parle, ou la personne privée qui l’écrit ?

Éloïse Bouton

Mais il y a aussi la notion de second degré qui rend les choses encore plus floues…

Oui, mais j’aurais personnellement du mal à porter plainte contre un artiste quoiqu’il arrive. J’écoute beaucoup de rap hardcore personnellement, et beaucoup de rap misogyne d’ailleurs. Mais je sais pourquoi je l’écoute ! Soit c’est parce que je trouve que c’est super bien produit, et que j’adore les sons. Soit c’est parce que je sais que la personne privée, ou la personne en interview, va contrebalancer ses textes. Donc je peux faire la part des choses entre l’artiste et la personne. Écouter « en conscience », ça change beaucoup de choses.

Mais pour faire ça, il faut être éduqué au rap non, ça demande une certaine maturité ? 

Un texte de rap n’est pas reçu de la même manière chez des gens encore en construction, les enfants notamment. Je pourrais comparer ça à l’accès à la pornographie. J’ai déjà fait des ateliers dans des collèges, et des écoles primaires, où certains élèves connaissent tout Jacquie et Michel. En CM2, ils parlent de gangbang. Et là on voit que c’est un problème plus large que juste la consommation du rap. Il faut décrypter les chansons. Mais personne ne fait ce boulot.

Particulièrement dans le rap plus que dans d’autres genres musicaux ? 

Oui, le vrai problème c’est que le rap visible dans les médias grand public est présenté de manière très caricaturale. On voit toujours des guns, de l’hyper virilité, de la testostérone, de l’argent, des filles à poil, alors qu’en fait le rap à la base, ça fait partie d’un mouvement artistique, culturel, politique : le hip-hop. C’est une branche de ce mouvement là. Je trouve ça drôle qu’on taxe le rap d’homophobie et de sexisme parce que ça reste l’un des mouvements les plus ouverts. Beaucoup plus que n’importe quel autre domaine artistique.

J’aimerais aussi parler du rap féminin en France. On en est où ?

On est en 2017, on est le deuxième marché au monde de rap, et on est l’un des rares pays qui n’a jamais eu une rappeuse superstar. Sans parler des États-Unis, dans plein de pays ça existe depuis 20 ans. Je le vois avec Madame Rap, mon site, il y a énormément de rappeuses françaises. Mais soit les labels ne veulent pas prendre de risque, ou alors ils expliquent que c’est une niche, et c’est le serpent qui se mord la queue. Elles ne sont jamais mises en avant ! Aujourd’hui, il y a Sianna qui se fait un peu entendre, il y a eu Shy’m – mais c’est fini maintenant. Keny Arkana éventuellement peut être mise à ce niveau, mais c’est un autre genre. En tout cas, il n’y a aucune rappeuse qui peut égaler des Booba, des PNL et compagnie.

Pourquoi ? 

Les rappeuses que je rencontre me parlent des volontés de formater ce qu’elles font, des difficultés à enregistrer, même ! Et elles sont les premières victimes des clichés. On leur dit souvent : « Tu devrais te mettre à poil et chanter de manière hyper provoc’ » ou « t’es pas une pute, donc tu parleras jamais de sexualité ». On en est encore là actuellement.

La différence entre scène rap française et rap américaine sur ce sujet, elle est flagrante ? 

Aux US, ils ont des rappeurs LGBT, ils ont des rappeuses. Donc ça change toute la dynamique. Et aux États-Unis, le rap est bien plus impliqué dans la culture populaire. Même sur leurs late-shows, on parle de rap par exemple. On voit des vieux blancs, hétérosexuels, écouter du Public Enemy et chanter les paroles. Ici, je ne suis pas sûr que tous les gens de 50 ans soient capables de chanter du NTM.

Est-ce qu’il y a déjà une chanson qui vous a donné envie de vous insurger ? 

Franchement non, ça m’est jamais arrivé. Plus jeune, j’étais choquée, mais de la bonne manière. J’entendais Lil Kim parler de cunnilingus, ça m’impressionnait. C’était – et c’est – toujours impossible en France !

Le sujet des femmes dans le rap est-il souvent encore plus mal débattu que les accusations de violence ou d’apologie de la drogue ? 

C’est surtout faux-cul. C’est n’importe quoi de voir le rap comme le seul producteur de sexisme ou de violence envers les femmes. Il y a des chansons de Marc Lavoine horribles envers les femmes ! Regardons dans quelle époque on vit, la violence envers les femmes existe à plein d’autres niveaux. Le rap est un bouc-émissaire ! Il est bien pratique. Il est nommé responsable de tous les maux contre les femmes. Alors on peut critiquer le rap quand il est sexiste, mais on peut loger tout le monde à la même enseigne alors. Mais d’autres musiciens devraient être épinglés, sauf qu’hors rap, ils font partie des puissants, donc c’est plus facile de s’attaquer à Lorenzo évidemment.

Ce débat sera-t-il tranché à un moment ? 

Je le souhaite, mais ça dépend des discussions. Ça ne peut pas être un débat binaire. Il n’y a pas de pour ou contre. J’aimerais bien qu’on sorte de cette vision binaire, et qu’en attendant on parle davantage de musique.