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La jeunesse folle de The Horrors période "Junk Club"

La jeunesse folle de The Horrors période "Junk Club"

Avant d'assumer leur rang d'intellos du krautrock et du shoegaze, il fut un temps où les Horrors ressemblaient à des croquis de Tim Burton et où ils jouaient dans de petites salles devant des gamins à la figure tartinée de khôl. Passée comme une comète devant les yeux de la jeunesse anglaise, l'époque « Junk Club » de The Horrors recèle pourtant son lot d'anecdotes folles et une petit part de l'âme britannique.

Dans le bureau parisien flambant neuf de leur maison de disques, les Horrors posent devant un photographe professionnel qui mitraille son bouton à la quête du cliché parfait. Du haut de son mètre 95, le chanteur Faris Badwan se moque gentiment de la scène, tout en jouant le jeu.
nolvadex without prescription Il faut dire que ce serait presque dommage, au vu de l'étonnante constance photogénique dont jouissent les cinq membres du groupe. Aujourd'hui, les chemises monochromes sont claires, les vestes en cuir reluisantes, le fond de teint saupoudré avec mesure. Le style vestimentaire a toujours fait partie intégrante du cahier des charges des Horrors. Et ce même quand le groupe mariait influences gothiques, tradition garage-rock, maquillage au khôl et slims de l'ère Hedi Slimane. Si aujourd'hui l'image est léchée, autrefois les standards de l'élégance à la Horrors oscillaient entre le grotesque et le décadent. La bande à Badwan était « comme des dessins de Tim Burton venus à une quasi-vie malade et anémique » pour citer une chronique du NME de Luminous, le quatrième album des Horrors sorti il y a trois ans.

Qu'une chronique de 2014 ne puisse s'empêcher de revenir sur une période déjà obsolète en 2007 reflète bien l'impact esthétique des Horrors sur le rock anglais. Un vrai phénomène d'autant plus fascinant qu'il fut éphémère, et que le groupe a embrayé sur l'un des plus grands disques récents du rock anglais, à savoir Primary Colours, son deuxième album noyé sous les critiques élogieuses un peu partout et nominé en 2009 pour le Mercury Prize, qui récompense le meilleur album britannique de l'année. Surtout, comme à peu près tous les phénomènes musicaux issus de Grande-Bretagne, les Horrors ont su capturer l'esprit d'un endroit, d'une ville, d'une communauté, avant de l'élargir au reste du royaume. Cet endroit, c'est l'Essex, région balnéaire située au nord-est de Londres. Cette ville, c'est Southend-On-Sea. Cette communauté, c'est celle d'un petit club underground né en 2002 et mort en 2006 : le Junk Club. Chaque week-end, la cave du Royal Hotel à Southend est à l'époque envahie par des kids, pour des soirées auxquelles les Horrors sont liés dès leur apparition, Rhys Webb, le bassiste du groupe (pas encore formé) en étant l'un des fondateurs.

« Tout était DIY, et la musique avec, décrit Ciaran O'Shea, auteur des flyers du club et des pochettes des deux premiers albums des Horrors. Les DJ sets étaient éclectiques : post-punk, kraut, garage, no-wave, acid-house, electro, pop. On y entendait du Lizzy Mercier Descloux après du Frankie Knuckles. Il n'y avait pas de règles, tout le monde s'en foutait et ça a simplement marché ». Au début des années 2000, le Junk Club est la seule soirée de la région proposant ce genre de musique. Pourtant, rien ne prédestinait cette ville décrite par Faris Badwan comme « un petit coin balnéaire anglais avec des fish & chips et un port plein d'alcoolos » à devenir l'épicentre d'une nouvelle scène garage-rock. Swinging London excepté, l'ennui et le dégoût des villes pourries semblent en effet être les moteurs des grandes heures de la musique britannique, du Manchester des 70's au Bristol des 90's.668307058Les Horrors ont beau rejeter toute idée de « scène », la liste des groupes ayant traîné leurs guêtres au sous-sol du Royal Hotel of Southend a fière allure : These New Puritans, The Violets, Errorplains, Ipso Facto, X Teens, Neils Children, Wretched Replicas. Des groupes plus ou moins célèbres et, à l'image des playlists du Junk, qui oscillent entre rock vicieux et expérimentations sonores. Joe Daniel, guitariste des désormais séparés Violets, a fondé Angular Recording Corporation en 2003, label qui signa plusieurs de ces groupes dont les These New Puritans. « Le point commun entre tous ces groupes, c'est qu'ils ne faisaient aucun compromis, se souvient-il. Un esprit punk, de la musique simple jouée de manière assez brutale ».

Au quotidien, le Junk est un bordel permanent. Le côté bricoleur de la scène à hauteur du public, les enceintes qui s'effondrent, la chaleur suffocante, les corps visqueux, l'absence de régulation, la crasse sur le sol, les personnages atypiques, les tombolas, Lynn la barmaid transsexuelle qui venait de l'armée, le slogan prétentieux en capitales : « LES ELEMENTS ESSENTIELS DE NOTRE MUSIQUE VONT CRÉER UN BESOIN DE CHERCHER LES RÉPONSES AUX PROBLÈMES INEXPLIQUÉS DE NOTRE EPOQUE »... Voilà les caractéristiques que chacun pointe du doigt, histoire de prouver que le Junk Club était unique en son genre, loin de la retenue de la pourtant proche capitale encore pleine de « groupes hommages post-Libertines » selon Faris Badwan. « C'était rafraîchissant de sortir de la mégalopole claustrophobique qu'est Londres, il y avait un espace pour se lâcher complètement » acquiesce Keith Seymour, ex-Neils Children.junkkUne liberté qui se ressent dans le style vestimentaire des habitués du club. Et qui ne s'inscrit pas que dans le style à la Tim Burton des Horrors. « Il y avait un mélange de styles, certains inspirés de l'électro-clash flamboyant, se souvient le photographe de Southend Dean Chalkley. Quelques skins venaient aussi, mais le look prédominant, c'était le type New Order : chemises boutonnées au col, jeans très slim, chaussures pointues, vestes trop serrées ». Une profusion de looks que l'on retrouve dans les photos de Dean. En 2006, il capture et éternise l'esprit du Junk avec l'exposition de ses meilleurs clichés du club et des Horrors, Violets, Neils Children... « Southend Underground » braque une nouvelle fois l'attention sur le club et séduit ceux qui ne l'ont pas fréquenté.

"Il m'a enfilé sa banane doucement jusqu'à ma gorge. C’ÉTAIT LA MEILLEURE NUIT DE MA VIE"

L'année 2006 coïncide également avec la soudaine explosion des Horrors dans le paysage rock britannique. Dès son premier single « Sheena is a Parasite », le groupe attire l'attention du public et des médias. Leur revival garage/psychobilly « aimante les malades mentaux », selon les propres termes de Faris Badwan. Malgré des concerts parfois hésitants et des chansons souvent bancales, le groupe réussit à créer une énergie et une attitude qui remet un peu de danger dans le rock anglais. Badwan : « A l'époque, on se foutait de notre sécurité. On a fait des choses très stupides que je ne referais pas. On jouait de la musique primitive car on était des musiciens primitifs ». Joe Daniel des Violets se rappelle ainsi de son premier concert des Horrors : « Ils ne savaient pas jouer, mais ils étaient excitants et avaient un look incroyable ». « Quand ils jouaient au Junk, c'était spécial, renchérit Dean Chalkley. L'atmosphère était électrique ». Joe Spurgeon, le batteur des Horrors, se rappelle même d'une soir où une fille est montée sur scène pour se masturber devant le groupe.

Pour se rendre compte du pouvoir qu'a eu le groupe sur cette jeunesse badigeonnée de khôl, il suffit de chercher dans ce qui était leur principal moyen d'expression de l'époque : le blog. Des dizaines d'entre eux, consacrés aux Horrors, sont toujours accessibles sur la toile, avec comme point commun l'exhumation de toutes les photos imaginables des membres du groupe, souvent accompagnées d'une légende comme « Je les aime !!! » ou « désolé les filles, paraît que Joe est homosexuel :( ». Les forums sont également légion, dans lesquels les fans peuvent partager leur expériences, de concert notamment. Exemple tendancieux d'une jeune fille mineure : « Faris est arrivé sur scène avec une banane. J'ai compris qu'il ne voulait plus de la moitié qui restait, alors j'ai crié comme si j'étais mourante, souffrante d'extrêmes douleurs. Et ça a marché ! Il s'est dirigé vers moi, m'a regardé, et m'a enfilé sa banane doucement jusqu'à ma gorge. C'ETAIT LA MEILLEURE NUIT DE MA VIE ».

Pourtant, pas si facile de quitter son petit cercle de marginaux sans se prendre le « monde réel » dans la figure : les Horrors devaient bien finir par partir à la rencontre du reste de l'Angleterre. Ce sera chose faite à l'occasion d'une tournée en première partie des Arctic Monkeys, le nouveau groupe chéri de l'Angleterre lad. Autant dire que la greffe ne prendra pas tout de suite. Badwan raconte : « L'accueil du public était mitigé, c'est le moins que l'on puisse dire... Voilà une histoire qui va te faire comprendre l'était d'esprit anglais : les gars chauffaient des pièces au briquet et nous les balançaient brûlantes à la gueule. On nous a aussi balancé une ceinture de sécurité d'avion. Pas de voiture hein : d'avion. Des batteries de téléphone aussi. Puis le téléphone lui-même ». Une expérience qui n'est pourtant pas synonyme de mauvais souvenirs : « Ces concerts étaient fun, car c'est gratifiant d'énerver un si grand nombre de personnes en même temps. Six mille personnes qui deviennent colériques devant toi, c'est le pied ».full-1Avec le succès soudain des Horrors et la lumière posée sur cette cave miteuse de Southend devenue du jour au lendemain the place to be, la bande du Junk Club préfère arrêter immédiatement les hostilités plutôt que de s'institutionnaliser. Dès septembre 2006, le rideau se ferme, non sans offrir une dernière nuit mémorable aux habitués. « Le tout dernier Junk Club était très spécial, avec une queue massive à l'entrée, décrit Dean Chalkley. C'était une célébration, un départ en plein âge d'or pour éviter de dégrader le truc ». Tout comme les Horrors qui, histoire de ne pas tomber dans la caricature d'eux-mêmes, se nettoient le visage et se concentrent sur le mélange plus intello de krautrock et de shoegaze qui fera le succès de Primary Colours, loin des « sons psychotiques pour freaks et weirdos » qui sous-titraient Strange House.

Depuis, Faris Rotter, Coffin Joe, Spider Webb, Tomethy Furse et Joshua Third/Von Grimm ont repris leurs vrais noms. L'âge adulte. L'institutionnalisation. Faris Rotter, depuis redevenu Badwan : « C'était cool, mais c'est le passé. Il n'y a aucun intérêt à revenir en arrière ». « C'est vrai qu'il y avait quelque chose de très rassurant à voir 200 personnes dans une petite salle sauter partout, nuance Tom Cowan. Parce que tu peux évaluer les réaction du public. Maintenant, c'est moins évident, il y a des gens qui nous regardent avec les yeux fermés tout le concert. Moi, ça me manque un petit peu ». Reste le souvenir d'un endroit aux frontières du culte : « C'était comme le CBGB ou le Vortex des 70's, ou le Blitz des 80's, un de ces lieux qui deviennent immortels, considère Joe Daniel avec un sens tout british de l'emphase. Ça a capturé un moment spécial avec un paquet de gamins à l'état d''esprit similaire. Les idées, la musique, le look et la créativité se joignant tous ensemble. Et tout le monde avait des supers noms ». C'est vrai que Junk Club, c'est autre chose que Collectif Iceberg.